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lundi 28 juillet 2025

Diderot (perfectionner)

Diderot, Extraits de l'Encyclopédie, C.F.L. t. XV p. 358-359 : 

"PERFECTIONNER, v. act. (Gramm.) corriger ses défauts, avancer vers la perfection ; rendre moins imparfait. On se perfectionne soi-même ; on perfectionne un ouvrage. L’homme est composé de deux organes principaux ; la tête organe de la raison, le cœur, expression sous laquelle on comprend tous les organes des passions ; l’estomac, le foie, les intestins. La tête dans l’état de nature, n’influeroit presque en rien sur nos déterminations. C’est le cœur qui en est le principe ; le cœur d’après lequel, l’homme animal feroit tout. C’est l’art qui a perfectionné l’organe de la raison ; tout ce qu’il est dans ses opérations est artificiel ; nous n’avons pas eu le même empire sur le cœur ; c’est un organe opiniâtre, sourd, violent, passionné, aveugle. Il est resté, en dépit de nos efforts, ce que nature l’a fait ; dur ou sensible, foible ou indomptable, pusillanime ou téméraire. L’organe de la raison est comme un précepteur attentif, qui le prêche sans cesse ; lui, semblable à un enfant, il crie sans cesse ; il fatigue son précepteur qui finit par l’abandonner à son penchant. Le précepteur est éloquent, l’enfant au contraire n’a qu’un mot qu’il répete sans se lasser, c’est oui ou non. Il vient un tems où l’organe de la raison, après s’être épuisé en beaux discours, & instruit par expérience de l’inutilité de son éloquence, se moque lui-même de ses efforts ; parce qu’il sait qu’après toutes ses remontrances, il n’en sera pourtant que ce qu’il plaira au petit despote qui est là. C’est lui qui dit impérieusement, car tel est notre bon plaisir. C’est un long travail que celui de se perfectionner soi-même."


mercredi 7 août 2024

Diderot (promenade)

Diderot, lettre à Sophie Volland le 3 octobre 1759 : 

"Il fit dimanche une très-belle journée ; nous allâmes nous promener sur les bords de la Marne ; nous la suivîmes depuis le pied de nos coteaux jusqu’à Champigny. 

Le village couronne la hauteur en amphithéâtre. Au-dessous, le lit tortueux de la Marne forme, en se divisant, un groupe de plusieurs îles couvertes de saules. Ses eaux se précipitent en nappes par les intervalles étroits qui les séparent. Les paysans y ont établi des pêcheries. C’est un aspect vraiment romanesque. Saint-Maur, d’un côté, dans le fond ; Chennevières et Champigny, de l’autre, sur les sommets ; la Marne, des vignes, des bois, des prairies entre deux. L’imagination aurait peine à rassembler plus de richesse et de variété que la nature n’en offre là. Nous nous sommes proposé d’y retourner, quoique nous en soyons revenus tous écloppés. Je m’étais fiché une épine au doigt ; le Baron était entrepris d’un torticolis, et un mouvement de bile commençait à tracasser notre mélancolique Écossais. 

Il était temps que nous regagnassions le salon. Nous y voilà, les femmes étalées sur le fond, les hommes rangés autour du foyer ; ici l’on se réchauffe ; là on respire. On est encore en silence, mais ce ne sera pas pour longtemps."


lundi 5 août 2024

Diderot (Céline)

Diderot, De la poésie dramatique, XVIII (1763) : 

"Plus un peuple est civilisé, poli, moins ses moeurs sont poétiques... La poésie veut quelque chose d'énorme, de barbare et de sauvage... Quand verra-t-on naître des poètes ? Ce sera après les temps de désastres et de grands malheurs, lorsque les peuples harassés commenceront à respirer. Alors les imaginations, ébranlées par des spectacles terribles, peindront des choses inconnues à ceux qui n'en ont pas été les témoins."


vendredi 10 novembre 2023

Diderot (correction)

Diderot O.C. t. 15 p. 201 : Extr. de l'Encyclopédie, § 'Correct', adj. (Littérat.) : 

"Ce terme désigne une des qualités du style. La correction consiste dans l'observation scrupuleuse des règles de la grammaire. Un écrivain très correct est presque nécessairement froid : il me semble du moins qu'il y a un grand nombre d'occasions où l'on n'a de la chaleur qu'aux dépens des règles minutieuses de la syntaxe ; règles qu'il faut bien se garder de mépriser par cette raison, car elles sont ordinairement fondées sur une dialectique très fine et très solide ; et pour un endroit qui serait gâté par leur observation rigoureuse, et où l'auteur qui a du goût sent bien qu'il faut les négliger, il y en a mille où cette observation distingue celui qui sait écrire et penser, de ce lui qui croit le savoir. En un mot, on ne doit passer à un auteur de pécher contre la correction du style, que lorsqu'il y a plus à gagner qu'à perdre. L'exactitude tombe sur les faits et les choses ; la correction, sur les mots. Ce qui est écrit exactement dans une langue, rendu fidèlement, est exact dans toutes les langues. Il n'en est pas de même de ce qui est correct ; l'auteur qui a écrit le plus correctement pourrait être très incorrect traduit mot à mot de sa langue dans une autre. L'exactitude naît de la vérité, qui est une et absolue ; la correction, de règles de convention et variables." 


jeudi 2 novembre 2023

Diderot (idiot)

Diderot, Extraits de l'Encyclopédie, § Idiot (Gramm.). (O.C. tome 15 p. 280) :

"Il se dit de celui en qui un défaut naturel dans les organes qui servent aux opérations de l'entendement est si grand, qu'il est incapable de combiner aucune idée, en sorte que sa condition paraît à cet égard plus bornée que celle de la bête. La différence de l'idiot et de l'imbécile consiste, ce me semble, en ce qu'on naît idiot, et qu'on devient imbécile. Le mot idiot vient de idiotès, qui signifie homme particulier, qui s'est renfermé dans une vie retirée, loin des affaires du gouvernement ; c'est-à-dire celui que nous appellerions aujourd'hui un sage. Il y a eu un célèbre mystique qui prit par modestie la qualité d'idiot, qui lui convenait beaucoup plus qu'il ne pensait."



mercredi 6 septembre 2023

Goncourt (Fragonard / Diderot)

Goncourt, Journal 5 décembre 1859 :

"À la fin des sociétés troublées, quand il n'y a plus de doctrines, d'écoles, que l'art est entre une tradition perdue et une tradition qui s'inaugure, il se trouve des décadents singuliers, prodigieux, libres, charmants, des aventuriers de la ligne et de la couleur, qui mêlent tout, risquent tout et marquent toutes choses d'un cachet singulier, corrompu, rare ; brouillons de bonne foi, d'élan, d'abondance, de génie, qui semblent un grand artiste manqué, une imagination qui déborde, etc. Tel Fragonard – le plus merveilleux des improvisateurs parmi les peintres. Je m'imagine Fragonard sorti du même moule que Diderot. Chez tous deux, même feu, même verve. Une page de Fragonard, c'est comme une peinture de Diderot : même ton polissonnant et ému, tableaux de famille, attendrissement de la nature, liberté d'un conte libre. Tous deux se jouant de la forme précise, absolue, de la pensée ou de la ligne. Diderot, parleur sublime plus grand qu'écrivain ; Fragonard, plus dessinateur que peintre. Hommes du premier mouvement, de la pensée jetée toute vive et naissante aux yeux ou à l'idée."    



lundi 13 février 2023

Diderot (genou)

Diderot, Jacques le Fataliste : 

"Lorsque les deux chevaux essoufflés reprirent leur pas ordinaire, Jacques dit à son maître: "Eh bien, monsieur, qu'en pensez-vous ? 

- De quoi ? 

- De la blessure au genou. 

- Je suis de ton avis ; c'est une des plus cruelles. 

- Au vôtre ? 

- Non, non, au tien, au mien, à tous les genoux du monde. 

- Mon maître, mon maître, vous n'y avez pas bien regardé ; croyez que nous ne plaignons jamais que nous. 

- Quelle folie ! 

- Ah! si je savais dire comme je sais penser ! Mais il était écrit là-haut que j'aurais les choses dans ma tête, et que les mots ne me viendraient pas.

Ici Jacques s'embarrassa dans une métaphysique très subtile et peut-être très vraie. Il cherchait à faire concevoir à son maître que le mot douleur était sans idée, et qu'il ne commençait à signifier quelque chose qu'au moment où il rappelait à notre mémoire une sensation que nous avions éprouvée. Son maître lui demanda s'il avait déjà accouché. 

- Non, lui répondit Jacques. 

- Et crois-tu que ce soit une grande douleur que d'accoucher ? 

- Assurément ! 

- Plains-tu les femmes en mal d'enfant ? 

- Beaucoup. 

- Tu plains donc quelquefois un autre que toi ? 

- Je plains ceux ou celles qui se tordent les bras, qui s'arrachent les cheveux, qui poussent des cris, parce que je sais par expérience qu'on ne fait pas cela sans souffrir ; mais pour le mal propre à la femme qui accouche, je ne le plains pas : je ne sais ce que c'est, Dieu merci ! Mais pour en revenir à une peine que nous connaissons tous deux, l'histoire de mon genou, qui est devenu le vôtre par votre chute... 

- Non, Jacques ; l'histoire de tes amours qui sont devenues miennes par mes chagrins passés."


samedi 17 septembre 2022

Diderot (lacune)

Diderot, lettre à Falconet, décembre 1765 : 

"Il est doux d’entendre pendant la nuit un concert de flûtes qui s’exécute au loin et dont il ne me parvient que quelques sons épars que mon imagination, aidée de la finesse de mon oreille, réussit à lier, et dont elle fait un chant suivi qui la charme d’autant plus, que c’est en bonne partie son ouvrage. Je crois que le concert qui s’exécute de près a bien son prix. Mais le croirez-vous, mon ami ? ce n’est pas celui-ci, c’est le premier qui enivre."


jeudi 11 août 2022

Diderot (son portrait)

Diderot, Salon de 1767 : 


https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Louis-Michel_van_Loo_-_Portrait_of_Denis_Diderot_-_WGA13440.jpg

Huile sur toile, Paris, Musée du Louvre. (Louis-Michel van Loo, 1707-1771)


"Moi. 

J'aime Michel, mais j'aime encore mieux la vérité. Assez ressemblant ; très vivant ; c'est sa douceur, avec sa vivacité ; mais trop jeune, tête trop petite, joli comme une femme, lorgnant, souriant, mignard, faisant le petit bec, la bouche en coeur ; et puis un luxe de vêtement à ruiner le pauvre littérateur, si le receveur de la capitation vient l'imposer sur sa robe de chambre. L'écritoire, les livres, les accessoires aussi bien qu'il est possible, quand on a voulu la couleur brillante et qu'on veut être harmonieux. Pétillant de près, vigoureux de loin, surtout les chairs ; du reste, de belles mains bien modelées, excepté la gauche qui n'est pas dessinée. On le voit de face ; il a la tête nue ; son toupet gris, avec sa mignardise, lui donne l'air d'une vieille coquette qui fait encore l'aimable ; la position d'un secrétaire d'Etat et non d'un philosophe. La fausseté du premier mouvement a influé sur tout le reste. C'est cette folle de Madame Van Loo qui venait jaser avec lui, tandis qu'on le peignait, qui lui a donné cet air-là et qui a tout gâté. [...] Il fallait le laisser seul et l'abandonner à sa rêverie ; alors sa bouche se serait entrouverte, ses regards distraits se seraient portés au loin, le travail de sa tête fortement occupée se serait peint sur son visage, et Michel eût fait une belle chose. Mon joli philosophe, vous me serez un témoignage précieux de l'amitié d'un artiste, plus excellent homme. Mais que diront mes petits-enfants, lorsqu'ils viendront à comparer mes tristes ouvrages avec ce riant, mignon, efféminé, vieux coquet-là ! Mes enfants, je vous préviens que ce n'est pas moi. J'avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j'étais affecté. J'étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste ; mais je ne fus jamais tel que vous me voyez là. J'avais un grand front, des yeux très vifs, d'assez grands traits, la tête tout à fait du caractère d'un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien près à la bêtise, à la rusticité des anciens temps."



mercredi 3 août 2022

Diderot (anecdote)

Diderot, Lettre à Sophie Volland du 30 octobre 1759, Correspondance t. II p. 307-308 ; OC CFL t. III p. 837 : 

"Mme de Saint-Aubin était assise et accoudée sur une table. [L'abbé] alla se pencher et s'accouder sur la même table, vis-à-vis d'elle, car il est familier. Mme d'Aine, invitée par la commodité de sa posture et la largeur de sa croupe, prend un fauteuil, l'approche de lui, lui dit : "L'abbé, tiens-toi bien !", et d'un saut elle enfourche l'abbé, jambe de ça, jambe de là ; et de le piquer des talons, de l'exciter de la voix et des doigts ; et lui de hennir, de regimber, de ruer, et son habit de remonter vers ses épaules, et les cotillons de la dame de se relever devant et derrière, en sorte qu'elle était presque à poil sur sa monture, et sa monture à cru sous elle ; et nous de rire ; et la dame de rire, et de rire plus fort, et de rire plus fort encore, et de se tenir les côtes, et enfin de s'étendre en devant sur l'abbé et de s'écrier : "Miséricorde, miséricorde, je n'y tiens plus ; tout va partir, l'abbé, ne remue pas !" Et l'abbé, qui n'y entendait rien encore, de ne pas remuer et de se laisser inonder d'un déluge d'eau tiède qui entrait dans ses souliers par la ceinture de sa culotte, et de crier à son tour : "Au secours, au secours ; je me noie !" Et chacun de nous de tomber sur les canapés et d'étouffer. Cependant Mme d'Aine, toujours en selle, d'appeler sa femme de chambre : "Anselme. Anselme, tirez-moi de dessus ce prêtre. L'abbé, mon petit abbé, console-toi. tu n'en as pas perdu une goutte." L'abbé ne se fâcha point, et fit bien. C'était encore une figure à voir que Mlle Anselme. C'est l'innocence, la pudeur et la timidité même. Elle ouvrait ses grands yeux, elle regardait à terre ; une mare énorme, et elle disait d'un ton de surprise : "Eh ! mais. Madame..." "Eh ! mais oui... C'est moi, c'est l'abbé, c'est tous les deux... Cela m'a bien soulagée... Des souliers, des bas, des cotillons, du linge..."  


jeudi 16 juin 2022

Diderot + Bloy (pensées)

Diderot, Le Neveu de Rameau O. C. t. X p. 299-300) : 

"Je m'entretiens avec moi-même de politique, d'amour, de goût ou de philosophie. J'abandonne mon esprit à tout son libertinage. Je le laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se présente, comme on voit dans l'allée de Foy nos jeunes dissolus marcher sur les pas d'une courtisane à l'air éventé, au visage riant, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne s'attachant à aucune. Mes pensées, ce sont mes catins."


Bloy,  Belluaires et porchers IX p. 115 : 

"On en pensera tout ce qu'on voudra, mais j'ai cette coutume, avant d'aborder n'importe quel sujet pouvant être exploité par l'entendement, d'écouter attentivement ce qui sonne dans mon imagination - persuadé que chaque heure de la vie intellectuelle évolue dans une vibration spéciale dont il n'est pas possible de s'évader sans insanité.

Les idées s'invoquent et se confédèrent mystérieusement selon la loi des similitudes. Si l'austérité proverbiale de notre littérature pouvait s'accommoder d'une métaphore, je nommerais cela le raccrochage prostitutionnel des entéléchies vagabondes."



lundi 23 mai 2022

Diderot (mort)

Marie-Angélique de Vandeul [née Diderot] (1753-1824), Mémoires pour servir à l'histoire de la vie et des ouvrages de Diderot :

"La veille de sa mort on lui apporta un lit plus commode ; les ouvriers se tourmentaient pour le placer. Mes amis, leur dit-il, vous prenez là bien de la peine pour un meuble qui ne servira pas quatre jours. Il reçut le soir ses amis ; la conversation s’engagea sur la philosophie et les différentes routes pour arriver à cette science ; le premier pas, dit-il, vers la philosophie, c’est l’incrédulité. Ce mot est le dernier qu’il ait proféré devant moi ; il était tard, je le quittai, j’espérais le revoir encore. II se leva le samedi 30 juillet 1784 ; il causa toute la matinée avec son gendre et son médecin ; il se fit raccommoder son vésicatoire dont il souffrait ; il se mit à table, mangea une soupe, du mouton bouilli et de la chicorée ; il prit un abricot ; ma mère voulut l’empêcher de manger ce fruit : « Mais quel diable de mal veux-tu que cela me fasse? » Il le mangea, appuya son coude sur la table pour manger quelques cerises en compote, toussa légèrement. Ma mère lui fit une question ; comme il gardait le silence, elle leva la tête, le regarda, il n’était plus." 



mercredi 18 mai 2022

Diderot (critique)

Diderot, in Correspondance littéraire 15 mars 1763, O.C. t. 5 p. 296 [Bouchardon] : 

"Certainement, il y a un démon qui travaille au dedans de ces gens-là et qui leur fait produire de belles choses sans qu’ils sachent comment ni pourquoi. C’est à l’éloge du philosophe à leur apprendre ce qu’ils valent. C’est lui qui leur dira : Lorsque vous avez fait monter la fumée de ce bûcher toute droite, et que vous avez jeté en arrière la chevelure de ces Génies, comme si elle était emportée par un vent violent, savez-vous ce que vous avez fait ? C’est que vous leur avez donné effectivement toute la vitesse du vent. Ils sont immobiles sur votre toile ; l’air tranquille n’agit point sur eux ; ils agissent donc, eux, si violemment sur l’air tranquille que je conçois qu’en un clin d’œil ils se porteraient, s’ils le voulaient, aux extrémités de la terre. Vous ne pensiez à cela que confusément, monsieur Bouchardon. Sans vous en apercevoir vous vous conformiez aux lois constantes de la nature et aux observations de la physique ; votre génie faisait le reste : le philosophe vous le fait remarquer, et vous ne pouvez vous empêcher de vous complaire à sa réflexion."


vendredi 6 mai 2022

Diderot (style)

Diderot, Salon de 1767 O.C. t. 7 p. 224 : 

"Un homme de lettres, qui n'est pas sans mérite, prétendait que les épithètes générales et communes, telles que grand, magnifique, beau, terrible, intéressant, hideux, captivant moins la pensée de chaque lecteur, à qui cela laisse, pour ainsi dire, carte blanche, étaient celles qu'il fallait toujours préférer. Je le laisse dire ; mais tout bas je lui répondais, au dedans de moi-même : Oui , quand on est un pauvre diable comme toi , quand on ne se peint que des images triviales. Mais quand on a de la verve, des concepts rares, une manière d'apercevoir et de sentir originale et forte, le grand tourment est de trouver l'expression singulière, individuelle, unique, qui caractérise, qui distingue, qui attache et qui frappe. "



vendredi 18 mars 2022

Aristote + Diderot (roman et histoire)

Aristote, Poétique IX 'Différence du poète et de l'historien' :

"Par tout ce que nous venons de dire, il est évident que l'objet du poète est, non de traiter le vrai comme il est arrivé, mais comme il aurait pu arriver, et de traiter le possible selon le vraisemblable ou le nécessaire : car la différence du poète et de l'historien n'est point en ce que l'un parle en vers, l'autre en prose ; les écrits d'Hérodote mis en vers ne seraient toujours qu'une histoire. Ils diffèrent en ce que l'un dit ce qui a été fait, et l'autre ce qui aurait dû être fait : et c'est pour cela que la poésie est beaucoup plus philosophique et plus instructive que l'histoire. Celle-ci peint les choses dans le particulier ; la poésie les peint dans le général. Le général est ce qu'un homme quelconque, d'un caractère donné, peut ou doit dire ou faire, selon le vraisemblable ou le nécessaire que la poésie en a vue lorsqu'elle impose les noms de l'histoire. Le particulier est ce qu'a fait Alcibiade, ou ce qu'on lui a fait."


Diderot, Éloge de Richardson : 

"Ô Richardson ! j’oserai dire que l’histoire la plus vraie est pleine de mensonges, et que ton roman est plein de vérités. L’histoire peint quelques individus ; tu peins l’espèce humaine : l’histoire attribue à quelques individus ce qu’ils n’ont ni dit, ni fait ; tout ce que tu attribues à l’homme, il l’a dit et fait : l’histoire n’embrasse qu’une portion de la durée, qu’un point de la surface du globe ; tu as embrassé tous les lieux et tous les temps. Le cœur humain, qui a été, est et sera toujours le même, est le modèle d’après lequel tu copies. Si l’on appliquait au meilleur historien une critique sévère, y en a-t-il aucun qui la soutînt comme toi ? Sous ce point de vue, j’oserai dire que souvent l’histoire est un mauvais roman ; et que le roman, comme tu l’as fait, est une bonne histoire. Ô peintre de la nature ! c’est toi qui ne mens jamais."


dimanche 14 novembre 2021

Starobinski (Diderot)

Starobinski, Diderot dans l’espace des peintres [1984] [Paris, Réunion des Musées Nationaux, 1991, pp. 12-13 ; rééd. de son introd. au volume du catalogue de l’expo. Diderot et l’Art de Boucher à David – Les Salons : 1759-1781 (Paris, RMN, 1984, p. 21)]


"La dispersion de soi au gré de la manière des différents artistes est une grande ivresse ; mais d’en rendre compte, sous la forme d’une longue lettre ou d’une série de lettres à l’ami Grimm, oblige à rassembler et à faire converger vers le destinataire toutes ses expériences successives. La fonction de l’ami qui attend la copie n’est pas seulement de susciter l’explication (la multiplication) de soi, elle appelle aussi, à l’inverse, la mise en forme du jugement, la stabilisation des concepts, l’énoncé clair où les impressions se fixent et se déterminent. Ces bruits de voix qui avaient toujours existé autour de la peinture, voici qu’avec Diderot ils deviennent pleinement audibles ; ils s’avivent, laissant sur la page une trace durable. En les orchestrant librement, dans leur polyphonie, Diderot annexe la critique d’art à la littérature ; c’est comme s’il l’avait créée."

 

jeudi 2 septembre 2021

Encyclopédie (personne)

Diderot et d’Alembert, Encyclopédie, ou Dictionnaire Raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers, § 'Personne', Tome XII, p 431 :

"Le mot latin persona signifie proprement le masque que prenoit un acteur, selon le rôle dont il étoit charge dans une piece de theatre; & ce nom est dérive de sonare, rendre du son, & de la particule ampliative per, d’où personare, rendre un son éclatant:  Bassius, dans Aulu-Gelle, nous apprend que le masque étoit construit de maniere que toute la téte en étoit enveloppée, & qu’il n’y avoit d’ouverture que celle qui étoit nécessaire à l’émission de la voix ; qu’en conséquence tout l’effort de l’organe se portant vers cette issue, les sons en étoient plus clairs & plus résonnans: ainsi l’on peut dire que sans masque, vox sonabat, mais qu’avec le masque, vox personabat ; & de-là le nom de persona donné à l’instrument qui facilitoit le retentissement de la voix, & qui n’avoit peut-être été inventé qu’à cette fin, à cause de la vaste étendue des lieux où l’on representoit les pieces dramatiques. Le même nom de persona fut employé ensuite pour exprimer le rôle même dont l’acteur étoit chargé ; & c’est une métonymie du signe pour la chose signifiée, parce que la face du masque étoit adaptée à l’âge & au caractere de celui qui étoit censé parler, & que quelquefois c’étoit son portrait même : ainsi le masque étoit un signe non-équivoque du rôle."


mercredi 20 janvier 2021

Diderot (nature et art)

 Diderot, Essai sur la peinture, III, Pléiade 1951 p. 1126 ;   OC CFL t. 6 p. 268 :

"S’il nous arrive de nous promener aux Tuileries, au Bois de Boulogne, ou dans quelque endroit écarté des Champs-Elysées, sous quelques-uns de ces vieux arbres épargnés parmi tant d'autres qu'on a sacrifiés au parterre et à la vue de l'hôtel de Pompadour, s'il nous arrive de nous promener, sur la fin d'un beau jour, au moment où le soleil plonge ses rayons obliques à travers la masse touffue de ces arbres, dont les branches entremêlées les arrêtent, les renvoient, les brisent, les rompent, les dispersent sur les troncs, sur la terre, entre les feuilles, et produisent autour de nous une variété infinie d'ombres fortes, d'ombres moins fortes, de parties obscures, moins obscures, éclairées, plus éclairées, tout à fait éclatantes : alors les passages de l'obscurité à l'ombre, de l'ombre à la lumière, de la lumière au grand éclat, sont si doux, si touchants, si merveilleux, que l'aspect d'une branche, d'une feuille, arrête l'œil et suspend la conversation au moment même le plus intéressant. Nos pas s’arrêtent involontairement ; nos regards se promènent sur la toile magique, et nous nous écrions : “Quel tableau ! oh ! que cela est beau !”. Il semble que nous considérions la nature comme le résultat de l’art ; et, réciproquement, s’il arrive que le peintre nous répète le même enchantement sur la toile, il semble que nous regardions l’effet de l’art comme celui de la nature. Ce n’est pas au Salon, c’est dans le fond d’une forêt, parmi les montagnes que le soleil ombre et éclaire, que Loutherbourg et Vernet sont grands." 



dimanche 11 octobre 2020

Diderot (individu)

 

Diderot, Le Rêve de d’Alembert :

« Et vous parlez d’individus, pauvres philosophes ! laissez là vos individus ; répondez-moi. Y a-t-il un atome en nature rigoureusement semblable à un autre atome ?… Non… Ne convenez-vous pas que tout tient en nature et qu’il est impossible qu’il y ait un vide dans la chaîne ? Que voulez-vous donc dire avec vos individus ? Il n’y en a point, non, il n’y en a point… Il n’y a qu’un seul grand individu, c’est le tout. Dans ce tout, comme dans une machine, dans un animal quelconque, il y a une partie que vous appellerez telle ou telle ; mais quand vous donnerez le nom d’individu à cette partie du tout, c’est par un concept aussi faux que si, dans un oiseau, vous donniez le nom d’individu à l’aile, à une plume de l’aile… »


rappel : 

Berkeley

https://lelectionnaire.blogspot.com/2020/09/berkeley-descartes-absolu-unite.html



mercredi 26 août 2020

Diderot (expression)


Diderot, Essais sur la Peinture, 1766. Extrait du chapitre V : ‘paragraphe sur la composition, où j’espère que j’en parlerai’ éd. P. Vernière, p. 720-721 :
« L’expression exige une imagination forte, une verve brûlante, l’art de susciter des fantômes, de les animer, de les agrandir ; l’ordonnance, en poésie ainsi qu’en peinture, suppose un certain tempérament de jugement et de verve, de chaleur et de sagesse, d’ivresse et de sang-froid, dont les exemples ne sont pas communs dans la nature. Sans cette balance rigoureuse, selon que l’enthousiasme ou la raison domine, l’artiste est extravagant ou froid.
La principale idée, bien conçue, doit exercer son despotisme sur toutes les autres. C’est la force motrice de la machine qui, semblable à celle qui retient les corps célestes dans leurs orbes et les retient, agit en raison inverse de la distance. […]
Il y a dans presque tous nos tableaux une faiblesse de concept, une pauvreté d’idée, dont il est impossible de recevoir une secousse violente, une sensation profonde. On regarde ; on tourne la tête, et l’on ne se rappelle rien de ce qu’on a vu. Nul fantôme qui vous obsède et qui vous suive. J’ose proposer au plus intrépide de nos artistes de nous effrayer autant par son pinceau que nous le sommes par le simple récit du gazetier, de cette foule d’Anglais expirants, étouffés dans un cachot trop étroit, par les ordres d’un nabab. Et à quoi sert donc que tu broies tes couleurs, que tu prennes ton pinceau, que tu épuises toutes les ressources de ton art, si tu m’affectes moins qu’une gazette ? C’est que ces hommes sont sans imagination, sans verve ; c’est qu’ils ne peuvent atteindre à aucune idée forte et grande. »