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vendredi 27 octobre 2023

Lodge (écureuils)

Lodge, Thérapie (incipit) : 

"La douce journée de février a tiré les écureuils de leur hibernation. Les arbres dénudés du jardin leur offrent une sorte de terrain d’aventure. J’en ai observé deux qui jouaient à se pourchasser dans les marronniers devant la fenêtre de mon bureau : ils montaient en spirale le long d’un tronc, multipliaient les esquives et les feintes dans la ramure, filaient jusqu’au bout d’une branche pour bondir sur l’arbre suivant, dévalaient la tête la première et se figeaient soudain à mi-hauteur, griffes accrochées à l’écorce comme du Velcro, puis détalaient dans l’herbe, le premier tâchant de semer le second à force de louvoiements et virages bord sur bord, pour atteindre enfin le tronc d’un peuplier du Canada, gagner à la vitesse de l’éclair son branchage frêle et élastique, et s’y balancer doucement en équilibre, en échangeant des clignements d’yeux satisfaits. Du jeu à l’état pur, sans l’ombre d’un doute. Ils se livraient à ces gambades, exerçaient leur agilité rien que pour le plaisir. Au cas où il existerait une forme de réincarnation, ça ne me déplairait pas de revenir sur terre dans la peau d’un écureuil. Ils doivent avoir des articulations en acier."


A mild February day has brought the squirrels out of hibernation. The leafless trees in the garden make a kind of adventure playground for them. I watched two playing tag in the chestnuts just outside my study window: spiralling up a trunk, dodging and feinting among the branches, then scampering along a bough and leaping to the next tree, then zooming down the side of its trunk headfirst, freezing halfway, claws sticking like Velcro to the corrugated bark, then streaking across the grass, one trying to shake off the other by jinking and swerving and turning on a sixpence till he reached the bole of a Canadian poplar and they both rocketed up its side into the thin elastic branches and balanced there, swaying gently and blinking contentedly at each other. Pure play – no question. They were just larking about, exercising their agility for the sheer fun of it. If there’s such a thing as reincarnation, I wouldn’t mind coming back as a squirrel. They must have knee-joints like tempered steel.


vendredi 9 juillet 2021

Culioli + Lodge (communication)

 

Culioli (Antoine), Pour une linguistique de l’énonciation, Ophrys, 1990 :

”La compréhension est un cas particulier du malentendu”. 


Lodge, Un tout petit monde I, 1 trad. Couturier :

"Comprendre un message, c’est le décoder. Le langage est un code. Or, tout décodage est un nouvel encodage. Si vous me dites quelque chose, je vérifie que j’ai bien compris votre message en vous le redisant avec mes propres mots, c’est-à-dire avec des mots différents de ceux que vous avez utilisés, car si je répète exactement vos paroles vous ne saurez pas si je vous ai vraiment bien compris. En même temps, si j’utilise mes propres mots, cela implique que j’ai changé votre sens, bien que très légèrement ; et à supposer même que, vicieusement, je vous renvoie votre message mot pour mot pour vous dire que je l’ai bien compris, cela ne garantirait nullement que j’ai enregistré le même sens que vous dans ma tête, car j’apporte à ces mots une expérience différente du langage, de la littérature et de la réalité non verbale, si bien que ces mots ont pour moi un sens différent de celui que vous leur donnez. Et si vous pensez que je n’ai pas compris le sens de votre message, vous ne vous contentez pas de le répéter avec les mêmes mots, vous essayez de l’expliquer avec des mots différents, différents du moins de ceux que vous aviez utilisés à l’origine ; mais alors votre message n’est plus exactement le même que celui que vous vouliez transmettre au début. Et, de ce fait, vous n’êtes plus, en tant que sujet parlant, celui que vous étiez au début. Il s’est écoulé du temps depuis que vous avez ouvert la bouche pour parler, les molécules de votre corps ont changé, ce que vous vouliez dire a été remplacé par ce que vous avez effectivement dit, et fait maintenant partie intégrante de votre histoire personnelle que votre mémoire a enregistrée très imparfaitement. La conversation est en somme une partie de tennis qu’on joue avec une balle en pâte à modeler qui prend une forme nouvelle chaque fois qu’elle franchit le filet."


To understand a message is to decode it. Language is a code. But every decoding is another encoding. If you say something to me I check that I have understood your message by saying it back to you in my own words, that is, different words from the ones you used, for if I repeat your own words exactly you will doubt whether I have really understood you. But if I use my words it follows that I have changed your meaning, however slightly; and even if I were, deviantly, to indicate my comprehension by repeating back to you your own unaltered words, that is no guarantee that I have duplicated your meaning in my head, because I bring a different experience of language, literature, and non-verbal reality to those words, therefore they mean something different to me from what they mean to you. And if you think I have not understood the meaning of your message, you do not simply repeat it in the same words, you try to explain it in different words, different from the ones you used originally; but then the it is no longer the it that you started with. And for that matter, you are not the you that you started with. Time has moved on since you opened your mouth to speak, the molecules in your body have changed, what you intended to say has been superseded by what you did say, and that has already become part of your personal history, imperfectly remembered. Conversation is like playing tennis with a ball made of Krazy Putty that keeps coming back over the net in a different shape.


samedi 5 octobre 2019

Lodge (bibliothèque)


Lodge, La Chute du British Museum chap. 6 Rivages-Poche [trad. Laurent Dufour] p. 155 : 
"Il était dans un autre pays : sombre, sentant le moisi, infernal. Un dédale de galeries en fer, tapissées de livres et reliées par de tortueux escaliers de fer, prenait dans sa toile sa vue brouillée. Il était dans les magasins (ça, il le savait) mais il était difficile d'établir un lien entre ce labyrinthe exigu et lugubre et la grandeur civilisée de la Salle de Lecture. C'était comme s'il était tombé soudain des pavés réguliers d'une paisible rue résidentielle dans les égouts de la ville. Il avait franchi une frontière, cela ne faisait aucun doute ; et déjà il se sentait entrer dans la communauté invisible des proscrits et des malfaiteurs, tous ceux que l'on traquait par les chemins obscurs que fuyaient les innocents et les gens comme il faut. Quelques pas l'avaient amené ici, mais il était long, le chemin du retour. Plus jamais il ne pourrait prendre place à côté des chercheurs dans la Salle de Lecture, la conscience aussi tranquille que la leur. Ils travaillaient avec l'intime conviction qu'ils avaient la sagesse au bout des doigts, qu'il leur suffisait de gribouiller sur une fiche et le savoir était livré sans tarder à leur table. Mais que savaient-ils de ces enfers obscurs, lourds de l'odeur du papier qui pourrissait, où ce savoir était conservé ? Montrez-moi le chercheur heureux, pensa-t-il, et je vous montrerai la félicité des ignorants."

« He was in another country : dark, musty, infernal. A maze of iron galleries, lined with books and connected by tortuous iron staircases, webbed his confused vision. He was in the stacks—he knew that—but it was difficult to connect this cramped and gloomy warren with the civilised spaciousness of the Reading Room. It was as if he had dropped suddenly from the even pavement of a quiet residential street into the city's sewers. He had crossed a frontier — there was no doubt of that ; and already he felt himself entering into the invisible community of outcasts and malefactors — all those who were hunted through dark ways shunned by the innocent and the respectable. A few steps had brought him here, but it was a long way back. Never again would he be able to take his place beside the scholars in the Reading Room with a conscience as untroubled as theirs. They worked with a quiet confidence that wisdom was at their fingertips— that they had only to scribble on a form and knowledge was delivered promptly to their desks. But what did they know of this dark underworld, heavy with the odour of decaying paper, in which that knowledge was stored ? Show me the happy scholar, he thought, and I will show you the bliss of ignorance. »