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dimanche 15 septembre 2024

Anouilh (révolution)

Anouilh, L'Alouette (1953)

[selon Chat GPT, il s'agit d'un passage ou d'un prologue, que l'on ne trouve pas dans toutes les éditions ] : 

"Rousseau avait trouvé la recette ; les cuisiniers Saint-Just et Robespierre l'améliorèrent et la mirent au point. Ces deux noms réunis ont sans doute été les plus néfastes de la langue française – si l'on fait exception du mot Liberté, le plus galvaudé de notre langue, qui aura surtout servi, en fin de compte, sous tous les régimes qui s'en sont réclamés, à mettre un nombre incalculable de gens en prison. 

Personne ne sait la proclamation de Carrier dans Nantes qu'il fallait mater : « Nous en ferons un cimetière, plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière. » C'était pourtant bien dit. La besogne a malheureusement dépassé ses forces, mais, enfin, il a fait ce qu'il a pu pendant son court proconsulat, 4 800 noyades en dix jours. Son collègue Collot d'Herbois, de la Comédie-Française à Lyon, préférait les mitraillades au canon en groupe, avec achèvement au sabre, de centaines de gens garrottés deux à deux, dans la plaine de Bordeaux. 

Tout cela était ce que le bon Rousseau – et Hitler aussi – appelait la Volonté générale « qui n'est pas forcément, ajoutait le Genevois ingénument, la volonté du plus grand nombre ». Les chefs seuls, précisait-il, « peuvent l'interpréter et la connaître »…"


jeudi 28 décembre 2023

Anouilh (liberté)

Anouilh, Les Poissons rouges, acte III :

"Et les conseillers conjugaux, qui donnent gravement des conseils à monsieur et à madame assis tout raides sur leurs chaises, dans le cabinet passé au ripolin ! Pauvres diables ! Je voudrais bien savoir comment ils le font, l'amour, les conseillers conjugaux. Cela doit être gai !

Il crie soudain, hors de lui :

Est-ce qu'on ne peut pas laisser les hommes être maladroits et malheureux, tranquilles comme ils l'ont toujours été, depuis toujours ? Et tâtonner, comme ils l'ont toujours fait, avec plus ou moins de bonheur, pour gagner leur vie, leur liberté ou leur amour, à leur façon ? Est-ce qu'on ne peut pas lui foutre un peu la paix, à l'homme et le laisser se débrouiller tout seul ? Il en crève, d'assurances sociales, votre homme ! Il n'ose même plus faire un pet, s'il n'est pas certain qu'il lui sera remboursé ! Il s'étiole à force d'être assuré de tout et perd sa vraie force - qui était immense ! C'était un des animaux les plus redoutables de la création."


samedi 9 décembre 2023

Anouilh (hypocoristiques)

Anouilh, Les Poissons rouges, acte IV : 

"Ma mouche. Ma mèche. Ma miche. Mon tout petit trognon. Guili. Guili. Raton. Ratou. Miché. Michette. Qui c'est qui fait un beau sourire à sa Mamy ? Qui c'est qui a son petit cucul tout mouillé et qui veut qu'on le sèche et qu'on le poudre ? Qui c'est qui a fait un beau caca tout propre pour faire plaisir à ses bons parents ? Ronron. Poucette. Pouçon. Mouchette. Qui c'est qui va prendre son poupouce et faire un gros petit dodo ?"


vendredi 2 juillet 2021

Anouilh (deux)

 

Anouilh, Eurydice p. 409 : 

"À la fin c'est intolérable d'être deux ! Deux peaux, deux enveloppes, bien imperméables autour de nous, chacun pour soi avec son oxygène, avec son propre sang quoi qu'on fasse, bien enfermé, bien seul dans son sac de peau. On se serre l'un contre l'autre, on se frotte pour sortir un peu de cette effroyable solitude. Un petit plaisir, une petite illusion, mais on se retrouve bien vite tout seul, avec son foie, sa rate, ses tripes, ses seuls amis. [...] Alors on parle. On a trouvé cela aussi. Ce bruit de l'air dans la gorge et contre les dents. Ce morse sommaire. Deux prisonniers qui tapent contre le mur du fond de leur cellule. Deux prisonniers qui ne se verront jamais. Ah ! on est seul ! [...] J'entrerai un moment dans toi. Je croirai pendant une minute que nous sommes deux tiges enlacées sur la même racine. Et puis nous nous séparerons et nous redeviendrons deux. Deux mystères, deux mensonges. Deux."


lundi 17 mai 2021

Woolf + Nabokov + Anouilh + Calet (séparation amoureuse)


Woolf, Mrs Dalloway (traduction Pasquier) Folio p. 236-237 : 

"Comme une bête privée de langage qu’on a amenée près d’une barrière dans un but inconnu, et qui se tient là, n’ayant qu’une envie, celle de repartir au galop, Elizabeth Dalloway restait assise, muette. Est-ce que Miss Kilman allait encore dire quelque chose ?

« Ne m’oubliez pas tout à fait », dit Doris Kilman. Sa voix tremblotait. Aussitôt la bête fila au galop jusqu’à l’autre bout du champ.

La grande main s’ouvrit et se referma.

Elizabeth tourna la tête. La serveuse arriva. Il fallait payer à la caisse, dit Elizabeth, et elle partit, tirant derrière elle, c’est comme cela que Miss Kilman ressentit la chose, les entrailles de son corps, les étirant sur toute la longueur de la pièce, puis, l’achevant d’un dernier coup sec, elle fit un signe de tête poli, et sortit.

Elle était partie. Miss Kilman restait assise devant le guéridon de marbre, au milieu des éclairs, assaillie, une fois, deux fois, trois fois, par une douleur brusque et lancinante. Elle était partie. Mrs Dalloway avait gagné. Elizabeth était partie. La beauté était partie, et la jeunesse."


Like some dumb creature who has been brought up to a gate for an unknown purpose, and stands there longing to gallop away, Elizabeth Dalloway sat silent. Was Miss Kilman going to say anything more?

"Don't quite forget me," said Doris Kilman; her voice quivered. Right away to the end of the field the dumb creature galloped in terror.

The great hand opened and shut.

Elizabeth turned her head. The waitress came. One had to pay at the desk, Elizabeth said, and went off, drawing out, so Miss Kilman felt, the very entrails in her body, stretching them as she crossed the room, and then, with a final twist, bowing her head very politely, she went.

She had gone. Miss Kilman sat at the marble table among the éclairs, stricken once, twice, thrice by shocks of suffering. She had gone. Mrs. Dalloway had triumphed. Elizabeth had gone. Beauty had gone, youth had gone."



Nabokov, L'Enchanteur (traduction Barbedette) Pléiade t. 2 p. 561 : 

"L’arrivée de la fillette, sa respiration, ses jambes, ses cheveux, tout ce qu’elle faisait, soit se gratter la jambe et y laisser des marques blanches, soit lancer très haut en l’air une petite balle noire, soit enfin l’effleurer avec son coude nu alors qu’elle s’asseyait sur le banc – tout cela (tandis qu’il semblait absorbé dans une conversation agréable) évoquait la sensation intolérable d’une communion sanguine, dermique et multivasculaire avec elle, comme si la bissectrice monstrueuse aspirant tous les sucs des profondeurs de son être se prolongeait en elle, pareille aux pulsations d’une ligne pointillée, comme si cette fillette était en train de pousser en dehors de lui, comme si avec chaque mouvement insouciant elle tiraillait et secouait ses propres racines vitales implantées dans les entrailles de son être à lui, si bien que, lorsqu’elle changeait de position brutalement ou bien décampait en vitesse, il éprouvait une sensation de déchirement, un arrachement barbare, et une perte momentanée de l’équilibre : tout à coup on voyage dans la poussière sur le dos, la nuque cogne par terre jusqu’au moment où l’on se retrouve pendu par les entrailles."


« The girl’s arrival, her breathing, her legs, her hair, everything she did, whether it was scratching a shin and leaving white marks on it, or throwing a small black ball high in the air, or brushing against him with a bare elbow as she seated herself on the bench—all of it (while he appeared engrossed in pleasant conversation) evoked an intolerable sensation of sanguine, dermal, multivascular communion with her, as if the monstrous bisector pumping all the juices from the depths of his being extended into her like a pulsating dotted line, as if this girl were growing out of him, as if, with every carefree movement, she tugged and shook her vital roots implanted in the bowels of his being, so that, when she abruptly changed position or rushed off, he felt a yank, a barbarous pluck, a momentary loss of equilibrium : suddenly you are traveling through the dust on your back, banging the back of your head, on your way to being strung up by your insides.

 

Anouilh, L'Orchestre p. 299 : 

"C'est un morceau de moi. quand il s'enlève, je ne suis plus entière et j'ai plus qu'à attendre qu'il veuille bien revenir. Pour me compléter. [...] C'est pour ça qu'il les aura, ses six balles, s'il fait mine d'aller bavarder ailleurs ! Pan ! Pan ! Pan ! Pan ! Pan ! Pan !"

 

Calet, La Fièvre des polders, chap. 24 :
"Le bateau s’écartait de côté, lentement. Odilia ressentait un arrachement de peau et d’entrailles. Le bateau tirait, déchirait. Une atroce douleur, quand Siska-la-paille avait extrait la sonde de son corps. »
 


vendredi 31 janvier 2020

Anouilh (théâtre)


Anouilh, La Répétition coll. ‘Petite Vermillon’ p. 32-36 : 
« Le naturel, le vrai, celui du théâtre, est la chose la moins naturelle du monde [...]. N'allez pas croire qu'il suffit de retrouver le ton de la vie. D'abord dans la vie le texte est toujours si mauvais ! Nous vivons dans un monde qui a complètement perdu l'usage du point-virgule, nous parlons tous par phrases inachevées, avec trois petits points sous-entendus, parce que nous ne trouvons jamais le mot juste. Et puis le naturel de la conversation, que les comédiens prétendent retrouver : ces balbutiements, ces hoquets, ces hésitations, ces bavures, ce n'est vraiment pas la peine de réunir cinq ou six cents personnes dans une salle et de leur demander de l'argent pour leur en donner le spectacle. Ils adorent cela, je le sais, ils s'y reconnaissent. Il n'empêche qu'il faut écrire et jouer la comédie mieux qu'eux. C'est joli la vie, mais cela n'a pas de forme. L'art a pour objet de lui en donner une précisément et de faire, par tous les artifices possibles - plus vrai que le vrai. »
« Une pièce se joue avec des acteurs et l'un de ces acteurs, qu'on le veuille ou non, c'est le public. [...] Le public est si rare au théâtre qu'on ne songe, hélas ! qu'à lui demander d'avoir le talent de prendre le métro et de venir. 
Nous sommes impitoyables pour la pièce, pour les comédiens, pour les décors, les éclairages, mais nous acceptons que le premier imbécile venu s'impose à nous pour quarante francs et compromette toute la partie. »
« La vraie vie c'est de la bouillie de chat, c'est pour ça que le réalisme n'a jamais rien produit d' essentiel. »