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dimanche 26 mai 2024

Guérin (nature et intériorité)

Guérin (Maurice de), Le Cahier vert, 10 décembre 1834 : 

"Comme un enfant en voyage, mon esprit sourit sans cesse à de belles régions qu'il voit en lui-même et qu'il ne verra jamais ailleurs. J'habite avec les éléments intérieurs des choses, je remonte les rayons des étoiles et le courant des fleuves jusqu'au sein des mystères de leur génération. Je suis admis par la nature au plus retiré de ses divines demeures, au point de départ de la vie universelle ; là, je surprends la cause du mouvement et j'entends le premier chant des êtres dans toute sa fraîcheur. Qui ne s'est pas surpris à regarder courir sur la campagne l'ombre des nuages d'été ? Je ne fais pas autre chose en écrivant ceci. Je regarde courir sur ce papier l'ombre de mes imaginations, flocons épars sans cesse balayés par le vent. Telle est la nature de mes pensées et de tous mes biens intellectuels, un peu de vapeur flottante et qui va se dissoudre."


samedi 25 mai 2024

Guérin (intériorité)

Guérin (Maurice de), Le Cahier vert, 15 mars 1833 :

"Nous vivons trop peu en dedans, nous n'y vivons presque pas. Qu'est devenu cet œil intérieur que Dieu nous a donné pour veiller sans cesse sur notre âme, pour être le témoin des jeux mystérieux de la pensée, du mouvement ineffable de la vie dans le tabernacle de l'humanité ? Il est fermé, il dort ; et nous ouvrons largement nos yeux terrestres, et nous ne comprenons rien à la nature, ne nous servant pas du sens qui nous la révélerait, réfléchie dans le miroir divin de l'âme. Il n'y a pas de contact entre la nature et nous : nous n'avons l'intelligence que des formes extérieures, et point du sens, du langage intime, de la beauté en tant qu'éternelle et participant à Dieu, toutes choses qui seraient limpidement retracées et mirées dans l'âme, douée d'une merveilleuse faculté spéculaire. Oh ! ce contact de la nature et de l'âme engendrerait une ineffable volupté, un amour prodigieux du ciel et de Dieu.

Descendre dans l'âme des hommes et faire descendre la nature dans son âme."


vendredi 24 mai 2024

Guérin (Barbey)

Guérin (Maurice de), par Barbey d'Aurevilly, lettre à Trebutien 2 février 1855 :

"Ce Grand Mosaïste (c'était lui qui l'était et non pas moi) avait une manière de travailler patiente, amoureuse, caressante, enivrée du détail, qu'il léchait, pourléchait et veloutait avec une chatte de maternité voluptueuse ! Le moindre mot pour ce grand Voyant renfermait des immensités d'horizons. Je l'ai vu des semaines et des mois vivre dans un mot, – dans les délices intellectuelles d'un mot, – comme les Carthaginois à Capoue. Vous comprendrez que, pour les gens qui ne sont pas organisés comme nous, ceci doit toucher à la manie et à la folie, mais c'était ainsi. Hélas ! tout ce qui est intense n'est-il pas fou ? Le mot, du reste, le plus élastique et le plus relatif qu'il y ait ! Guérin, – passez-moi cette forme vulgaire mais expressive, – était le plus grand siroteur d'expression qui ait peut-être jamais existé. Il n'était jamais sans en déguster un. Il suçait les mots comme les abeilles pompent les fleurs et comme elles en font du miel, il en faisait des idées."


[je trouve étranges (expéditives) deux formulations : "chatte de maternité" ; et "déguster un" , pour "un mot", qui se trouve bien loin en amont dans la phrase…]


samedi 23 mai 2020

Guérin (molécules)


Guérin (Maurice de), Méditation sur la mort de Marie :
« Un appel puissant et secret convie les éléments les plus  vifs de la matière à se former, pour s'y développer, autour d'un point désigné. Pleins d'amour, ils se composent et s'ordonnent dans la plus étroite union. Cette étreinte ardente des éléments, c'est la vie de toute forme généralement, soit qu'elle renferme un organisme, soit que, privée du mouvement intérieur, elle ait reçu une vie compacte insensible ou plutôt l'organisme indissoluble de l'immobilité. La forme, c'est le bonheur de la matière, l'éternel embrassement de ses atomes ivres d'amour. Dans leur amour, la matière jouit d'elle-même et se béatifie. C'est pourquoi l'âme, pauvre molécule d'intelligence, séparée de l'unité des esprits, contemple avec tant d'avidité, à travers les sens, la forme bienheureuse. L'âme dans ce monde est condamnée au spectacle de la volupté. »


dimanche 19 avril 2020

Guérin (journal)


Guérin (Maurice de), le 13 octobre 1835 (p. 235) [fin du ‘Cahier vert’] :
« - J'ai voyagé. Je ne sais quel mouvement de mon destin m'a porté sur les rives d'un fleuve jusqu'à la mer. J'ai vu le long de ce fleuve des plaines où la nature est puissante et gaie, de royales et antiques demeures marquées de souvenirs qui tiennent leur place dans la triste légende de l'humanité, des cités nombreuses et l'Océan grondant au bout. De là je suis rentré dans l'intérieur des terres, au pays des grands bois où les bruits d'une vaste étendue et continus abondent aussi. J'ai pris des fatigues que je regretterai longtemps et vivement, à traverser les grandes campagnes, à monter d'horizon en horizon, jouissant de l'espace et gagnant plusieurs fois le jour ces impressions qui s'élèvent de tous les points des étendues de pays nouvelles et s'abattent par volées sur le voyageur. Le courant des voyages est bien doux [je le suivrais volontiers toute ma vie]* Oh ! qui m'exposera sur ce Nil ?… »

* mots biffés par M de G.