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mercredi 26 février 2025

Céline (vaporisation)

Céline, Voyage au bout de la nuit, Pléiade p. 107-108 :

"— Comment qu’il est mort d’abord le gars ?

— Il a pris un obus en pleine poire, mon vieux, et puis pas un petit, à Garance que ça s’appelait… dans la Meuse sur le bord d’une rivière… On en a pas retrouvé “ça” du gars, mon vieux ! C’était plus qu’un souvenir, quoi… Et pourtant, tu sais, il était grand, et bien balancé, le gars, et fort, et sportif, mais contre un obus hein ? Pas de résistance !

— C’est vrai !

— Nettoyé, je te dis qu’il a été… Sa mère, elle a encore du mal à croire ça au jour d’aujourd’hui ! J’ai beau y dire et y redire… Elle veut qu’il soye seulement disparu… C’est idiot une idée comme ça… Disparu ! … C’est pas de sa faute, elle en a jamais vu, elle, d’obus, elle peut pas comprendre qu’on foute le camp dans l’air comme ça, comme un pet, et puis que ça soye fini, surtout que c’est son fils…

— Évidemment !"


mardi 25 février 2025

Céline (sommeil)

Céline, Nord, Pléiade p. 458 :

"Pour dormir il faut de l'optimisme, en plus d'un certain confort… zut ! encore de moi !… il est très vilain de parler de soi, tout moimoiïsme est haïssable, hérisse le lecteur…

« Vous ne faites que ça ! »

Oui, mais tout de même, de temps en temps, à titre expérimental, un certain moi est nécessaire… la preuve par exemple, le sommeil, pour vous faire comprendre… je peux dire que je ne dors que par instants depuis novembre 14… je m'arrange avec bruits d'oreilles… je les écoute devenir trombones, orchestre complet, gare de triage… c'est un jeu !… si vous bougez de votre matelas… donnez un petit signe d'impatience, vous êtes perdu, vous tournez fou… vous résistez, étendu, raide, vous arrivez après des heures à un petit instant de somnolence, à recharger votre faiblard accu, à pouvoir le lendemain matin vous remettre un peu à la rame… demandez pas plus !…"



rappel : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2021/05/celine-acouphenes.html


mercredi 5 février 2025

Céline (Beaux Draps)

Céline, Les beaux Draps (fin) : 

[un des plus beaux poèmes en prose de C., en conclusion de son opuscule le plus "regrettable" (litote)]


"Ô mignon trio de déesses ! À cabrioles tout autour ! Houspillés sommes divinement ! Trois sylves à magie guillerette ! do ! do ! do ! fa mi ré do si ! Coquines-ci, mutines-là ! Effrontées ! Trilles ! Quelles enlevades ! et si joliment chiffonnées ! Taquines ! Quel essor ! Charges de joies ensorcelantes !... Ô l’exquise impertinence ! Environnés à tourbillons ! Fraîches à défaillir de roses et de lumière ! Elles nous pressent, nous boutent ! nous assaillent ! De grâce ! à mille effronteries ! pointes et saccades de chat ! se jouent de nous ! Ta ! ta ! ta !... Magie de sourire nous achève… Nous sommes pris !...

Nous sommes pris !...  

N’échapperont ! notre défaite s’accomplit !... chargés de joies ensorcelantes ! à dérobades ! prestes retours ! mieux vaut nous rendre !... nous fûmes défaits aux lieux des Cygnes… où mélodie nous a conduits… appel en fa ! tout s’évapore !... deux trilles encore !... une arabesque !... une échappée ! Dieu les voici !... fa… mi… ré… do… si !... Mutines du ciel nous enchantent ! damnés pour damnés tant pis !  

Que tout se dissipe ! ensorcelle ! virevole ! à nuées guillerettes ! Enchanteresses ! ne sommes plus… écho menu dansant d’espace ! fa ! mi ! ré ! do ! si !... plus frêle encore et nous enlace… et nous déporte en tout ceci !... à grand vent rugit et qui passe !..."


[poème en prose certes, mais constellé, comme on le voit, ou plutôt comme on l'entend, d'octosyllabes]



vendredi 17 janvier 2025

Céline (femmes)

Céline, à Garcin, avril 1931, Lettres, Pléiade p. 300 :

"Oui Mahé est un grand connaisseur de collégiennes en cavale – tout bien tout honneur et la prudence certes, méfiance innée de toutes les brigades, mondaines ou pas… Ensemble nous encourageons les danseuses, entrée des artistes. Quelles grâces, et envols et fines ondes. Nous travaillons pour le délire – consommation sans doute mais vous le savez j’aime les filles saines et délivrées et un peu lesbiennes, alors je me régale. Au théâtre je me cache derrière le rideau, il faut pour l’orchestre toutes ses artères et l’âge est là, inexorable. Enfin je me débrouille, je connais tous les bobis de Paris, cette humanité du derrière me chaut me console. Voilà de pauvres petits secrets."


samedi 11 janvier 2025

Safranko (Céline)

Safranko (Mark), Confessions d'un loser (trad. Gassie & Rebillon) chap. 18 :

"Avant de décoller pour chez Marlene ce samedi soir je me suis allongé sur mon canapé estropié avec Voyage au bout de la nuit de Céline. Où que Ferdinand t’emmène – que ce soit à travers les champs de bataille sanglants de la Première Guerre mondiale, ou les jungles équatoriales moites, ou les taudis insalubres de nos bons vieux États-Unis –, lire ce bouquin est une expérience que t’oublieras jamais. La vie est un putain d’énorme bordel, très bien, mais si t’arrives à en trouver l’ironie, t’as une chance de t’en sortir. Une fois que t’en as fini avec Voyage au bout de la nuit ou Mort à crédit, tu peux plus revenir aux joyeux étalagistes, ceux qui t’enjolivent la vitrine à coups de dentelle et de froufrous."


mardi 31 décembre 2024

Céline (adolescente)

Céline, Maudits Soupirs pour une autre fois (version B de Féerie) Pléiade p. 793 : 

"Elle est belle, c'est une déesse de blondeur, de poitrine, de croupe et tout ! et danseuse, plastique et classique ! et pas les quinze ans ! Et puis alors cette carnation de velours vivant [...]. Je ne vous parle pas des yeux, des bleuets doubles, des fleurs prises au ciel... enfin pas du ciel maintenant... du ciel des temps radieux, du ciel septième ciel... tout beau radieux et fleurs partout... Je vous ai dit pour la chevelure... aux genoux qu'elle lui cascade... et fine... Fine... une eau-de-vie qu'elle lui recouvre... l'ondoye... blonde, vous enlace l'âme... Ah ! c'est terrible à contempler... Je vous le dis tout cru."


lundi 5 août 2024

Diderot (Céline)

Diderot, De la poésie dramatique, XVIII (1763) : 

"Plus un peuple est civilisé, poli, moins ses moeurs sont poétiques... La poésie veut quelque chose d'énorme, de barbare et de sauvage... Quand verra-t-on naître des poètes ? Ce sera après les temps de désastres et de grands malheurs, lorsque les peuples harassés commenceront à respirer. Alors les imaginations, ébranlées par des spectacles terribles, peindront des choses inconnues à ceux qui n'en ont pas été les témoins."


mardi 11 juin 2024

Céline (pensée)

Céline, à Jean Thomas, juillet 1921, in Lettres, Pléiade p. 252 : 

"L'idée fixe domine le névropathe – surtout l'intellectuel. La pensée est un poison – L'analyse personnelle, toujours stérile, est nocive – Il faut cesser de se penser, et de se repenser sans cesse. Il faut vivre, vivre simplement. Le bonheur est inconscient, c'est pour avoir essayé d'introduire l'intelligence dans ce domaine qu'on devient neurasthénique. Croyez-moi. Laissez au corps le soin de veiller sur lui-même, ne l'affaiblissez pas par des analyses de phénomènes incompréhensibles par essence. La vie est plus simple qu'on ne croit. Elle consiste à jouir simplement. Tout ce qu'on essaye de légaliser dans ce sens est faux et malsain. Subir simplement l'entraînement des instincts primitifs est la meilleure thérapeutique nerveuse. Mais nous en sommes arrivés à raisonner le sommeil, la faim, l'amour, les sens, toutes autant d'activités que nous ne devons point comprendre. Alors l'instinct, traqué par la pensée (ambitieuse mais ridicule) se retire, s'affaiblit et nous avons une grave faillite animale.

[…] Ne pensez pas – vous avez une plaie dans le cerveau, ne la grattez pas avec vos raisons malhabiles. […] Il faut détruire l'autoanalyse. […] Notre activité doit être inconsciente pour être heureuse. […] Il y a un malentendu constant entre le névropathe et sa guérison, c'est l'idée fixe."


vendredi 7 juin 2024

Céline (lourds)

   Céline, à Evelyne Pollet, 31 mai 1938, in Pléiade, Lettres p. 556 : 

   "Je ne suis qu'un ouvrier d'une certaine musique et c'est tout et tout le reste m'est infiniment indifférent, incompréhensible, paniquement ennuyeux. Ce monde me paraît extraordinairement lourd avec ses personnages appuyés, insistants, vautrés, soudés à leurs désirs, leurs passions, leurs vices, leurs vertus, leurs explications. Lourds, interminables, rampants, tels me paraissent les êtres, abrutis, pénibles de lenteur insistante. Lourds. Je n'arrive en définitive, à classer les hommes et les femmes que d'après leurs «poids». Ils pèsent... Ils mastiquent vingt heures, vingt ans... le même coït, le même préjugé, la même haine, la même vanité."


dimanche 2 juin 2024

Céline (Bêtes et belles)

Céline, Féerie pour une autre fois 2 : 

[dans la nuit des décombres pendant le bombardement]

" « Piram ! Piram ! » Piram est là... sa grosse tête... non, c'est pas Piram... c'est une dame... une dame frisottée... je l'attrape... je palpe cette tête... et je change de tête !... une autre... c'est un homme... non ! les oreilles, c'est bien Piram !... je vous ai pas dit pour Piram qu'il avait plutôt une tête d'ours ? ronde, hirsute, avec des petits yeux... par exemple des oreilles très longues, genre épagneul... ça faisait un clebs pas bien joli... surtout du derrière... le train d'arrière plus haut que l'avant... des hautes pattes arrière... et une grande queue lisse, longue, longue... aussi du genre épagneul... et le corps frisé, petits poils frisés... au concours des « Belles et des Bêtes », il aurait pas eu le premier prix... les « Belles » non plus, dites, à poil !... je voudrais leur passer l'inspection moi, aux « Belles » des bêtes ! je les ferais se plus s'exhiber jamais moi, ces vaniteuses ! y a pas plus abject à regarder que les « Belles » à poil ! oh, que c'est pas à rire du tout, tant d'atrophies ! la désolation ces cagneuses ! casse-bites vraiment ! casse-bites, toutes ! pour que l'humanité reproduise plus, que les amoureux nous foutent la paix, que la Faim hurle plus à nos portes, qu'il se trouve plus quatre-vingt mille êtres de plus, à nourrir, chaque matin... c'est pas compliqué, y a qu'à instituer des Jurys qui feront enlever les robes aux Belles et les feront défiler au jour... pas les jambes entremêlées !... non ! non ! telles quelles !... bien atrophiques !"


dimanche 7 avril 2024

Céline (auscultation)

Céline, Féerie pour une autre fois, II : 

"Je rattrape Piram... faut que j'ausculte Piram... le cœur de chien bat plus vite que le cœur de l'homme... j'ai l'intérêt physiologique moi, toujours !... y a pas de circonstances qui tiennent !... tous les cœurs que je trouve je les ausculte... j'ai ausculté mille cœurs de chats... voilà une délicatesse !... leur pouls d'un rien devient « incomptable »... ah ? la palpitation chez le chien tient surtout de la voix du maître, plus que de l'effort même... le chien est un sentimental... oh j'ausculterais un éléphant... un crocodile... une souris... c'est le temps qui me manque !... j'aime la physiologie des êtres... leur pathologie me rend triste…"


lundi 1 avril 2024

Gracq (langue littéraire)

Gracq, Lettrines Pléiade t. 2 p. 212 [1° public. en 1966] : 

"À deux reprises, à l’intervalle d’un siècle : Saint-Simon – Chateaubriand (plus rarement) on voit l’idiome un instant crever la croûte refroidie de la langue. Vocabulaire verdissant, abrupt, d’un grain de peau non corroyée, qui sent encore les bauges féodales et les cépées de l’ancienne France. Presque tous les autres écrivains ont écrit d’après les livres. Après, peut-être faut-il compter Céline, mais c’est souvent moins une débâcle de la langue qui s’écrit qu’un accident du tout-à-l’égout."


samedi 9 mars 2024

Céline (lecteurs)

Céline, Féerie 1  

"Je récapitule... je condense... c'est le style Digest... les gens ont que le temps de lire trente pages... il paraît ! au plus !... c'est l'exigence ! ils déconnent seize heures sur vingt-quatre, ils dorment, ils coïtent le reste, comment auraient-ils le temps de lire cent pages ? et de faire caca, j'oublie ! en plus ! et le cancer qu'ils  se cherchent au trou, tête à l'envers, acrobates ? « Cher trou ! Cher trou ! » et ceux qui s'onanisent en plus ! qui se voient embrassant des lascives, qui s'en font mal au sang ! des heures ! dans le noir des cinés ! se ruinent en teintureries de phalzars ! après des fantômes de vampires, mortes y a vingt ans ! qui ressortent des Antres, trempés, hagards ! l'autobus les monte ils savent plus !

Moi je vais vous revaloriser l'Art !"



mardi 20 février 2024

Céline (animaux)

Céline, Féerie 1

"Vous me direz : Vous êtes si déchu, vous devriez bien vous finir !... Bon !... Quand je me finirai je vais vous dire : c'est en pensant aux animaux, pas aux hommes ! à « Tête de Chou », à « Nana », à « Sarah » ma chatte qu'est partie un soir, qu'on n'a jamais revue, aux chevaux de la ferme, aux animaux compagnons qu'ont souffert mille fois comme des hommes ! lapins, hiboux, merles ! passé tant d'hivers avec nous ! au bout du monde !... la mort me sera douce... j'aurai donné mon cœur à tous... je serai débarrassé de vos personnes, de vos affections, de vos mensonges !..."


mercredi 10 janvier 2024

Céline (latrines

Céline, D'un Château l'autre Pléiade p. 136-137 : 

"Le moment le plus magique c’était tous les jours quand les gogs vraiment pouvaient plus… vers huit heures du soir… qu’ils éclataient ! la bombe de merde ! … du trop-plein du tréfonds ! … tous les soulagements de la brasserie de la veille et du jour ! … alors un geyser plein le couloir ! … et notre chambre ! et en cascade plein l’escalier ! … vous parlez d’un sauve-qui-peut ! … mêlée-pancrace dans la matière ! tous à la rue ! … c’était le moment Herr Frucht s’amenait ! tenancier du Löwen ! Herr Frucht et son jonc ! … il avait vraiment tout tenté pour sauver ses gogs… mais aussi responsable lui-même ! … c’était lui le tôlier, la tambouille aux raves ! lui la brasserie ! le restaurateur ! … cinq mille Stamgericht par jour ! pas être surpris que les lieux débordent ! Herr Frucht montait avec son jonc ! touillait ! retouillait ! refaisait fonctionner la tinette ! … et replaçait un autre cadenas… vissait ! … vissait ! … que plus personne puisse ouvrir ! basta ! deux minutes qu’il était parti ses chiotts étaient re-re-pleins ! les gens à se battre ! et plein le vestibule ! … Herr Frucht, qu’était pas Sisyphe, avait beau jurer « Teufel ! Donner ! Maria ! » ses clients du Stamgericht y auraient plus qu’inondé sa tôle ! submergée sous des torrents de raves !"


mercredi 27 décembre 2023

Céline (modus operandi)

Céline, Rigodon p. 802-803 : 

"Il ne parlait jamais de sa technique, vous en parliez, il s’en allait… ce qu’il aimait c’était l’Histoire… l’histoire grecque surtout, mais sans les meurtres ni les sacrifices… Marion leur faisait un cours d’Histoire, Restif et ses hommes… jamais un mot des massacres… tout de même cette fameuse technique ? pas très malin ! … Marion se l’était fait expliquer… technique en deux temps… premier temps, harponner votre homme, la tête en arrière, lui renverser ! … deuxième temps, lui trancher les carotides… les deux ! … en somme la guillotine arrière ! mais plus vite ! tout était là ! harponner le sujet et wzzz ! … que les deux temps ne fassent qu’un geste ! … la tête en arrière, deux jets de sang ! … c’est tout ! … ah, l’arme ? … une faucille extrêmement fine ! rasoir… vzzz ! … pas un cri, même pas d’hoquets…"


lundi 25 décembre 2023

Céline (Noël)

Céline, Rigodon Pléiade p. 719 :

"Voici Noël ! … je me dis : on va me foutre la paix ! à ça, qu’à moins d’être absolument détraqués pensent les vieux jetons… qu’on les laisse tranquilles… Vive Noël… surtout pas reluisant, vous n’avez plus rien à donner, et vous ne recevez plus de visites… exempt ! Vive Noël ! … vous ne recevez plus de cadeaux non plus ! Vive Noël encore ! plus à dire merci ! Vive Noël !"



dimanche 5 novembre 2023

Céline (amabilités)

Céline, Féerie pour une autre fois 1 :

"Ils ont tous des pensées les gens, les rencontres, les connaissances, ces temps-ci... Ça va bien faire trois ou quatre mois qu'ils ont des pensées, que je suis plus regardé par personne vraiment en face... l'effet des événements, voilà. Les êtres se comportent presque tous en même temps de la même façon... les mêmes tics... Comme les petits canards autour de leur mère, au Daumesnil, au bois de Boulogne, tous en même temps, la tête à droite !... la tête à gauche ! qu'ils soient dix ! douze... quinze !... pareils ! tous la tête à droite ! à la seconde ! Clémence Arlon me regarde de biais... c'est l'époque... Elle aurait dix... douze... quinze fils... qu'ils biaiseraient de la même façon !"


Céline, Féerie pour une autre fois 2 :

"Quand les gens me donnent plus du «docteur», que c'est plus que : monsieur... c'est qu'ils m'ont sur l'haricot !... qu'ils sont pas très loin de m'insulter... ces deux jeunes filles-là, depuis deux mois... trois mois... elles me regardaient drôle... je les croisais dans l'escalier...

– Bonjour mesdemoiselles !...

Elles passaient... je suis toujours extrêmement courtois... là, je les voyais franchement hostiles... gueules en coin... oh, pas à se gratter !... y avait eu de l'événement qu'on me boude !... Stalingrad entre autres... et d'abord !... les Russes auraient été battus elles m'auraient appelé : professeur... éminent physiothérapeute, génie, tcétéra !... y a rien dans le fond des nénettes que le contre-coup des grandes nouvelles... comment ça va pour votre bazar ?... si ça va mal vous êtes à pendre, si ça va bien on vous étreint, on se vous délecte, on vous hume, on se panouit de votre moindre oui... on vous chérit tous les organes, on vous ensirope miel d'amour, y a pas assez de douceurs de fesses, de bouches, de cœurs, d'épithètes telles rafignolées, pour ce que vous valez comme précieux, Dieu de nom de Dieu d'adorable, joyau à défaillir d'émoi que de vous voir de près... «perle des sens !»... et que de vous voir vous comporter comme un être banal ordinaire !... ah que c'est trop ! vraiment, c'est trop ! c'est indicible !... et de vous voir respirer là ! là ! l'air de tout le monde !... comme tout le monde !... et que vous vous tapez votre croissant ! que vous le craquetez ! grignotez ! et que vous sirotez votre café !... et que vous allez faire vos besoins... vos petits besoins... ah, cette simplicité sublime..."


dimanche 22 octobre 2023

Céline (lettre)

Céline, lettre à Paulhan, 18 novembre 1954 ; in Lettres à la N.R.F., 1931-1961 (Gallimard) :

"Bien cher Ami,

J’écris à l’instant à M. Arland que je refuse absolument de retrancher un mot, une virgule, de l’entretien. Qu’on le publie en 3 ou 4 fois puisque c’est 'la loi des 20 pages' ou qu’on me le rende mais qu’on n’y touche pas ! bas les pattes ! Quelle indignation si l’on venait à effleurer une particule de crotte insipide d’un Prouproust ou d’un Gide ! … mais mon texte, à la pioche ! vous l’avez en main depuis 3 mois… il était de temps [sic] de prévoir ce que vous pouviez ou ne pouviez pas… mais il fallait le lire… vous pouviez le faire lire, au moins… En tout cas : rien à chiquer pour les coupures ! Monstrueux outrage ! Raffignolesque puriste traitreux ! Je comprends que vous soyiez exténué par une année sans vacances il y a 20 ans que je pense à tout autre chose ! … Je te les penderais moi tous les gens qui prennent des vacances pour leur apprendre la pudeur ! et d’un ! Vous devez être à croquer dans les anémones ! Landru proustreux, massacreur de textes !

À vous, pas amicalement

LF"


lundi 16 octobre 2023

Céline (Afrique)

Céline, Voyage au bout de le nuit ("ancien" Pléiade p. 152) : 

"Autour de sa case, arrivés dès le matin, se pressaient les plaignants, masse disparate, colorée de pagnes et bigarrée de piaillants témoins. Justiciables et simple public debout, mêlés dans le même cercle, tous sentant fortement l’ail, le santal, le beurre tourné, la sueur safranée. Tels les miliciens d’Alcide, tous ces êtres semblaient tenir avant tout à s’agiter frénétiquement dans le fictif ; ils fracassaient autour d’eux un idiome de castagnettes en brandissant au-dessus de leurs têtes des mains crispées dans un vent d’arguments."