samedi 27 avril 2024

Goya (création)

Goya, annonce "anonyme" des Caprices, Diario de Madrid 6 et 19 février 1799 :

Extrait de : G. Didi-Huberman. Atlas ou le gai savoir inquiet ciité par J.-P. Dhainault, 2005, p. 31-32 (trad. légèrement modifiée).

"Entre les multiples extravagances et erreurs (extravagancias y desaciertos) qui sont communes dans toute société civile, entre les préoccupations et embûches vulgaires autorisées par l’habitude, l’ignorance ou l’intérêt, l’auteur, persuadé que la recension critique des erreurs et des vices humains (la censura de los errores y vicios humanos) [...] peut être aussi l’objet de la peinture, a choisi comme sujets propres pour son œuvre ceux qu’il a cru aptes à fournir matière au ridicule (materia para el ridículo) et exerce en même temps la fantaisie de l’artifice (ejercitar al mismo tiempo la fantasía del artífice). [L’auteur] a tenté d’exposer à la vue des formes et des attitudes (exponer a los ojos formas y actitudes) qui ont seulement existé jusqu’à présent dans l’esprit humain, obscurci et confus (la mente humana obscurecida y confusa) par le manque de culture ou altéré par le déchaînement des passions (desenfreno de las pasiones). [...] La peinture (comme la poésie) choisit dans l’universel (universal) ce qu’elle juge plus propre à ses fins ; elle réunit en un seul personnage fantastique ou imaginé (personage fantástico) circonstances et caractères que la nature répartit entre plusieurs ; de cette combinaison (esta combinación), ingénieusement disposée (ingeniosamente dispuesta), il résulte une heureuse imitation par laquelle elle acquiert, lorsqu’elle use d’un bon artifice, le titre d’inventeur (inventor) et non celui de copiste servile."



vendredi 26 avril 2024

Guillaume d'Aquitaine (poème de rien)

Guillaume IX, duc d'Aquitaine (1071-1126), Poème de rien :

[source : http://cura.free.fr/docum/706Agui.html]

trad. Patrice Guinard


sur l'auteur, on peut voir : 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Guillaume_IX_d%27Aquitaine


Ferai des vers de pur néant : 

Ne sera de moi ni d'autres gens, 

Ne sera d'amour ni de jeunesse, 

Ni de rien d'autre. 

Les ai trouvés en somnolant - 

Sur un cheval !

Ne sais sous quelle étoile suis né. 

Ne suis allègre ni irrité, 

Ne suis d'ici ni d'ailleurs, 

Et n'y peux rien : 

Car fus de nuit ensorcelé 

A la cime d'une colline.

Ne sais quand fus endormi, 

Ni quand je veille si on ne me le dit. 

J'ai bien failli avoir le coeur brisé 

Par la douleur : 

Mais m'en soucie comme d'une souris 

Par saint Martial !

Malade suis et me sens mourir, 

Mais n'en sais pas plus qu'en entends dire. 

Médecin querrai à mon gré, 

Mais ne sais quel : 

Bon il sera s'il peut me guérir 

Mais non si mon mal empire.

L'amie que j'eus : ne sais qui c'est. 

Jamais ne la vis par ma foi, 

Rien ne m'a fait qui me plaise ou pèse, 

Et ça ne m'importe pas plus 

Qu'il vint jamais Normand ou Français 

Dans ma demeure.

Jamais ne la vis et l'aime fort. 

Jamais ne me fit justice ni tort. 

Quand ne la vois, en fais ma joie 

Et ne l'estime pas plus qu'un coq : 

Car en sais une plus aimable et belle 

Et plus précieuse.

J'ai fait ces vers ne sais sur quoi. 

Et les transmettrai à celui-ci 

Qui les transmettra à un autre 

Là-bas vers l'Anjou : 

Que celui-là m'en renvoie, de son fourreau - 

En contrepoint : la clé ! 

  



Farai un vers de dreyt nien : 

Non er de mi ni d'autra gen, 

Non er d'amor ni de joven, 

Ni de ren au, 

Qu'enans fo trobatz en durmen 

Sus un chivau.

No sai en qual guiza'm fuy natz : 

No suy alegres ni iratz, 

No suy estrayns ni suy privatz, 

Ni no'n puesc au, 

Qu'enaissi fuy de nueitz fadatz, 

Sobr'un pueg au.

No sai quora'm fuy endurmitz 

Ni quora'm velh, s'om no m'o ditz 

Per pauc no m'es lo cor partitz 

D'un dol corau. 

E no m'o pretz una soritz, 

Per sanh Marsau !

Malautz suy e cre mi murir, 

E ren no sai mas quan n'aug dir. 

Metge querrai al mieu albir 

E no sai cau. 

Bos metges er s'im pot guerir, 

Mas non, si amau.

M'amigu'ai ieu, no sai qui s'es, 

Qu'anc non la vi, si m'ajut fes. 

Ni'm fes que'm plassa ni que'm pes, 

Ni no m'en cau, 

Qu'anc non ac Norman ni Frances 

Dins mon ostau.

Anc non la vi et am la fort, 

Anc no n'aic dreyt ni no'm fes tort. 

Quan non la vey, be m'en deport, 

No'm pretz un jau, 

Qu'ie'n sai gensor e bellazor, 

E que mais vau.

Fag ai lo vers, no sai de cuy. 

Et trametrai lo a selhuy 

Que lo'm trametra per autruy 

Lay ves Anjau, 

 Que'm tramezes del sieu estuy 

La contraclau. 

 

 


jeudi 25 avril 2024

Goncourt (Baudelaire)

Goncourt, Journal octobre 1859, éd. Bouquins t. 1 p. 302 : 

"Baudelaire soupe aujourd’hui à côté de nous. Il est sans cravate, le col nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche voulue, de petites mains, lavées, écurées, soignées comme des mains de femme – et avec cela une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix d’acier, et une élocution visant à la précision ornée d’un Saint-Just et l’attrapant. 

Il se défend obstinément, avec une certaine colère rèche, d’avoir outragé les mœurs dans ses vers."


mercredi 24 avril 2024

Valéry (poésie)

Valéry, Préambule [1928], in Souvenirs et réflexions p. 151 : 

"Plusieurs, donc, quoique assez peu nombreux ne se résignent pas à n'être que des favorisés par la nature d'un certain don sans cause. Ils ne consentent pas sans ennui et sans résistance que des accès et des voluptés d'une espèce si relevée ne s'achèvent et ne se résolvent dans la contemplation intellectuelle.

Loin d'opposer à la poésie les opérations nettes et distinctes de l'esprit, ces opiniâtres prétendent que l'ambition d'analyser et de chercher à concevoir la vertu poétique, outre qu'elle est en soi conforme à la tendance générale de notre volonté d'intelligence et qu'elle exerce la plénitude de notre fonction de compréhension, est d'ailleurs essentielle à la dignité de la muse, - ou plutôt de toutes les muses, car je parle à présent de toutes nos puissances d'inventions idéales en général.

En effet, si sensuelle et si passionnée que puisse être la poésie, tout inséparable qu'elle est de certains ravissements, et quoiqu'elle s'avance par moments jusqu'au désordre, il est facile de montrer qu'elle se raccorde cependant aux plus précises facultés de l'intelligence, car si elle est dans son principe une sorte d'émotion, elle est un genre singulier d'émotion qui veut se créer des figures. Le mystique et l'amant peuvent demeurer dans l'ineffable ; mais la contemplation ou les transports du poète tendent à se former une expression exacte et durable dans l'univers réel."


mardi 23 avril 2024

Goncourt (Michelet)

Goncourt, Journal 2 juillet 1858, Bouquins t. 1 p. 367 : 

"Lu 'Richelieu et la Fronde' de Michelet. Style haché, coupé, tronçonné, où la trame et la liaison de la phrase ne sont plus, avec des idées jetées comme des couleurs sur la palette, et quelquefois une sorte d’empâtement au pouce ; ou bien comme des membres sur une table d’anatomie : disjecta membra. … Mais plus haut, et au fond, une terrible menace que ce dernier livre du grand poète, et un peu l’ouverture de la grande Ruine qui sera demain. En ce livre déshabillé, plus de couronnes de lauriers, plus de manteaux fleurdelisés plus de chemises même. Les hommes y perdent leur piédestal comme les choses y perdent leur pudeur. La Gloire y a des ulcères et la matrice des Reines des avortements. Ce n’est plus le stylet de la Muse, c’est le scalpel et le speculum du médecin. L’historien y apparaît comme le docteur des urines du peintre hollandais. Le bassin d’Anne d’Autriche y est visité comme en d’autres oubliettes de Blaye, et l’anus du Roi-Soleil y est interrogé comme en un dispensaire de police… Fin des dieux, des religions, des superstitions, et l’arrière-faix de l’histoire exposé en public. Cependant où va cela, où va ce siècle qui n’avait plus de culte que dans son passé historique ? Où aboutira cette grande avenue de l’histoire qui n’est plus qu’une avenue de monarques, de reines, de ministres, de capitaines, de pasteurs de peuples, montrés dans leurs ordures et leurs misères humaines, — de Rois passant au conseil de révision ?"


lundi 22 avril 2024

Gautier (visible)

Goncourt, Journal t. 1 p. 254, rapporte des propos de Th. Gautier : 

"Le sens artiste manque à une infinité de gens, même à des gens d’esprit. Beaucoup de gens ne voient pas. Par exemple, sur vingt-cinq personnes qui entrent ici, il n’y en a pas trois qui discernent la couleur du papier ! Tenez, voilà Monselet qui entre, il ne verra pas si cette table est ronde ou carrée… […] Toute ma valeur, […] c’est que je suis un homme pour qui le monde visible existe."


dimanche 21 avril 2024

Sallis (paysage urbain)

Sallis, Bois mort [Cypress Grove], trad. Estournet & Seago, chap. 2 :

"Il fit descendre la bête [=l'auto] le long de Jefferson, au travers d’une spectaculaire collection de nids-de-poule, jusqu’à Washington Bottoms et ce qui semblait être soit une zone d’entrepôts depuis longtemps abandonnée, soit le décor d’une saga de science-fiction d’après-guerre. Nous nous rangeâmes près des seules formes de vie visibles, toutes agglutinées autour d’une station Spur qui annonçait «Le top du barbecue». Un immeuble d’habitation de quatre étages s’était effondré et une jeune femme était assise sur le rebord du trottoir à contempler ses chaussures, des filets de salive serpentant lentement le long d’un T-shirt noir où on pouvait lire ATEFUL DE D. Sur la droite, une gigantesque dent en bois pourrie pendait devant ce qui avait été autrefois l’officine d’un dentiste. Du terrain vague à gauche, vierge de toute empreinte humaine, avait éclos une fière moisson de pneus de voiture, de sacs d’ordures, de pièces de chariots de supermarché, de bicyclettes et de glacières en plastique, d’éclats de briques et de parpaings."


He hauled the beast down Jefferson towards Washington Bottoms, over a spectacular collection of potholes and into what appeared to be either a long-abandoned warehouse district or the set for some postwar science fiction epic. We pulled up alongside the only visible life-forms hereabouts, all of them hovering about a Spur station advertising “Best Barbecue.” A four-floor apartment house across the street had fallen into itself and a young woman sat on the curb outside staring at her shoes, strings of saliva snailing slowly down a black T-shirt reading ATEFUL DE D. A huge rotting wooden tooth hung outside the onetime dentist’s office to the right. The empty lot to the left had grown a fine crop of treadbare auto tires, bags of garbage, bits and pieces of shopping carts, bicycles and plastic coolers, jagged chunks of brick and cinder block.