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dimanche 13 octobre 2024

Pessoa (vacuité)

Pessoa, Le livre de l’intranquillité, tome 1, éd. Bourgois, p. 151 :

"Il est des moments où la vacuité éprouvée à se sentir vivre atteint l’épaisseur de quelque chose de positif. Chez les grands hommes d’action, c’est-à-dire chez les saints – car ils agissent avec leur émotion tout entière, et non pas avec une partie seulement –, ce sentiment intime que la vie n’est rien conduit à l’infini. Ils se parent de guirlandes de nuit et d’astres, oints de silence et de solitude. Chez les grands hommes d’inaction, au nombre desquels je me compte humblement, le même sentiment conduit à l’infinitésimal ; on tire sur les sensations comme sur des élastiques, pour voir les pores de leur feinte et molle continuité."


mercredi 31 juillet 2024

Pessoa (inachèvement)

Pessoa, Premiers écrits, "Le chaos", in Un singulier regard :

"Je n’ai jamais pris aucune décision née de mon libre arbitre, ni donné de signe extérieur d’une volonté consciente. Aucun de mes écrits n’a jamais été terminé ; je voyais toujours s’interposer de nouvelles pensées, des associations d’idées extraordinaires, impossibles à exclure, avec l’infini pour seule limite. Je suis incapable de surmonter mon aversion à l’idée d’achever quoi que ce soit. Une chose, à elle seule, fait naître dix mille pensées, et de ces dix mille pensées naissent dix mille inter-associations, que je n’ai pas la moindre envie d’éliminer ou d’interrompre, ou de réunir en une pensée centrale unique, où les détails sans importance qui leur sont liés pourraient se perdre. Ces idées me traversent ; elles ne m’appartiennent pas, elles me traversent."


dimanche 28 juillet 2024

Pessoa (croyance)

Pessoa, in Un singulier Regard § "Maturité"  [1925 ?] :

"Le problème essentiel de la vie, c’est-à-dire celui de la réalité ou de la vérité, ne se pose pas, et ne peut pas se poser, dans les mêmes termes pour l’homme d’une intelligence supérieure et pour l’homme ordinaire. Le premier ne dispose pas, de toute évidence, de meilleurs éléments pour découvrir la vérité que le dernier des imbéciles. Il dispose, en revanche, de meilleurs éléments pour comprendre pourquoi on ne peut la découvrir. Mais si l’incroyance est le lot de tous les esprits supérieurs, chez qui la raison l’emporte sur le sentiment, et devient pour eux un stimulant, elle est absolument désastreuse chez les êtres inférieurs. Dépourvu de foi, de croyance, l’homme ordinaire se trouve réduit à l’état d’un animal ; mais doté d’une foi, d’une croyance, l’homme supérieur se rabaisse. D’où ce terrible paradoxe, dont se voit victime tout homme supérieur, à la fois sur le plan moral et intellectuel : car ne pas éprouver cette incroyance, c’est être inférieur, tout autant que la prêcher aux autres. L’être inférieur est incapable d’incroyance, parce que la croyance est un état organique chez les êtres instinctifs. C’est pourquoi l’incroyance, si elle tombe sur un sol aussi peu propice, conduit soit à un fanatisme à l’envers, soit à un matérialisme sans théorie, soit encore à la plus pure stupidité."



samedi 27 juillet 2024

Pessoa (public et raison)

Pessoa, Un singulier regard, III, "Maturité" : 

"Je suis, en premier lieu, un raisonneur et, ce qui est pire, un raisonneur minutieux et analytique. Or le public est incapable de suivre un raisonnement, et il est tout aussi incapable d’accorder son attention à une analyse. Je suis, en second lieu, un analyseur qui cherche, autant qu’il le peut, à découvrir la vérité. Or le public ne veut pas de la vérité, mais du mensonge qui lui plaira le plus. Il faut ajouter que la vérité – en toute chose, mais plus encore dans le domaine social – est toujours complexe. Or le public ne comprend rien aux idées complexes. On ne peut lui donner que des idées simples, de vagues généralités, autrement dit des mensonges, même si on part de vérités ; car présenter comme simple ce qui est complexe, présenter sans distinctions ce qu’il conviendrait de distinguer, être général là où il faudrait particulariser, pour bien définir, et être vague là où il faudrait la précision – tout cela est nécessaire pour mentir. Je suis, en troisième lieu, et justement parce que je recherche la vérité, aussi impartial que je puis l’être. Or le public, soumis intimement à des sentiments et non à des idées, est organiquement partial. Par conséquent, c’est non seulement le ton même de l’impartialité qui lui déplaît ou l’ennuie, étant trop éloigné de sa nature, mais ce qui l’offense plus encore, c’est tout ce que l’impartialité comporte de concessions, de restrictions et de distinctions."


lundi 22 juillet 2024

Pessoa (oiseau)

Pessoa, Le Gardeur de troupeau, trad. Guibert, Gallimard, 1960


"Plutôt le vol de l’oiseau qui passe sans laisser de trace, 

que le passage de l’animal, dont l’empreinte reste sur le sol. 

L’oiseau passe et oublie, et c’est ainsi qu’il doit en être. 

L’animal, là où il a cessé d’être et qui, partant, ne sert à rien, 

montre qu’il y fut naguère, ce qui ne sert à rien non plus.


Le souvenir est une trahison envers la Nature,

parce que la Nature d’hier n’est pas la Nature.

Ce qui fut n’est rien, et se souvenir c’est ne pas voir.


Passe, oiseau, passe, et apprends-moi à passer !"


vendredi 19 avril 2024

Pessoa (fusion)

Pessoa, Le Livre de l’intranquillité, trad. Françoise Laye : 

"Tout ce qui nous entoure devient partie de nous-mêmes, s’infiltre dans les sensations mêmes de la chair et de la vie, et la bave de la grande Araignée nous lie subtilement à ce qui est près de nous, nous berçant dans le lit léger d’une mort lente qui nous balance au vent. Tout est nous, et nous sommes tout ; mais à quoi cela sert-il puisque tout est rien ? Un rai de soleil, un nuage – dont seule l’ombre soudaine nous dit le passage – , une brise qui se lève, le silence qui la suit lorsqu’elle a cessé, tel ou tel visage, des voix au loin, un rire qui monte parfois, parmi ces voix parlant entre elles, puis la nuit où émergent, dépourvus de sens, les hiéroglyphes morcelés des étoiles."


vendredi 29 septembre 2023

Pessoa (fixité)

Pessoa, Chronique de la vie qui passe, 5 avril 1915 :

 "S'il est un fait étrange et inexplicable, c'est bien qu'une créature douée d'intelligence et de sensibilité reste toujours assise sur la même opinion, toujours cohérente avec elle-même. Tout se transforme continuellement, dans notre corps aussi et par conséquent dans notre cerveau. Alors, comment, sinon pour cause de maladie, tomber et retomber dans cette anomalie de vouloir penser aujourd'hui la même chose qu'hier, alors que non seulement le cerveau d'aujourd'hui n'est déjà plus celui d'hier mais que même le jour d'aujourd'hui n'est pas celui d'hier ? Être cohérent est une maladie, un atavisme peut-être ; cela remonte à des ancêtres animaux, à un stade de leur évolution où cette disgrâce était naturelle.

Un être doté de nerfs moderne, d'une intelligence sans œillères, d'une sensibilité en éveil, a le devoir cérébral de changer d'opinion et de certitude plusieurs fois par jour.

L'homme discipliné et cultivé fait de son intelligence les miroirs du milieu ambiant transitoire ; il est républicain le matin, monarchiste au crépuscule ; athée sous un soleil éclatant et catholique transmontain à certaines heures d'ombre et de silence […].

Des convictions profondes, seuls en ont les êtres superficiels. Ceux qui ne font pas attention aux choses, ne les voient guère que pour ne pas s'y cogner, ceux-là sont toujours du même avis, ils sont tout d'une pièce et cohérents. Ils sont du bois dont se servent la politique et la religion, c'est pourquoi ils brûlent si mal devant la Vérité et la Vie.

Quand nous éveillerons-nous à la juste notion que politique, religion et vie en société ne sont que des degrés inférieurs et plébéiens de l'esthétique – l'esthétique de ceux qui ne sont pas capables d'en avoir une ? Ce n'est que lorsqu'une humanité libérée des préjugés de la sincérité et de la cohérence aura habitué ses sensations à vivre indépendantes, qu'on pourra atteindre, dans la vie, un semblant de beauté, d'élégance et de sincérité."



mardi 4 octobre 2022

Pessoa (humanité)

Pessoa, Autobiographie sans événements, in Le livre de l’intranquillité (édition intégrale), Christian Bourgois, p. 38 :

"Je suis né en un temps où la majorité des jeunes gens avait perdu la foi en Dieu, pour la même raison que leurs ancêtres la possédaient – sans savoir pourquoi. Et comme l’esprit humain tend tout naturellement à critiquer, parce qu’il sent au lieu de penser, la majorité de ces jeunes gens choisit alors l’Humanité comme succédané de Dieu. J’appartiens néanmoins à cette espèce d’hommes qui restent toujours en marge du milieu auquel ils appartiennent, et qui ne voient pas seulement la multitude dont ils font partie, mais également les grands espaces qui existent à côté. C’est pourquoi je n’abandonnai pas Dieu aussi totalement qu’ils le firent, mais n’admis jamais non plus l’idée d’Humanité. Je considérai que Dieu, tout en étant improbable, pouvait exister ; qu’il pouvait donc se faire qu’on doive l’adorer ; quant à l’Humanité, simple concept biologique ne signifiant rien d’autre que l’espèce animale humaine, elle n’était pas plus digne d’adoration que n’importe quelle autre espèce animale. Ce culte de l’Humanité, avec ses rites de Liberté et d’Égalité, m’a toujours paru une reviviscence des cultes antiques, où les animaux étaient tenus pour des dieux, et où les dieux avaient des têtes d’animaux."


jeudi 25 novembre 2021

Pessoa (moi cosmique)

Pessoa, Le Livre de l'intranquillité (édition intégrale Belfond 2004, par R. Zenith) :

"J'ai duré des heures ignorées, des moments successifs sans lien entre eux, au cours de la promenade que j'ai faite une nuit, au bord de la mer, sur un rivage solitaire. Toutes les pensées qui ont fait vivre des hommes, toutes les émotions que les hommes ont cessé de vivre, sont passées par mon esprit, tel un résumé obscur de l'histoire, au cours de cette méditation cheminant au bord de la mer. J'ai souffert en moi-même, avec moi-même, les aspirations de toutes les époques révolues, et ce sont les angoisses de tous les temps qui ont, avec moi, longé le bord sonore de l'océan. Ce que les hommes ont voulu sans le réaliser, ce qu'ils ont tué en le réalisant, ce que les âmes ont été et que nul n'a jamais dit - c'est de tout cela que s'est formée la conscience sensible avec laquelle j'ai marché, cette nuit-là, au bord de la mer. Et ce qui a surpris chacun des amants chez l'autre amant, ce que la femme a toujours caché à ce mari auquel elle appartient, ce que la mère pense de l'enfant qu'elle n'a jamais eu, ce qui n'a eu de forme que dans un sourire ou une occasion, à peine esquissée, un moment qui ne fut pas ce moment-ci, une émotion qui a manqué en cet instant-là - tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, a marché à mes côtés et s'en est revenu avec moi, et les vagues torsadaient d'un mouvement grandiose l'accompagnement grâce auquel je dormais tout cela."


jeudi 3 juin 2021

Pessoa + Queneau (choses)

 

Pessoa [Alberto Caeiro], Le gardeur de troupeaux XLII Poèmes païens, Seuil p. 59 : 


Le mystère des choses, où est-il ?

Où est-il, puisqu'il ne se montre pas.

Serait-ce pour nous montrer qu’il est mystère ?

Qu’en sait le fleuve et qu’en sait l’arbre ?

Et moi, qui ne suis pas plus qu’eux, qu'est-ce que j'en sais ?

Chaque fois que je regarde les choses et pense à ce que les hommes pensent d’elles,

Je ris comme un ruisseau qui bruit frais sur une pierre.


Car l’unique sens occulte des choses,

Est qu’elles n'ont pas de sens occulte du tout.

Ce qui est plus étrange que toutes les étrangetés

et que les rêves de tous les poètes

et les pensées de tous les philosophes,

C'est que les choses soient réellement ce qu’elles semblent être

et qu’il n’y ait rien à comprendre.


Oui, voici ce que mes sens ont appris tout seuls :

les choses n’ont pas de signification : elles ont de l'existence.

Les choses sont l’unique sens occulte des choses.



O mistério das coisas, onde está ele?

Onde está ele que não aparece

Pelo menos a mostrar-nos que é mistério?

Que sabe o rio e que sabe a árvore

E eu, que não sou mais do que eles, que sei disso?

Sempre que olho para as coisas e penso no que os homens pensam delas,

Rio como um regato que soa fresco numa pedra.


Porque o único sentido oculto das coisas

É elas não terem sentido oculto nenhum,

É mais estranho do que todas as estranhezas

E do que os sonhos de todos os poetas

E os pensamentos de todos os filósofos,

Que as coisas sejam realmente o que parecem ser

E não haja nada que compreender.


Sim, eis o que os meus sentidos aprenderam sozinhos: —

As coisas não têm significação: têm existência.

As coisas são o único sentido oculto das coisas.



Queneau, Chêne et chien : Le Soleil


L’herbe : sur l’herbe je n’ai rien à dire

mais encore quels sont ces bruits

ces bruits du jour et de la nuit

Le vent : sur le vent je n’ai rien à dire


Le chêne : sur le chêne je n’ai rien à dire

mais qui donc chantonne à minuit

qui donc grignote un pied du lit

Le rat : sur le rat je n’ai rien à dire


Le sable : sur le sable je n’ai rien à dire

mais qu’est-ce qui grince ? c’est l’huis

qui donc halète ? sinon lui

Le roc : sur le roc je n’ai rien à dire


L’étoile : sur l’étoile je n’ai rien à dire

c’est un son aigre comme un fruit

c’est un murmure qu’on poursuit

La lune : sur la lune je n’ai rien à dire


Le chien : sur le chien je n’ai rien à dire

c’est un soupir et c’est un cri

c’est un spasme un charivari

La ville : sur la ville je n’ai rien à dire


Le coeur : sur le coeur je n’ai rien à dire

du silence à jamais détruit

le sourd balaye les débris

Le soleil : ô monstre, ô Gorgone, ô Méduse

ô soleil.


jeudi 6 février 2020

Pessoa (art et vie)


Pessoa, Le Livre de l’Intranquillité § 122 (trad. Laye) :
« Plus nous avançons dans la vie, et plus nous nous convainquons de deux vérités qui, cependant, se contredisent. L'une est que, face à la réalité de la vie, on voit pâlir toutes les fictions de l'art et de la littérature. Elles procurent, c'est certain, un plaisir plus noble que ceux de la vie réelle ; malgré tout, elles sont comme les rêves au cours desquels nous éprouvons des sentiments qu'on n'éprouve pas dans la vie, et nous voyons se conjuguer des formes qui, dans la vie, ne sauraient se rencontrer ; elles sont malgré tout des rêves, dont on s'éveille et qui ne nous laissent ni ces souvenirs, ni ces regrets qui pourraient nous faire vivre ensuite une seconde vie.
L'autre idée est que, puisque toute âme noble aspire à parcourir la vie en son entier, à faire l'expérience de toutes les choses, de tous les lieux et de tous les sentiments susceptibles d'être vécus, et comme cela est impossible - alors la vie en sa totalité ne peut être vécue que subjectivement, et n'être vécue dans toute sa substance qu'à travers sa propre négation.
 Ces deux vérités sont irréductibles l'une à l'autre. Le sage s'abstiendra de vouloir les conjuguer, tout autant que de rejeter l'une ou l'autre. Il lui faudra cependant en choisir une, tout en regrettant celle qu'il n'aura pas choisie ; ou les rejeter toutes deux, en s'élevant au-dessus de lui-même jusqu'à un nirvana  privé.
 Heureux celui qui ne demande pas plus à la vie qu'elle ne lui donne spontanément, et qui suit l'exemple donné par l'instinct des chats, qui recherchent le soleil quand il fait soleil et, en l'absence de soleil, la chaleur, où qu'elle se trouve. Heureux celui qui renonce à sa personnalité pour son imagination, et qui fait ses délices du spectacle de la vie des autres, en vivant, non pas toutes les impressions, mais leur représentation tout extérieure. »

lundi 27 janvier 2020

Pessoa (art)


PessoaLe Livre de l'intranquillité trad. Laye § 155 :
« L’art nous délivre, de façon illusoire, de cette chose sordide qu'est le fait d'exister. Aussi longtemps que nous éprouvons les maux et les affronts subis par Hamlet, prince de Danemark, nous n'éprouvons pas les nôtres - vils parce que ce sont les nôtres, et vils tout simplement parce qu'ils sont vils.
L'amour, le sommeil, la drogue et les stupéfiants sont des formes d'art élémentaires, ou plutôt, des façons élémentaires de produire le même effet que les siens. Mais amour, sommeil ou drogues apportent tous une désillusion particulière. L'amour lasse ou déçoit. Après le sommeil, on s'éveille, et tant qu'on a dormi, on n'a pas vécu. Les drogues ont pour prix la ruine de l'organisme même qu'elles ont servi à stimuler. Mais, en art, il n'y a pas de désillusion, car l'illusion a été admise dès le début. En art il n'est pas de réveil, car avec lui on ne dort pas - même si l'on rêve. En art, nul prix ou tribut à payer pour en avoir joui. Le plaisir que l'art nous offre ne nous appartient pas, à proprement parler : nous n'avons donc à le payer ni par des souffrances, ni par des remords.
Par le mot art, il faut entendre tout ce qui est cause de plaisir sans pour autant nous appartenir : la trace d'un passage, le sourire offert à quelqu'un d'autre, le soleil couchant, le poème, l'univers objectif.
Posséder, c'est perdre. Sentir sans posséder, c'est conserver, parce que c'est extraire de chaque chose son essence. »