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vendredi 28 mars 2025

Valéry (cathédrale)

Valéry, La cathédrale, in Mélange, Pléiade 1 p. 290-291 :

"Vitraux de Chartres – Lapis, émaux. Orient.

Comme des boissons complexes, les nombreux petits éléments de couleur vivante, c’est-à-dire, émettant une lumière non polarisée, non réfléchie, mais mosaïque de tons intenses, très divisés, et tous les rapprochements possibles par décimètre carré, donnent une impression de doux éblouissement, plus gustatif que visuel, – à cause de la petitesse des dessins, qui permet de les négliger ou de les voir – ad libitum – de ne voir que des combinaisons, dominées par quelque fréquence, ici, des bleus, là, des rouges etc.

Aspect granulé, grains de merveilleuse pierrerie, cellule, grains de grenades du paradis.

Effet d’outre monde.

Une Rose me fait songer à une immense rétine épanouie, en proie à la diversité des vibrations de ses éléments vivants, producteurs de couleurs…

Certaines phrases du Mallarmé en prose sont vitraux. Les sujets importent le moins du monde – sont pris et noyés dans le mystère, la vivacité, la profondeur, le rire et la rêverie de chaque fragment – Chacun sensible, chantant… […]"


dimanche 5 janvier 2025

Valéry (bourgeois)

Valéry, Nécessité de la poésie [1937], éd. Pochothèque t. 2 p. 1005 : 

"Vous avez entendu souvent, c’est une expression qui date du romantisme, traiter les gens de bourgeois. Ce terme, jadis assez honorable, a été, vers 1830, transformé en épithète méprisante à l’adresse de toute personne soupçonnée de ne rien comprendre aux arts. Puis la politique l’a adopté et en a fait ce que vous savez. Mais cela n’est pas notre affaire.

Eh bien, je crois que l’idée que les romantiques se faisaient de cet affreux bourgeois n’était pas tout à fait exacte. Le bourgeois n’est pas le moins du monde un homme insensible aux arts. Il n’est pas fermé aux lettres, ni à la musique, ni à aucune valeur de la culture. Il est des bourgeois fort cultivés : il en est de très raffinés ; la plupart aiment la musique, la peinture, et même il en est d’étonnamment avancés, et qui se piquent de l’être. Il n’est pas nécessairement ce qu’on appelait, au temps classique, un Béotien. Le bourgeois, vous le reconnaîtrez facilement, (en admettant qu’il en existe encore, ce qui n’est pas dit…) à ce fait que cet homme, (ou cette femme), qui peut être très instruit, plein de goût, sachant très bien admirer les œuvres qu’il faut admirer, n’a pas, cependant, un besoin essentiel de poésie ou d’art… Il pourrait, à la rigueur, s’en passer ; il peut vivre sans cela. Sa vie est parfaitement organisée en dehors de cet étrange besoin. Son esprit goûte l’art : il n’en vit pas. Il n’a pas pour aliment essentiel et immédiat cet aliment particulier qu’est la poésie."


samedi 28 décembre 2024

Valéry (sensibilité)

Valéry, L'Idée fixe, éd. Pochothèque  t. 2 p. 221-223 : 

"— […] Vous êtes un de ces sujets que l’on ne sait par quel bout prendre... Vous êtes plein de défenses... virtuelles. Je parie qu’au moindre contact...

— Avant tout contact, à la seule feinte de contact, je hurle... J’entre en transe.

— C’est bien cela. C’est commode ! Ah... Le physique et le moral, chez vous, se tiennent... On peut le dire. Il n’y a qu'à vous voir.

— Et qu’est-ce que l’on voit ?

— Un visage nerveux, ravagé... instant, dirais-je, où il y a du jeune et du vieux étrangement composés. On y lit tous les temps du verbe Être simultanément excités. Vous avez le faciès très accidenté ; et l’œil, tantôt plus présent, tantôt plus absent qu’il ne faut... Savez-vous à quoi vous me faites songer ?... […]

— Avez-vous lu Notre-Dame-de-Paris ? 

— De Hugo ?... Il y a... cent ans.

— Moi aussi. J’ai gardé un souvenir... Vous rappelez-vous l’étrange exercice de vol à la tire auquel se livrent les truands et filous dans la Cour des Miracles ?

— Je ne vois pas le rapport...

— Ces messieurs s’entraînent à subtiliser la bourse d’un mannequin pendu, et tout cousu de sonnettes et de grelots. C’est très difficile. Au moindre mouvement, le pendu réagit ; en avant la musique ! Le coup est manqué. […] Je vous vois tout garni de clochettes... nerveuses. Un souffle, un rien, vous fait sonner toute une musique de réactions et d’idées. […] Vous réagissez, vous vous défendez par un recours aux abstractions, vous abusez de précisions et de définitions. L’attention intellectuelle vous sert d’isoloir…"


mardi 24 décembre 2024

Valéry (formules)

Valéry, Bilan de l'intelligence, éd. Pochothèque t. 2 p. 479 : 

"Nous possédons en nous toute une réserve de formules, de dénominations, de locutions toutes prêtes, qui sont de pure imitation, qui nous délivrent du soin de penser, et que nous avons tendance à prendre pour des solutions valables et appropriées.

Nous répondons le plus souvent à ce qui nous frappe par des paroles dont nous ne sommes pas les véritables auteurs. Notre pensée, – ou ce que nous prenons pour notre pensée, – n’est alors qu’une simple réponse automatique. C’est pourquoi il faut difficilement se croire soi-même sur parole. Je veux dire que la parole qui nous vient à l’esprit, généralement n’est pas de nous."


samedi 14 décembre 2024

Valéry (dictature)

Valéry, L'idée de dictature [1934] , in Regards sur le monde actuel, Œuvres, Pochothèque t. 1 p. 1465-1466 :

"Dès que l’esprit ne se reconnaît plus, – ou ne reconnaît plus ses traits essentiels, son mode d’activité raisonnée, son horreur du chaos et du gaspillage des forces, – dans les fluctuations et les défaillances d’un système politique, il imagine nécessairement, il souhaite instinctivement l’intervention la plus prompte de l’autorité d’une seule tête, car ce n’est que dans une tête seule que la correspondance nette des perceptions, des notions, des réactions et des décisions est concevable, peut s’organiser et tendre à imposer aux choses des conditions et des arrangements intelligibles.Tout régime, tout gouvernement est exposé à ce jugement par l’esprit : l’idée dictatoriale se dessine aussitôt que l’action ou l’abstention du pouvoir paraissent à l’esprit inconcevables et incompatibles avec l’exercice de sa raison."


samedi 9 novembre 2024

Constant + Valéry (dégoût)

Constant (par Daniel Mornet) :

"Affaissé dans ses rancunes et ses langueurs ou poussé de hasards en hasards par des caprices d'énergie, il ne rencontra l'amour de Mme de Charrière que pour trouver une complication à ses détresses. Dans cette âme incertaine et lasse le pessimisme fut un mal aigu ; de la vie il ne connut que de courts espoirs et de longues tortures ; dès sa jeunesse il se réfugia dans le goût du néant : 

"Triste jouet de la tempête, j'ai volé d'erreur en erreur ; vingt hivers ont blanchi ma tête, mille excès ont flétri mon cœur ; j'ai payé quelques jours de fête par des mois entiers de malheur***… Thompson, l'auteur des Saisons, passait souvent des jours entiers dans son lit ; et quand on lui demandait pourquoi il ne se levait pas : « I see no motive to rise, man », répondait-il. Ni moi non plus, je ne vois de motif pour rien dans ce monde, et je n'ai de goût pour rien. » 

Sénancour et Constant ont vécu avant la Révolution de plus amers dégoûts que les romantiques eux-mêmes."


rappel :

https://lelectionnaire.blogspot.com/2023/12/constant-melancolie.html


*** cf. Valéry, Cahiers (C2-409) : 

"Pardonne-moi, ma vérité, d'avoir cru en K. J'ai péché contre le scepticisme sauveur, contre la volonté de lucidité, contre tout ce que je savais. C'est avec de la lumière [...] que je paye six minutes de folie, et quelques heures passées hors de moi-même, dans les paradis de tout le monde."


lundi 24 juin 2024

Romains (Valéry)

Romains, Les Hommes de bonne volonté, Eros de Paris chap. XXII, Bouquins t. 1 p. 640 : 

'Strigelius [= Valéry] développe un parallèle qui lui tient à cœur entre l'imagination poétique et la cinétique des gaz. Il prétend que dans la cervelle du poète les idées élémentaires dansent, s'entre-choquent et rebondissent d'une manière aussi fortuite que les molécules dans le récipient que décrit Maxwell, et que le rôle de l'esprit, comme celui du petit démon de Maxwell, consiste tout simplement à ouvrir ou à fermer la trappe devant les idées qui se présentent par hasard. Donc le génie lui-même se réduit à une fonction de guet et de choix. Le génie n'est qu'une vigilance critique. Et l'inspiration, tout au plus une certaine température qui augmente l'agitation à l'intérieur du récipient. Mais Strigelius parle moins clairement qu'il ne pense. Il a un débit rapide et saccadé. De plus il évoque des notions qui ne sont pas familières à ceux qui l'écoutent. On le tient pour un esprit fumeux, voué à certaines marottes. Et aussi pour un impuissant. A trente-cinq ans, il n'a presque rien produit. S'il s'acharne à rabaisser le génie, c'est par dépit de n'en point avoir."


mercredi 24 avril 2024

Valéry (poésie)

Valéry, Préambule [1928], in Souvenirs et réflexions p. 151 : 

"Plusieurs, donc, quoique assez peu nombreux ne se résignent pas à n'être que des favorisés par la nature d'un certain don sans cause. Ils ne consentent pas sans ennui et sans résistance que des accès et des voluptés d'une espèce si relevée ne s'achèvent et ne se résolvent dans la contemplation intellectuelle.

Loin d'opposer à la poésie les opérations nettes et distinctes de l'esprit, ces opiniâtres prétendent que l'ambition d'analyser et de chercher à concevoir la vertu poétique, outre qu'elle est en soi conforme à la tendance générale de notre volonté d'intelligence et qu'elle exerce la plénitude de notre fonction de compréhension, est d'ailleurs essentielle à la dignité de la muse, - ou plutôt de toutes les muses, car je parle à présent de toutes nos puissances d'inventions idéales en général.

En effet, si sensuelle et si passionnée que puisse être la poésie, tout inséparable qu'elle est de certains ravissements, et quoiqu'elle s'avance par moments jusqu'au désordre, il est facile de montrer qu'elle se raccorde cependant aux plus précises facultés de l'intelligence, car si elle est dans son principe une sorte d'émotion, elle est un genre singulier d'émotion qui veut se créer des figures. Le mystique et l'amant peuvent demeurer dans l'ineffable ; mais la contemplation ou les transports du poète tendent à se former une expression exacte et durable dans l'univers réel."


jeudi 18 avril 2024

Valéry (écarts)

Valéry, Les droits du poète sur la langue, (Lettre à Clédat), in Pièces sur l’art, Pléiade t. 2 p. 1264 : 

"[Le linguiste] est par définition, un observateur et un interprète de la statistique. L'écrivain, c'est tout le contraire : il est un écart, un agent d'écarts. Ce qui ne veut point dire que tous les écarts lui sont permis ; mais c'est précisément son affaire, son ambition, que de trouver les écarts qui enrichissent, – ceux qui donnent l'illusion de la puissance, ou de la pureté, ou de la profondeur du langage."


mardi 16 avril 2024

Valéry (musique)

Valéry, Tel Quel 1 Pochothèque t. 3 p. 184 : 

"La musique m'ennuie au bout d'un peu de temps, et d'autant plus court qu'elle a eu plus d'action sur moi. C'est qu'elle vient gêner ce qu'elle vient d'engendrer en moi, de pensées, de clartés, de types et de prémisses. Rare est la musique qui ne cesse d'être ce qu'elle fut ; qui ne gâte et ne traverse ce qu'elle a créé, mais qui nourrisse ce qu'elle vient de mettre au monde, en moi. 

J’en conclus que le vrai connaisseur en cet art est nécessairement celui auquel il ne suggère rien."


dimanche 14 avril 2024

Valéry (similitudes)

Valéry, Cahiers (1913) in Pléiade t. 2 p. 998 : 

"Les analogies et les métaphores doivent être considérées les produits réguliers, les actes d’un certain état déterminé, dans lequel tout ce qui paraît ne paraît que dans une sorte de résonance de similitudes. Dans cet état, il n’est pas de chose isolée, l’esprit procède par groupes entiers et ce qui est chose isolée lui est chose incomplète, inachevée. […] Tout le donné est fraction, commencement, insuffisance."


lundi 8 avril 2024

Valéry (dessin)

Valéry, Degas, Danse, dessin, Pochothèque t. 2 p.  571 : 

"Il opposait ce qu'il appelait la « mise en place », c'est-à-dire la représentation conforme des objets, à ce qu'il appelait le « dessin », c'est-à-dire l'altération particulière que la manière de voir et d'exécuter d'un artiste fait subir à cette représentation exacte, celle que donnerait, par exemple, l'usage de la chambre claire.

Cette sorte d'erreur personnelle fait que le travail de figurer les choses par le trait et les ombres peut être un art.

La chambre claire, que je prends pour définir la mise en place, permettrait de commencer le travail par un point quelconque, de ne pas même regarder l'ensemble, de ne pas chercher des relations entre les lignes ou les surfaces ; de ne pas agir sur la chose vue pour la transformer en chose vécue, en action de quelqu'un.

Or, il est des dessinateurs, dont il ne faut pas nier le mérite, qui ont la précision, l'égalité et la vérité de la chambre claire. Ils en ont aussi la froideur, et plus ils seront proches de la perfection de leur métier, moins pourra-t-on discerner l'ouvrage de l'un de celui de l'autre. Il en est tout au contraire des artistes. La valeur des artistes tient à certaines inégalités de même sens ou de même tendance, qui révèlent à la fois, à l'occasion d'une figure, d'une scène ou d'un paysage, la facilité, les volontés, les exigences, la puissance de transposition et de reconstitution de quelqu'un. Rien de tout ceci ne se trouve dans les choses ; et ne se trouve jamais le même dans deux individus différents."


jeudi 29 février 2024

Valéry (amorce)

Valéry, Cours de Poétique, 3 février 1945 : 

 "C’est en général par un accident que commence une œuvre quelconque ; cet accident peut être celui qui se produit dans votre esprit, une sensibilisation particulière sur un sujet déterminé, une rencontre dans la rue, un regard que vous jetez sur les choses, un événement extérieur que vous lisez dans les journaux : tout cela peut suggérer quelque chose qui va être un germe. Vous ne savez pas ce qui est en vous, et ceci déclenche en vous quelque chose. C’est ce que j’ai appelé […] des implexes, c’est-à-dire tout ce qu’un homme porte ainsi sans le savoir, et qui sort de lui sous la pression d’une circonstance extérieure."


samedi 3 février 2024

Reid + Valéry (voir et dessiner)

Reid, An Inquiry into the Human Mind on the Principles of Common Sense, 1764, The Works of Thomas Reid, ed. William Hamilton (Hildesheim : Georg Olms, 1967) 135b.    

[traduction automatique Google]

"Je ne peux donc pas entretenir l'espoir d'être intelligible pour les lecteurs qui n'ont pas, par la peine et la pratique, acquis l'habitude de distinguer l'apparence des objets à l'œil, du jugement que nous formons par la vue de leur couleur, distance, grandeur et chiffre. Le seul métier dans la vie où il faille faire cette distinction, c'est celui de peindre. Le peintre a occasionné une abstraction, à l'égard des objets visibles, assez semblable à celle que nous demandons ici."


I cannot therefore entertain the hope of being intelligible to those readers who have not, by pains and practice, acquired the habit of distinguishing the appearance of objects to the eye, from the judgment which we form by sight of their colour, distance, magnitude and figure. The only profession in life wherein it is necessary to make this distinction, is that of painting. The painter hath occasion for an abstraction, with regard to visible objects, somewhat similar to that which we here require.


Valéry, Degas, Danse, dessin, § "Voir et tracer" : 

"Il y a une immense différence entre voir une chose sans le crayon dans la main, et la voir en la dessinant.

Ou plutôt, ce sont deux choses bien différentes que l’on voit. Même l’objet le plus familier à nos yeux devient tout autre si l’on s’applique à le dessiner : on s’aperçoit qu’on l’ignorait, qu’on ne l’avait jamais véritablement vu. L’œil jusque-là n’avait servi que d’intermédiaire. Il nous faisait parler, penser ; guidait nos pas, nos mouvements quelconques ; éveillait quelquefois nos sentiments. Même il nous ravissait, mais toujours par des effets, des conséquences ou des résonances de sa vision, qui se substituaient à elle, et donc l’abolissaient dans le fait même d’en jouir.

Mais le dessin d’après un objet, confère à l’œil un certain commandement que notre volonté alimente. Il faut donc ici vouloir pour voir et cette vue voulue a le dessin pour fin et pour moyen à la fois.

Je ne puis préciser ma perception d’une chose sans la dessiner virtuellement, et je ne puis dessiner cette chose sans une attention volontaire qui transforme remarquablement ce que d’abord j’avais cru percevoir et bien connaître. Je m’avise que je ne connaissais pas ce que je connaissais : le nez de ma meilleure amie."


mardi 31 octobre 2023

Baudelaire + Valéry (journaux)

Baudelaire, Mon cœur mis à nu Pléiade p. 1299 : 

"Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n'importe quel jour ou quel mois ou quelle année, sans y trouver à chaque ligne des signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées relatives au progrès et à la civilisation. Tout journal, de la première ligne à la dernière, n'est qu'un tissu d'horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d'atrocité universelle. Et c'est de ce dégoûtant apéritif que l'homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l'homme. Je ne comprends pas qu'une main pure puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût." 


Valéry, Mélange, "Instants" Pléiade t. 1 : 

"Un adolescent devant son lycée, avec son Virgile et son Corneille sous le bras. Il lit un journal, tableau d’horreurs en grosses lettres.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Bonjour, Monsieur. Je fais mes inhumanités."


vendredi 20 octobre 2023

Valéry (homme double)

Valéry, Cahiers, Pléiade t. 2 p. 988 : 

"On peut diviser l’existence mentale d’un homme très cultivé en deux parties.

La 1° commune avec les autres hommes pendant laquelle il réduit ses perceptions et les combine en vue de l’utilité.

La 2°, particulière et parfois singulière pendant laquelle il recherche à re-percevoir les choses abolies – et à retrouver le primitif chaos – la totalité de sa sensibilité – les sensations subjectives – les bavures – les “erreurs” des sens, c’est-à-dire les sensations non corroborées par d’autres – les coïncidences etc., le quelconque."


jeudi 5 octobre 2023

Valéry (provenances)

Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci (Pléiade t. 1 p. 1156-1157) : 

"Mainte erreur, gâtant les jugements qui se portent sur les œuvres humaines, est due à un oubli singulier de leur génération. On ne se souvient pas souvent qu’elles n’ont pas toujours été. Il en est provenu une sorte de coquetterie réciproque qui fait généralement taire – jusqu’à les trop bien cacher – les origines d’un ouvrage. Nous les craignons humbles ; nous allons jusqu’à redouter qu’elles soient naturelles. Et bien, que fort peu d’auteurs aient le courage de dire comment ils ont formé leur œuvre, je crois qu’il n’y en a pas beaucoup plus qui se soient risqués à le savoir. Une telle recherche commence par l’abandon pénible des notions de gloire et des épithètes laudatives ; elle ne supporte aucune idée de supériorité, aucune manie de grandeur. Elle conduit à découvrir la relativité sous l’apparente perfection. Elle est nécessaire pour ne pas croire que les esprits sont aussi profondément différents que leurs produits les font paraître."


dimanche 24 septembre 2023

Valéry (guerre)

Valéry, Regards sur le Monde actuel Réponse au remerciement (Académie) :

"Quelle étrange époque !… ou plutôt, quels étranges esprits que les esprits responsables de ces pensées !… En pleine conscience, en pleine lucidité, en présence de terrifiants souvenirs, auprès de tombes innombrables, au sortir de l’épreuve même, à côté des laboratoires où les énigmes de la tuberculose et du cancer sont passionnément attaquées, des hommes peuvent encore songer à essayer de jouer au jeu de la mort.

Balzac, il y a juste cent ans, écrivait : « Sans se donner le temps d’essuyer ses pieds qui trempent dans le sang jusqu’à la cheville, l’Europe n’a-t-elle pas sans cesse recommencé la guerre ? »

Ne dirait-on pas que l’humanité, toute lucide et raisonnante qu’elle est, incapable de sacrifier ses impulsions à la connaissance et ses haines à ses douleurs, se comporte comme un essaim d’absurdes et misérables insectes invinciblement attirés par la flamme ?"


mercredi 30 août 2023

Valéry + Proust (rêve)

Valéry, Cours de poétique au Collège de France,  10° leçon : Le langage, moyen indispensable de l’art, samedi 22 janvier 1938 : 

"Le rêve consiste dans un développement de la sensibilité pure, mais ce développement est revêtu, déguisé, masqué par des images représentatives. Nous avons l’impression de vivre une certaine vie, mais je pense que, si nous pouvions l’observer, nous verrions dans cette vie que les événements qui s’y produisent, que les drames qui peuvent s’y dérouler sont eux-mêmes pris, entraînés, soumis à une sorte de régime dû à la sensibilité même. Par conséquent, régime de contraste, régime de réponse, régime symétrique, etc. L’image, ici, l’image représentative, les personnes, les situations, etc., sont en quelque sorte superficielles, empruntées pour servir de réponse à des phénomènes de pure sensibilité, sans contrôle."


Proust, Du Côté de chez Swann : 

"Quelquefois, comme Ève naquit d'une côte d'Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d'une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j'étais sur le point de goûter, je m'imaginais que c'était elle qui me l'offrait."

 


lundi 14 août 2023

Valéry (œuvres)

Valéry, Tel Quel I éd. Pochothèque t. 3 p. 184 : 

"Les œuvres de l’art donnent l’idée d’hommes plus précis, plus maîtres d’eux-mêmes, de leurs yeux, de leurs mains, plus différenciés et articulés que ceux qui regardent l’ouvrage fait, et qui ne voient pas les essais, les repentirs, les désespoirs, les sacrifices, les emprunts, les subterfuges, les années, et enfin les hasards favorables – tout ce qui disparaît, tout ce qui est masqué, dissipé, résorbé, tu et nié, tout ce qui est conforme à la nature humaine et contraire à la soif de merveilleux, laquelle est toutefois un instinct essentiel de cette nature."