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mercredi 8 novembre 2023

Yourcenar (traduction)

Yourcenar, Les Yeux ouverts p. 191 : 

"C'est une responsabilité grave pour le traducteur : l'œuvre de quelqu'un d'autre est mise entre mes mains, et je sais bien que je ne réussirai jamais à tout donner, à tout rendre. […] Un traducteur ressemble à quelqu'un qui fait sa valise. Elle est ouverte devant lui ; il y met un objet, et puis il se dit qu'un autre serait peut-être plus utile, alors il enlève l'objet, puis le remet, parce que, réflexion faite, on ne peut s'en passer. En vérité, il y a toujours des choses que la traduction ne laisse pas transparaître, alors que l'art du traducteur serait de ne rien laisser perdre. On n'est donc jamais réellement satisfait. Mais c'est vrai aussi des livres originaux que nous écrivons, et dont Valéry aurait pu dire qu'ils étaient une traduction de la langue 'self' dans une langue accessible à tous."


mercredi 29 juin 2022

Yourcenar (mortalité)

Yourcenar, Un Homme obscur : 

"À mesure que son délabrement charnel augmentait, comme celui d’une habitation de terre battue ou d’argile délitée par l’eau, on ne sait quoi de fort et de clair lui semblait luire davantage au sommet de lui-même, comme une bougie dans la plus haute chambre de la maison menacée. Il supposait que cette chandelle s’éteindrait sous la masure effondrée ; il n’en était pas sûr. On verrait bien, ou au contraire on ne verrait pas. Il optait pourtant de préférence pour l’obscurité totale, qui lui semblait la solution la plus désirable : personne n’avait besoin d’un Nathanaël immortel. Ou peut-être la petite flamme claire continuerait à brûler, ou à se rallumer, dans d’autres corps de cire, sans même le savoir, ou se soucier d’avoir déjà eu un nom."


dimanche 26 juin 2022

Yourcenar (abstraction)

Yourcenar, Un Homme obscur, Pléiade p. 967 : 

"— Il me semble que Monsieur réussit à joindre et à lier entre elles les choses, et par là j'entends aussi les objets, les notions des hommes, à l'aide de mots plus fins et plus forts que les choses ne sont. Et quand les mots ne lui suffisent plus, par des chiffres, des lettres et des signes, comme par des filins d'acier... — C'est ce qu'on appelle la logique et l'algèbre, dit le philosophe avec un sourire de fierté. Des équations parfaitement nettes, toujours justes, quelles que soient les notions ou les matières auxquelles on puisse les rapporter. — Sauf le respect dû à Monsieur, il me semble que les choses ainsi enchaînées meurent sur place et se détachent de ces symboles et de ces mots comme des chairs qui tombent..." 


dimanche 27 décembre 2020

Yourcenar (4 extraits)

 Yourcenar, Le Temps, ce grand sculpteur

p.13 : «[ces] statues à peine ébauchées, où la pierre pour ainsi dire remonte à la surface et abolit la gauche forme humaine, comme si le dieu figuré de la sorte appartenait davantage au monde sacré du minéral qu'à l'humain.»


p. 26 : «Vouloir immobiliser la vie, c'est la damnation du sculpteur. C'est en quoi, peut-être, toute mon oeuvre est contre nature. Le marbre, où nous croyons fixer une forme de la vie périssable, reprend à tout instant sa place dans la nature, par l'érosion, la patine, et les jeux de la lumière et de l'ombre sur des plans qui se crurent abstraits, mais ne sont cependant que la surface d'une pierre. Ainsi, l'éternelle mobilité de l'univers fait sans doute l'étonnement du Créateur.»


p. 209 : «Un jardinier me fait remarquer que c'est en automne qu'on perçoit la vraie couleur des arbres. Au printemps, l'abondance de la chlorophylle leur donne à tous une livrée verte. Septembre venu, ils se révèlent revêtus de leurs couleurs spécifiques, le bouleau blond et doré, l'érable jaune-orange-rouge, le chêne couleur de bronze et de fer.»


p. 211-212 : «Beauté exquise et artficielle du jet d'eau. L'hydraulique oblige l'eau à se comporter comme une flamme, à renouveler sans cesse à l'intérieur de sa colonne liquide son ascension vers le ciel. L'eau forcée s'élève jusqu'à la pointe de l'obélisque fluide, avant de retrouver sa liberté, qui est de descendre.»


dimanche 2 août 2020

Yourcenar (statues)


Yourcenar, Le Temps, ce grand sculpteur p. 20 : 
« Je n'ai jamais rencontré une femme aussi belle que mes figures de pierre, une femme qui pût rester des heures immobile, sans parler, comme une chose nécessaire qui n'a pas besoin d'agir pour être, et vous fît oublier que le temps passe, puisqu'elle est toujours là. Une femme qui se laisse regarder sans sourire, ou sans rougir, parce qu'elle a compris que la beauté est quelque chose de grave. Les femmes de pierre sont plus chastes que les autres, et surtout plus fidèles, seulement, elles sont stériles. Il n'y a pas de fissure par où puisse s'introduire en elles le plaisir, la mort, ou le germe de l'enfant, et c'est pourquoi elles sont moins fragiles. Parfois, elles se brisent, et leur beauté tout entière reste contenue dans chaque fragment du marbre comme Dieu dans toutes les choses, mais rien d'étranger n'entre en elles pour faire éclater leur coeur. Les êtres imparfaits s'agitent, et s'accouplent pour se compléter, mais les choses purement belles sont solitaires comme la douleur de l'homme. »