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mercredi 6 octobre 2021

Barthes (classiques)

Barthes, Coquetterie de l’uniforme (premier essai critique de R.B., 1942) :

" [...] Pour Gide aussi il y a une certaine coquetterie du lieu commun, de l’uniforme. Avec la même idée et les mêmes mots que tout le monde, il parvient à dire quelque chose de valable. C’est la règle classique : avoir le courage de bien dire ce qui est évident, en sorte que ce n’est jamais à la première lecture qu’un auteur classique séduit ; il séduit plutôt par ce qu’il n’a pas dit, mais qu’on sera amené tout naturellement à découvrir, tant les lignes essentielles sont bien dessinées. Mais aussi les lignes accessoires sont supprimées. C’est le propre de l’art (voir à ce sujet certains dessins significatifs de Picasso). Montesquieu disait : « L’on n’écrit pas bien sans sauter les idées intermédiaires », et Gide ajoute : « Il n’y a pas d’œuvre d’art sans raccourcis. » Cela ne va pas sans une première obscurité, ou trop grande simplicité [...]. En ce sens, les Classiques sont les grands maîtres de l’obscur, voire de l’équivoque, c’est-à-dire de la prétérition du superflu [...]. Obliger à penser tout seul, voilà une définition possible de la culture classique ; dès lors elle n’est plus le monopole d’un siècle, mais de tous les esprits droits, qu’ils s’appellent Racine, Stendhal, Baudelaire ou Gide. 

[…] Un lieu commun fréquent, c’est de dire que les Classiques sont éternels. Ils le sont, mais pas pour la raison que l’on suppose ; ce n’est pas tant d’avoir trouvé la vérité, mais beaucoup pour l’avoir bien dite, c’est-à-dire incomplètement ; car c’est un moyen de la respecter. Il ne faut pas confondre être clair et être complet. La force classique repose sur cette distinction ; les Classiques furent clairs, d’une clarté terrible, mais si clair[s] que l’on pressent dans cette transparence des vides inquiétants dont on ne sait, à cause de leur habileté, s’ils les y ont mis ou simplement laissés."


vendredi 3 janvier 2020

Barthes + Hegel (besoin et désir)


Barthes, Lecture de Brillat-Savarin, in Essais critiques IV (Le Bruissement de la langue) : 
« Brillat-Savarin a toujours marqué, au plan de la nourriture, la distinction du besoin et du désir : « Le plaisir de manger exige sinon la faim, au moins l’appétit ; le plaisir de la table est le plus souvent indépendant de l’un et de l’autre. » […] Il y a d’un côté l’appétit naturel, qui est de l’ordre du besoin, et de l’autre l’appétit de luxe, qui est de l’ordre du désir. Tout est là, en effet : l’espèce a besoin de la procréation pour survivre, l’individu a besoin de manger pour subsister ; et cependant la satisfaction de ces deux besoins ne suffit pas à l’homme : il lui faut mettre en scène, si l’on peut dire, le luxe du désir, amoureux ou gastronomique : supplément énigmatique, inutile, la nourriture désirée – celle que décrit Brillat-Savarin. – est une perte inconditionnelle, une sorte de cérémonie ethnographique par laquelle l’homme célèbre son pouvoir, sa liberté de brûler son énergie « pour rien ». En ce sens, le livre de Brillat-Savarin est de bout en bout le livre du ‘proprement humain’. »

Hegel : Fleischmann : La science universelle ou la Logique de Hegel ; chap. 'Le sens réalisé ou l’Idée' (A : La théorie), Plon 1968 p. 323-324 :
Il est surprenant, de la part d'un philosophe considéré comme un des plus grands 'idéalistes', de commencer sa théorie de la connaissance par ses fondements biologiques, et pourtant c'est le cas ici. Nous avons vu que l'assimilation des aliments est la préfiguration naturelle, dans le domaine biologique, de l'unité entre sujet et objet. Le « médiateur », dans le sujet même, entre subjectivité et objectivité était la sensation d'un manque évoquant le désir ou la pulsion (Trieb) de se satisfaire par l'incorporation de l'objet dans la structure du sujet. Mais l'apaisement de ces nécessités biologiques n'élimine pas pour autant la pulsion subjective. Platon, dans son Gorgias, et ailleurs, insiste sur le fait que le désir est un « mauvais infini » qui, immédiatement après sa satisfaction, s'éveille à une nouvelle vie et exige de nouvelles satisfactions, in infinitum. Cette idée, qui n'est pas étrangère à Hegel (cf. Hist. de la phil., II, éd. Glockner, pp. 238 et suiv.), subit chez lui quelques modifications. D'abord, le sujet biologiquement satisfait reste encore une « immédiateté » en ce sens qu'il n'a réussi qu'à assurer sa propre subsistance et, par conséquent, il continue de rester opposé au monde objectif ; la séparation («jugement », cf. II, 440 et Encycl. § 223) entre ces deux termes n'est pas encore éliminée. Puisqu'il n'est pas possible d'assimiler l'objet en le mangeant dans sa totalité — et nous avons déjà vu que même le travail ne peut que transformer, non absorber, le monde — il subsistera un surplus de pulsion subjective vis-à-vis et contre un surplus d'objectivité qui, par la force des choses, prendra une autre orientation. Ce dédoublement de la pulsion subjective en elle-même (Encycl. § 225) et, plus particulièrement, la tendance qui se forme pour vaincre l'objet autrement qu'à l'aide d'une absorption matérielle immédiate, est le premier commencement d'un nouveau processus que nous allons appeler « connaissance ». La connaissance, on le voit, n'a d'autre fondement que l’ « irritation » du sujet par la présence d'un monde objectif étranger et hostile, et elle n'a d'autre but que d'éliminer cette séparation et cette « négativité ». Nous verrons bientôt en quel sens cette unité est possible. Puisque l'antagonisme entre sujet et objet n'est pas la fin, mais seulement le commencement de la connaissance, se dresse à nouveau devant nous l'idéal kantien de l'épistémologie (II, 440-441 et Enc. § 226) — la connaissance « finie » où entendement et chose en soi ne se rencontrent qu'à l'infini — que nous allons cette fois définitivement abattre : ce sera une « contradiction qui s'annule par elle-même » et qui se trouvera incorporée dans le processus d'unification que nous engageons. La bataille théorique à l'aide de la pulsion connaissante commence sur le plan le plus primitif où l'objet se présente au sujet sous forme de « données » — extérieures ou intérieures — chaotiques et incohérentes. Mais, même au début de notre chemin, il y aura une différence considérable entre ce plan et tous ceux que nous avons considérés auparavant. Ici, nous nous trouvons à l'intérieur d'un système subjectif-objectif et nous avons déjà vu dans le cas de l'organisme — la première forme d'organisation systématique totale entre subjectivité et objectivité — que tous les éléments y entrent sans laisser en dehors un mystérieux « au-delà ». L'organisme utilise le monde inorganique comme condition de sa subsistance et, malgré leur opposition, ils ne font pas éclater le cadre où ils se trouvent ; au contraire, ils ne font que resserrer sa cohérence. Si le processus ne se termine pas là (ce qui est parfaitement pensable) c'est la faute du sujet qui, malgré sa satisfaction, n'est pas encore entièrement satisfait. La connaissance, sous sa forme théorique, n'est d'abord qu'une déchirure intérieure du sujet, se déroulant entièrement en lui, et ne saurait changer le « monde » qui s'était déjà constitué en tant que totalité aussi bien subjective qu'objective. Autrement dit, la théorie ne signifie qu'un approfondissement du sujet en lui-même, un domaine où la distinction, si elle apparaît, entre « sujet » et « objet », n'a plus aucune signification ontologique : ce sera toujours la même subjectivité qui se pensera et continuera de produire des déterminations logiques pour apaiser sa propre insatisfaction théorique.

lundi 30 septembre 2019

Barthes (mots, phrases)


Barthes, Le plaisir du texte
« Un soir, à moitié endormi sur une banquette de bar, j'essayais par jeu de dénombrer tous les langages qui entraient dans mon écoute : musiques, conversations, bruits de chaises, de verres, toute une stéréophonie dont une place de Tanger (décrite par Severo Sarduy) est le lieu exemplaire. En moi aussi cela parlait (c'est bien connu), et cette parole dite « intérieure » ressemblait beaucoup au bruit de la place, à cet échelonnement de petites voix qui me venaient de l'extérieur : j'étais moi-même un lieu public, un souk ; en moi passaient les mots, les menus syntagmes, les bouts de formules, et aucune phrase ne se formait, comme si c'eût été la loi de ce langage-là. Cette parole à la fois très culturelle et très sauvage était surtout lexicale, sporadique ; elle constituait en moi, à travers son flux apparent, un discontinu définitif : cette non-phrase n'était pas du tout quelque chose qui n'aurait pas eu la puissance d'accéder à la phrase, qui aurait été avant la phrase ; c'était : ce qui est éternellement, superbement, hors de la phrase. Alors, virtuellement, toute la linguistique tombait, elle qui ne croit qu'à la phrase et a toujours attribué une dignité exorbitante à la syntaxe prédicative (comme forme d'une logique, d'une rationalité) ; je me rappelais ce scandale scientifique : il n'existe aucune grammaire locutive (grammaire de ce qui parle, et non de ce qui s'écrit ; et pour commencer : grammaire du français parlé). »