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lundi 17 janvier 2022

Volkoff (traduction)

     Volkoff V.,  Chroniques angéliques, cité par Georges Nivat dans Vivre en russe p. 402 :
   "Qu’est-ce, au demeurant, que traduire, sinon remonter de la langue de départ jusqu'à une idée qui peut s'exprimer dans toutes les langues et re-descendre ensuite dans la langue d'arrivée ? Il ne s'agit pas d'un va-et-vient d'une langue à l'autre, mais d'un mouvement ascendant puis descendant, d'un jeu à trois, deux langues et une idée, et non pas entre deux langues. Sauf qu’il peut quelquefois en aller autrement. Si, au départ, c’est la langue qui a commandé à l'idée et non l'idée à la langue, comment faire pour obtenir de la langue d'arrivée un mandement qui aboutisse à la même idée ?"



dimanche 3 octobre 2021

Thibaudet (traduction)


Thibaudet, Intérieurs § Fromentin p. 127 : 

"Cette traduction médiocre ou passable que sera la meilleure critique d'art, il faut bien qu'elle appartienne au métier de l'écrivain plutôt qu'au métier de l'artiste. Pour traduire il faut savoir deux langues, la langue qu'on traduit et la langue dans laquelle on traduit. Mais il n'est pas besoin de les savoir également. On peut n'avoir de la première qu'une connaissance extérieure et superficielle : l'auteur d'une traduction convenable de Schopenhauer ou de Nietzsche sera parfois incapable d'écrire une page d'allemand correct ou de prendre part à une longue conversation. Mais il est absolument besoin qu'on sache bien la seconde. Les vrais traducteurs de l'allemand en français ne seront donc pas des Allemands qui pensent en allemand, mais des Français qui pensent en français. Les vrais traducteurs de la peinture en écriture ne seront pas des peintres mais des écrivains, de même que les traducteurs de la théologie en sculpture étaient au moyen âge des sculpteurs et non des théologiens."


lundi 3 mai 2021

Gadda (incipit x 5)

 Gadda, Quer pasticciaccio brutto de via Merulana 1957 (incipit)

"Tutti oramai lo chiamavano don Ciccio. Era il dottor Francesco Ingravallo comandato alla mobile : uno dei più giovani e, non si sa perché, invidiati funzionari della sezione investigativa : ubiquo ai casi, onnipresente su gli affari tenebrosi. Di statura media, piuttosto rotondo della persona, o forse un po’ tozzo, di capelli neri e folti e cresputi che gli venivan fuori dalla metà della fronte quasi a riparargli i due bernoccoli metafisici dal bel sole d’Italia, aveva un’aria un po’ assonnata, un’andatura greve e diniccolata, un fare un po’ tonto come di persona che combatte con una laboriosa digestione : vestito come il magro onorario statale gli permetteva di vestirsi, e con una o due macchioline d’olio sul bavero, quasi impercettibili però, quasi un ricordo della collina molisana. Una certa praticaccia del mondo, del nostro mondo detto latino, benché giovine (trentacinquenne), doveva di certo avercela : una certa conoscenza degli uomini : e anche delle donne."


écouter (et voir) cet incipit, merveilleusement rendu par Fabrizio Gifuni :

https://www.youtube.com/watch?v=CjwmQc6pPhU



 Gadda, L'affreux Pastis de la rue des merles, traduction Louis Bonalumi (1963), incipit : 

[débute étrangement par un membre de phrase prélevé quelques lignes plus bas dans l'original, souligné ci-dessous]


"Étourdissant d'ubiquité, omniprésent à chaque ténébreuse affaire. Tous désormais l'appelaient don Ciccio, de son vrai nom Francesco Ingravallo, détaché à la "mobile", un des plus jeunes fonctionnaires du bureau des enquêtes, et des plus jalousés, Dieu sait pourquoi. La taille moyenne, assez rebondi de sa personne, ou bien peut-être un tantinet courtaud, le cheveu noir, dru et crépu, enraciné jusqu'à mi-front — comme pour protéger ses bosses métaphysiques exposées au bel astre du ciel d'Italie — il avait l'air un peu ensommeillé, l'allure appesantie et nonchalante, le geste vaguement balourd du particulier qui combat une digestion laborieuse. Pour le reste, vêtu selon les disponibilités d'un traitement cachexique, avec en sus, au revers du veston, deux ou trois mouchetures d'huile, mais presque imperceptibles, presque en souvenir de son Molise natal. Sans doute devait-il posséder, quoique jeune encore (trente-cinq ans), une certaine routine de notre monde dit "latin", une certaine expérience des hommes, et des femmes." 



 Gadda, L'affreuse Embrouille de via Merulana, traduction Jean-Paul Manganaro (2016), incipit :


"Tous l’appelaient désormais don Ciccio. C’était le dottor Francesco Ingravallo détaché à la garde mobile : l’un des fonctionnaires les plus jeunes et, on ne sait pourquoi, jalousés du bureau des enquêtes : doué d’ubiquité, omniprésent dans les affaires ténébreuses. De taille moyenne, plutôt replet de sa personne, ou peut-être un peu trapu, les cheveux noirs, touffus et crépus qui semblaient sortir à mi-hauteur de son front, comme pour abriter du beau soleil d’Italie ses deux bosses métaphysiques, il avait un air un peu somnolent, une allure lourde et indolente, la façon d’agir un peu niaise de quelqu’un qui lutte avec une digestion laborieuse : habillé comme le maigre traitement de l’État le lui permettait, et avec une ou deux petites taches d’huile sur le col, presque imperceptibles cependant, comme un souvenir des collines de son Molise. À coup sûr, bien que jeune encore (trente-cinq ans), il avait une certaine pratique routinière du monde, de notre monde dit "latin" : une certaine connaissance des hommes : et aussi des femmes."



 Gadda, That Awful Mess On The Via Merulana, traduction William Weaver (1965), incipit :


"Everybody called him Don Ciccio by now. He was Officer Francesco Ingravallo, assigned to homicide ; one of the youngest and, God knows why, most envied officials of the detective section : ubiquitous as the occasion required, omnipresent in all tenebrous matters. Of medium height, rather rotund as to physique, or perhaps a bit squat, with black hair, thick and curly, which sprang forth from his forehead at the halfway point, as if to shelter his two metaphysical knobs from the fine Italian sun, he had a somnolent look, a heavy, lumbering walk, a slightly dull manner, like a person fighting a laborious digestion ; dressed as well as his slender government salary allowed him to dress, with one or two little stains of olive oil on his lapel, almost imperceptible however, like a souvenir of the hills of his Molise. A certain familiarity with the ways of the world, with our so-called "Latin" world, though he was young (thirty-five), must have been his : a certain knowledge of men : and also of women."



jeudi 8 avril 2021

Fruits (Valéry, Proust, Rilke, Keats)

 Valéry, Le Cimetière marin : 

"Comme le fruit se fond en jouissance,

Comme en délice il change son absence

Dans une bouche où sa forme se meurt [...]"


Proust, Sodome et Gomorrhe, II :

"[...] l'orange pressée dans l'eau semblait me livrer au fur et à mesure que je buvais, la vie secrète de son mûrissement, son action heureuse contre certains états de ce corps humain qui appartient à un règne si différent, son impuissance à le faire vivre, mais en revanche les jeux d'arrosage par où elle pouvait lui être favorable, cent mystères dévoilés par le fruit à ma sensation, nullement à mon intelligence."


Rilke, Sonnets à Orphée, I, 13 [traduction M.P.]

O, pleine pomme, poire, mandarine

et groseille... Tous ces fruits exprimant

vie et mort dans la bouche... Je devine...

Lisez sur le visage de l'enfant


qui s'en délecte. Cela vient de loin

et en bouche retourne à l'anonyme :

enfuis les mots, des merveilles s'animent

de la pulpe libérées soudain.


Dire la pomme et non son apparence !

Recueillement, d'abord, de la douceur,

qui, légère, s'élève en saveur,


s'éveille, s'éclaire en transparence,

contrepoint de soleil, de terre, d'ici,

sensation, volupté, joie, - merci !


 Voller Apfel, Birne und Banane,

Stachelbeere... Alles dieses spricht

Tod und Leben in den Mund... Ich ahne...

Lest es einem Kind vom Angesicht,


wenn es sie erschmeckt. Dies kommt von weit.

Wird euch langsam namenlos im Munde ?

Wo sonst Worte waren, fließen Funde,

aus dem Fruchtfleisch überrascht befreit.


Wagt zu sagen, was ihr Apfel nennt.

Diese Süße, die sich erst verdichtet,

um, im Schmecken leise aufgerichtet,


klar zu werden, wach und transparent,

doppeldeutig, sonnig, erdig, hiesig - :

O Erfahrung, Fühlung, Freude - , riesig !


Keats, lettre du 22 septembre 1819 (Letters, II, 179)

 "Talking of Pleasure, this moment I was writing with one hand, and with the other holding to my Mouth a Nectarine -- how good* how fine. It went down all pulpy, slushy, oozy, all its delicious embonpoint melted down my throat like a large, beatified Strawberry." 

*(good ? god ? peu lisible)


cité par Claudel Journal Pléiade t. 1 p. 736 ; traduction donnée en note : 

 "Parler de la somptuosité de ce moment, où j'écris d'une main, pendant que de l'autre je tiens à la bouche un brugnon à la suavité de nectar. Seigneur ! quelle douceur ! Le fruit s'écoulait, moëlleux et pulpeux, fondant, liquéfié, toute sa chair délicieuse se dissolvait en ruisselant sur ma gorge, comme une fraise énorme et luxuriante."


traduction M.P. :

A propos de Plaisir, ce moment où j'écrivais d'une main, et de l'autre portais à ma Bouche une Nectarine - si bonne, succulente. Elle descendait, toute pulpe lentement fondante, toute délice plantureux le long de ma gorge comme une grande Fraise bienheureuse.


Note : "beatified" : dans la pensée romantique, il y a une même volupté-sanctification dans le sujet et dans l'objet, car le romantisme, à l'opposé du cartésianisme, tend à ne pas séparer sujet et objet.



supplément :

Camus, Noces à Tipasa :
  "On mange mal dans ce café, mais il y a beaucoup de fruits - surtout des pêches qu'on mange en y mordant, de sorte que le jus en coule sur le menton. Les dents refermées sur la pêche, j'écoute les grands coups de mon sang monter jusqu'aux oreilles, je regarde de tous mes yeux."