Affichage des articles dont le libellé est Gide. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Gide. Afficher tous les articles

jeudi 12 décembre 2024

Gide (dualité)

Gide, Journal 1923 (Feuillets II, p. 777 de la 1° éd. Pléiade : 

"Je n'ai jamais rien su renoncer, et protégeant en moi à la fois le meilleur et le pire, c'est en écartelé que j'ai vécu. Mais comment expliquer que cette cohabitation en moi des extrêmes n'amena point tant d'inquiétude et de souffrance, qu'une intensification pathétique du sentiment de l'existence, de la vie ? Les tendances les plus opposées n'ont jamais réussi à faire de moi un être tourmenté, mais perplexe – car le tourment accompagne un état dont on souhaite de sortir, et je ne souhaitais point d'échapper à ce qui mettait en vigueur toutes les virtualités de mon être ; cet état de dialogue qui pour tant d'autres est à peu près intolérable devenait pour moi nécessaire."



mercredi 4 décembre 2024

Gide (rétroaction)

Gide, Journal, 1893 (anthol. Folio p. 47-48) : 

"J’ai voulu indiquer, dans cette Tentative amoureuse, l’influence du livre sur celui qui l’écrit, et pendant cette écriture même. Car en sortant de nous, il nous change, il modifie la marche de notre vie ; comme l’on voit en physique ces vases mobiles suspendus, pleins de liquide, recevoir une impulsion, lorsqu’ils se vident, dans le sens opposé à celui de l’écoulement du liquide qu’ils contiennent. Nos actes ont sur nous une rétroaction. « Nos actions agissent sur nous autant que nous agissons sur elles », dit George Eliot.

Donc j’étais triste parce qu’un rêve d’irréalisable joie me tourmente. Je le raconte, et cette joie, l’enlevant au rêve, je la fais mienne ; mon rêve en est désenchanté ; j’en suis joyeux.

Nulle action sur une chose, sans rétroaction de cette chose sur le sujet agissant. C’est une réciprocité que j’ai voulu indiquer ; non plus dans les rapports avec les autres, mais avec soi-même. Le sujet agissant, c’est soi ; la chose rétroagissante, c’est un sujet qu’on imagine. C’est donc une méthode d’action sur soi-même, indirecte, que j’ai donnée là ; et c’est aussi tout simplement un conte."


cf. Montaigne, Essais, II, XVIII, Du démentir : 

"Je n’ai pas plus fait mon livre, que mon livre m’a fait."


mardi 3 décembre 2024

Gide (Claudel)

Gide, Journal (anthol. Folio p. 81-82) :

"1er décembre 1905. Chez Fontaine, Paul Claudel est là que je n’ai pas revu depuis plus de trois ans. Jeune, il avait l’air d’un clou ; il a l’air maintenant d’un marteau-pilon. Front très peu haut, mais assez large ; visage sans nuances, comme taillé au couteau ; cou de taureau continué tout droit par la tête, où l’on sent que la passion monte congestionner aussitôt le cerveau. Oui, je crois que c’est là l’impression qui domine : la tête fait corps avec le tronc. Je le regarderai mieux mardi prochain (il vient déjeuner chez nous) ; j’étais occupé un peu trop à me défendre et n’ai répondu qu’à demi à ses avances. Il me fait l’effet d’un cyclone figé. Quand il parle on dirait que quelque chose en lui se déclenche ; il procède par affirmations brusques et garde le ton de l’hostilité même quand on est de son avis."


rappel : 

samedi 11 mai 2024

Gide (Corneille)

Gide, Dostoïevsky (Conférences du Vieux-Colombier, 3) p. 135-136 : 

"Le héros français, tel que nous le peint Corneille, projette devant lui un modèle idéal, qui est lui-même encore, mais lui-même tel qu’il se souhaite, tel qu’il s’efforce d’être, – non point tel qu’il est naturellement, tel qu’il serait s’il s’abandonnait à lui-même. La lutte intime que nous peint Corneille, c’est celle qui se livre entre l’être idéal, l’être modèle et l’être naturel que le héros s’efforce de renier. Somme toute, nous ne sommes pas très loin ici, me semble-t-il, de ce que M. Jules de Gaultier appellera le bovarysme – nom qu’il donne, d’après l’héroïne de Flaubert, à cette tendance qu’ont certains à doubler leur vie d’une vie imaginaire, à cesser d’être qui l’on est, pour devenir qui l’on croit être, qui l’on veut être."


mardi 3 octobre 2023

Gide (instabilité)

Gide, Ainsi soit-il éd. Gallimard, L'Imaginaire p. 66-67 (écrit vers 80 ans) : 

"Je parviens bien difficilement, bien rarement, à avoir le même âge tous les jours. [...] Comprend-on quelle serait la situation de quelqu'un qui, à son réveil, saurait pouvoir, dans le courant du jour, tantôt disposer de rentes abondantes, et tantôt se sentirait réduit presque à la mendicité. Comment oser prendre des engagements lorsqu'on doute si on sera à même de les tenir ? L'inconfiance en soi peut devenir paralysante. Ne pas pouvoir compter sur soi. Celui qui vient au rendez-vous, sera-t-il le même que celui qui l'a pris ? D'où mes retraits, mes dérobades, mes fuites, mon apparente versatilité. Ne pas reconnaître les autres, passe encore ; mais ne pas se reconnaître soi-même, que c'est gênant ! Laissez-moi donc me retirer du jeu, par crainte de vous faire faux bond. Aujourd'hui, je vous parlerais volontiers ; demain je risque de ne trouver rien à vous dire"


lundi 19 juin 2023

Gide (individu)

Gide, lettre à Valéry 1891 p. 84 : 

"Nous avons pris une conscience plus profonde du drame en la méditation des Evangiles ; maintenant, ce sont les individus que l'on tue, et malgré soi l'imagination dénombre les foules. Quelle lassitude ! et qu'ils nous auront donc fait du mal ceux qui chrétiennement ont peu à peu sorti chacun de la multitude où d'abord il demeurait confondu ! Que c'est donc fatigant d'être toujours en scène, devant soi-même et devant Dieu quand ce n'est pas devant les autres : tous ! nous sommes tous au premier plan, et notre âme ne se résigne plus à l'humble rôle de comparse, tant ils ont à chacune persuadé que son salut signifiait quelque chose. Ne nous regardez pas toujours ! Nous sommes lassés de postures. 

Ce sont vos regards qui nous ont soufflé l'orgueil de paraître. La comédie sans nous n'en sera pas moins jouée, et ce n'est pas nous, tristes mimes, qui vous ferons mieux comprendre.... Que c'est lassant d'être toujours le centre du monde et de supporter autour de soi toujours toute cette gravitation ! Misères ! Quand on a quelque foi, quelque amour, l'on gravite soi-même autour de la chose adorée, en elle l'on s'oublie et le repos est dans l'oubli de soi."



dimanche 30 avril 2023

Gide (jardin)

Gide, Journal, 8 janvier 1922 : 

Travaillant ce matin devant la triple fenêtre du salon, j'observe la singulière opération jardinière que les oiseaux, tant fauvettes que moineaux, font subir au buisson d'argousiers de mon petit jardin. Ils picorent et aveuglent les bourgeons naissants de chaque branche ; mais chaque rameau, trop flexible n'offre perchoir qu'à sa base, de sorte que les oiseaux ne peuvent facilement atteindre que les premiers bourgeons, ceux du bas, les plus proches du tronc. Ceux de l'extrémité de chaque tigelle sont par là même préservés ; et c'est précisément vers ceux-ci que se précipite la sève ; de sorte que l'arbuste se détasse et s'étende et s'élargisse le plus possible. Les bourgeons terminaux se développent toujours au dépens des autres, jusqu'à les atrophier complètement. Ils sont pourtant, ces bourgeons sacrifiés, ils eussent été parfaitement capables de développement, eux aussi, mais leurs possibilités restent latentes sans la taille qui, protestant contre l'extension excessive de l'arbuste, rabat vers eux la vie ; mais c'est alors en sacrifiant les bourgeons terminaux."


vendredi 24 mars 2023

Gide (Proust)

Gide, Journal 22 septembre 1938 :

"Achevé aussi les Jeunes filles en fleurs (que je m’aperçois que je n’avais jamais lu complètement) avec un incertain mélange d’admiration et d’irritation. Encore que quelques phrases (et, par endroits, très nombreuses) soient intolérablement mal écrites, Proust dit toujours exactement ce qu’il veut dire. Et c’est parce qu’il y parvient si bien qu’il s’y complaît. Tant de subtilité est, parfois, complètement inutile ; il n’y fait que céder à un maniaque besoin d’analyse. Mais souvent cette analyse l’amène à d’extraordinaires trouvailles. Je le lis alors avec ravissement. Il me plaît même que la pointe de son scalpel s’attaque à tout ce qui se présente à son esprit, à son souvenir ; à tout et à n’importe quoi. S’il y a du déchet, tant pis ! Ce qui importe ici, ce n’est pas tant le résultat de l’analyse, que la méthode. On suit des yeux, souvent, moins la matière sur laquelle il opère, que le travail minutieux de l’instrument et que la patiente lenteur de son opération."



vendredi 24 février 2023

Gide (Artaud)

Gide, Essais, Pléiade p. 944-945 (mars 1948, sur Artaud au Vieux-Colombier) : 

"Je connaissais Artaud depuis longtemps, et sa détresse et son génie. Jamais encore il ne m’avait paru plus admirable. De son être matériel plus rien ne subsistait que d’expressif. Sa grande silhouette dégingandée, son visage consumé par la flamme intérieure, ses mains de qui se noie, soit tendues vers un insaisissable secours, soit tordues dans l’angoisse, soit le plus souvent enveloppant étroitement sa face, la cachant et la révélant tour à tour, tout en lui racontait l’abominable détresse humaine, une sorte de damnation sans recours, sans échappement possible que dans un lyrisme forcené dont ne parvenaient au public que des éclats orduriers, imprécatoires et blasphématoires. Et certes l’on retrouvait ici l’acteur merveilleux que cet artiste pouvait devenir : mais c’est son personnage même qu’il offrait au public, avec une sorte de cabotinage éhonté, où transparaissait une authenticité totale. La raison battait en retraite ; non point seulement la sienne, mais celle de toute l’assemblée, de nous tous, spectateurs de ce drame atroce, réduits au rôle de comparses malévoles, de jeanfoutres et de paltoquets. Oh ! non, plus personne dans la salle n’avait envie de rire ; et même Artaud nous avait enlevé l’envie de rire pour longtemps. Il nous avait contraints à son jeu tragique de révolte contre tout ce qui, admis par nous, demeurait pour lui, plus pur, inadmissible…  : 

Nous ne sommes pas encore nés, 

Nous ne sommes pas encore au monde. 

Il n'y a pas encore de monde. 

Les choses ne sont pas encore faites. 

La raison d'être n'est pas trouvée... 

En quittant cette mémorable séance, le public se taisait. Qu'eût-on pu dire ? L'on venait du voir un homme misérable, atrocement secoué par un dieu, comme au seuil d'une grotte profonde, antre secret de la sibylle où rien de profane n'est toléré, où, comme sur un Carmel poétique, un vates exposé, offert aux foudres, aux vautours dévorants, tout à la fois prêtre et victime... L'on se sentait honteux de reprendre place en un monde où le confort est formé de compromissions."



mercredi 8 février 2023

Rilke + Keats + Gide (perméabilité)

Rilke à Lou Andreas Salomé 26 juin 1914, Correspondance, Seuil, trad. Jaccottet, p. 347 : 

"Je suis incurablement tourné vers le dehors, donc distrait de tout, ne refusant rien, mes sens passent, sans me consulter, au parti de tout intrus ; un bruit se produit-il, je me renonce et je suis ce bruit, et comme toute chose excitable veut être excitée, je ne désire au fond qu'être dérangé, et je le suis perpétuellement."

 

Keats, lettre à Woodhouse, 27 octobre 1818 : 

"When I am in a room with People if I ever am free from speculating on creations of my own brain, then not myself goes home to myself : but the identity of every one in the room begins so to press upon me that I am in a very little time annihilated."

trad. Davreu : 

"Lorsque je me trouve dans une pièce en compagnie d’autres Gens, si jamais me désertent les méditations sur les créations de mon propre cerveau, ce n’est pas alors moi-même qui rentre en moi-même : mais l’identité de chacun des présents se met à peser tellement sur moi qu’en très peu de temps je suis annihilé."


Keats, lettre à Benjamin Bailey, November 22, 1817

"if a Sparrow come before my Window I take part in its existince (sic) and pick about the Gravel."

trad. Davreu :

"si un oiseau vient à ma fenêtre, je prends part à son existence et picore les gravillons."


Gide, Les Nourritures terrestres, VI :

"Disponible ! Nathanaël, disponible ! — et par une attention subite, simultanée de tous les sens, arriver à faire (c’est difficile à dire) du sentiment même de sa vie, la sensation concentrée de tout l’attouchement du dehors… (ou réciproquement). — J’y suis ; là ; j’occupe ce trou, où s’enfoncent :

dans mon oreille : 

ce bruit continu de l’eau ; grossi, puis apaisé de ce vent dans ces pins ; intermittent des sauterelles ; etc.

dans mes yeux : 

l’éclat de ce soleil dans le ruisseau ; le mouvement de ces pins… (tiens ! un écureuil)… de mon pied qui fait un trou dans cette mousse ; etc.

dans mes narines : 

… (chut ! l’écureuil s’approche.) etc.

Et tout cela ensemble, etc., en un petit paquet ; — c’est la vie ; — est-ce tout ? — Non ! il y a toujours d’autres choses encore.

Crois-tu donc que je ne suis qu’un rendez-vous de sensations ? — Ma vie c’est toujours : cela, plus moi-même.



jeudi 15 décembre 2022

Gide (explication)

Gide, Paludes, exergue :
   ”Avant d’expliquer aux autres mon livre, j’attends que d’autres me l’expliquent. Vouloir l’expliquer d’abord c’est en restreindre aussitôt le sens ; car si nous savons ce que nous voulions dire, nous ne savons pas si nous ne disions que cela. – On dit toujours plus que CELA. – Et ce qui surtout m’y intéresse, c’est ce que j’y ai mis sans le savoir, – cette part d’inconscient, que je voudrais appeler la part de Dieu. – Un livre est toujours une collaboration, et tant plus le livre vaut-il, que plus la part du scribe y est petite, que plus l’accueil de Dieu sera grand. – Attendons de partout la révélation des choses ; du public, la révélation de nos œuvres.”


lundi 12 décembre 2022

Gide (singularité)

Gide, Paludes : 

“La santé ne me paraît pas un bien à ce point enviable. Ce n’est qu’un équilibre, une médiocrité de tout ; c’est l’absence d’hypertrophies. Nous ne valons que par ce qui nous distingue des autres ; l’idiosyncrasie est notre maladie de valeur ; – ou en d’autres termes : ce qui importe en nous, c’est ce que nous seuls possédons, ce qu’on ne peut trouver en aucun autre, ce que n’a pas votre homme normal, – donc ce que vous appelez maladie.

Car cessez à présent de regarder la maladie comme un manque ; c’est quelque chose de plus, au contraire ; un bossu, c’est un homme plus la bosse, et je préfère que vous regardiez la santé comme un manque de maladies.

L’homme normal nous importe peu ; j’aimerais dire qu’il est supprimable – car on le retrouve partout. C’est le plus grand commun diviseur de l’humanité, et qu’en mathématiques, étant donné des nombres on peut enlever à chaque chiffre sans lui faire perdre sa vertu personnelle. L’homme normal (ce mot m’exaspère), c’est ce résidu, cette matière première, qu’après la fonte où les particularités se subtilisent, on retrouve au fond des cornues. C’est le pigeon primitif qu’on réobtient par le croisement des variétés rares – un pigeon gris – les plumes de couleur sont tombées ; il n’a plus rien qui le distingue.“



lundi 19 septembre 2022

Gide x 2 (juin 40)

Gide, le 14 juin 1940, Vichy :

"L’allocution de Pétain est tout simplement admirable : « Depuis la victoire, l’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu’on a servi. On a voulu épargner l’effort ; on rencontre aujourd’hui le malheur. » On ne peut mieux dire, et ces paroles nous consolent de tous les flatus vocis de la radio."

(Journal, Pléiade, p. 29)


Gide, le 24 juin 1940, Vichy :

"Hier soir nous avons entendu avec stupeur à la radio la nouvelle allocution de Pétain. Se peut-il ? Pétain l’a-t-il prononcée ? Librement ? On soupçonne quelque ruse infâme. Comment parler de France « intacte » après la livraison à l’ennemi de plus de la moitié du pays ? Comment accorder ces paroles avec celles, si nobles, qu’il prononçait il y a trois jours ? Comment n’approuver point Churchill ? Ne pas donner de tout son cœur son adhésion à la déclaration du général de Gaulle ? »

(Journal, Pléiade, p. 29)



lundi 6 juin 2022

Gide (art, nature, contrainte 2)

Gide, L'évolution du théâtre, in Nouveaux Prétextes :

"[...] L'art n'aspire à la liberté que dans les périodes malades ; il voudrait être facilement. Chaque fois qu'il se sent vigoureux, il cherche la lutte et l'obstacle. Il aime faire éclater ses gaines, et donc il les choisit serrées. N'est-ce pas dans les périodes où déborde le plus la vie, que tourmente le besoin des formes les plus strictes, les plus pathétiques génies ? De là, l'emploi du sonnet, lors de la luxuriante Renaissance, chez Shakespeare, chez Ronsard, Pétrarque, Michel-Ange même ; l'emploi des tierces-rimes chez Dante ; l'amour de la fugue chez Bach ; cet inquiet besoin de la contrainte de la fugue dans les dernières œuvres de Beethoven. Que d'exemples citer encore ! Et faut-il s'étonner que la force d'expansion du souffle lyrique soit en raison de sa compression ; ou que ce soit la pesanteur à vaincre qui permette l'architecture ?

Le grand artiste est celui qu'exalte la gêne, à qui l'obstacle sert de tremplin. C'est au défaut même du marbre que Michel-Ange dut, raconte-t-on, d'inventer le geste ramassé du Moïse. C'est par le nombre restreint des voix dont pouvoir à la fois disposer sur la scène que, contraint, Eschyle dut d'inventer le silence de Prométhée lorsqu'on l'enchaîne au Caucase. La Grèce proscrivit celui qui ajouta une corde à la lyre. L'art naît de contrainte, vit de lutte, meurt de liberté."


dimanche 5 juin 2022

Gide (art, nature, contrainte 1)

Gide, L'évolution du théâtre, in Nouveaux Prétextes :

"Chaque fois que l'art languit, on le renvoie à la nature, comme on mène un malade aux eaux. La nature hélas ! n'y peut mais : il y a quiproquo. Je consens qu'il soit bon parfois que l'art se remette au vert, et s'il pâlit d'épuisement, qu'il quête dans les champs, dans la vie, quelque regain de vigueur. Mais les Grecs nos maîtres savaient bien qu'Aphrodite ne naît point d'une fécondation naturelle. La beauté ne sera jamais une production naturelle ; elle ne s'obtient que par une artificielle contrainte. Art et nature sont en rivalité sur la terre. Oui, l'art embrasse la nature, il embrasse toute la nature, et l'étreint ; mais se servant du vers célèbre il pourrait dire :

J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer.

L'art est toujours le résultat d'une contrainte. Croire qu'il s'élève d'autant plus haut qu'il est plus libre, c'est croire que ce qui retient le cerf-volant de monter, c'est sa corde. La colombe de Kant, qui pense qu'elle volerait mieux sans cet air qui gêne son aile, méconnaît qu'il lui faut, pour voler, cette résistance de l'air où pouvoir appuyer son aile. C'est sur de la résistance, de même, que l'art doit pouvoir s'appuyer pour monter." 


vendredi 29 avril 2022

Gide (unité)

Gide, Journal, Feuillets (1° éd. p. 351) :

"Il y a dans ce livre [de Wells] des pages qui ne peuvent amuser que des enfants, des gens neufs ; d'autres pages pour plaire aux vieux avertis que nous sommes, mais qui rebuteront les premiers ; d'autres enfin où il ne semble amuser que je ne sais quel autre lui-même... [...] Aux fameuses trois unités, volontiers j'ajouterais une quatrième : l'unité du spectateur. Elle impliquerait qu'il importe que, pièce ou livre, la création poétique s'adresse, d'un bout à l'autre de sa durée, au même lecteur ou auditeur."



samedi 5 mars 2022

Gide (vitesse)

Gide, Journal 1910 p. 310 : 

"Les jeunes gens que j'ai connus les plus fanatiques d'automobile étaient auparavant les moins curieux de voyages. Le plaisir n'est plus ici de voir du pays, ni même d'arriver vite dans tel lieu, où du reste plus rien n'attire ; mais bien précisément d'aller vite. Et que l'on goûte là des sensations aussi profondément inartistiques, anti-artistiques, que celles de l'alpinisme, il faut bien accorder qu'elles sont intenses et irréductibles ; l'époque qui les a connues en subira la conséquence ; c'est l'époque de l'impressionnisme, de la vision rapide et superficielle ; on devine quels seront ses dieux, ses autels ; à force d'irrespect, d'inconsidération, d'inconséquence, elle y sacrifiera davantage encore, mais de manière inconsciente ou inavouée."



lundi 15 mars 2021

Gide (clarté)

 Gide, Journal, 'Feuillets', ancienne édition Pléiade p. 660 : 

"Toutes les grandes œuvres d'art sont d'assez difficile accès. Le lecteur qui les croit aisées, c'est qu'il n'a pas su pénétrer au cœur de l'œuvre. Ce cœur mystérieux, nul besoin d'obscurité pour le défendre contre une approche trop effrontée ; la clarté y suffit aussi bien. La très grande clarté, comme il advient souvent pour nos plus belles œuvres françaises, de Rameau, de Molière ou de Poussin, est, pour défendre une œuvre, la plus spécieuse ceinture ; on en vient à douter qu'il y ait là quelque secret ; il semble même qu'on en touche le fond d'abord. Mais on revient dix ans après et l'on entre plus avant encore."


Cf., à propos de La Bruyère (Journal, 26 septembre 1926, à Hammamet) :

"Si claire est l'eau de ces bassins, qu'il faut se pencher longtemps au-dessus pour en comprendre la profondeur."


lundi 2 novembre 2020

Gide (classicisme)

 Gide, Réponse à une enquête sur le classicisme : 

"Il me semble que les qualités que nous nous plaisons à appeler classiques sont surtout des qualités morales et volontiers je considère le classicisme comme un harmonieux faisceau de vertus ; dont la première est la modestie. Le romantisme est toujours accompagné d'orgueil, d'infatuation. La perfection classique implique, non point certes une suppression de l'individu […] mais la soumission de l'individu, sa subordination - et celles du mot dans la phrase, de la phrase dans la page, de la page dans l'œuvre. C'est la mise en évidence d'une hiérarchie. Il importe de considérer que la lutte entre classicisme et romantisme existe aussi bien à l'intérieur de chaque esprit. Et c'est de cette lutte même que doit naître l'œuvre ; l'œuvre d'art classique raconte le triomphe de l'œuvre et de la mesure sur le romantisme intérieur. L'œuvre est d'autant plus belle que la chose soumise était d'abord plus révoltée. Si la matière est soumise par avance, l'œuvre est froide et sans intérêt. Le véritable classicisme ne comporte rien de restrictif ni de suppressif ; il n'est point tant conservateur que créateur ; il se détourne de l'archaïsme et se refuse à croire que tout a déjà été dit. J'ajoute que ne devient pas classique qui veut ; et que les vrais classiques sont ceux qui le sont malgré eux, ceux qui le sont sans le savoir…"



lundi 21 septembre 2020

Gide + Aymé (homme et nature)

 Gide Journal  [1922] ancienne éd. Pléiade p. 734 : 

« Ce bois de pins serait charmant, qui s’étend le long de la plage, qu’accidente la dune, et où les cistes, les lentisques, les bruyères et les argousiers font taillis. Je n’y rencontre jamais personne ; mais aucun dieu non plus ne l’habite, tant les traces de l’homme l’ont profané, désenchanté, souillé. Partout des vieilles boîtes de fer-blanc, des lambeaux de torchons, des coquilles d’oeufs, des débris sans nom, des papiers graisseux, des étrons, des torche-culs, des tessons. L’image partout de l’égoïsme, du sans-gêne et de la goinfrerie. »


Aymé, Gustalin [1937] chap. VII : 

« À Chesnevailles, les cas prévus par la science des agronomes se présentaient rarement à l’état pur. Tout y était nécessairement empirisme et tradition. Qui voulait l’oublier s’en repentait presque toujours. Par exemple, on supprimait une haie dont l’existence semblait un défi au bon sens et l’on s’apercevait ensuite qu’elle empêchait certains courants de vent de griller les jeunes pousses au printemps. Sur ce chapitre-là, particulièrement en ce qui concernait l’épuisement et l’économie de la terre, Hyacinthe connaissait des choses bien curieuses.  »