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lundi 12 février 2024

Maugham (identité)

Maugham, Une amitié à toute épreuve [A Friend In Need] incipit in Nouvelles, Omnibus, p. 663 [ou dans le recueil Madame la Colonelle] : 

"Cela fait trente ans à présent que j'étudie mes semblables. Je ne sais pas grand-chose à leur propos. J'hésiterais certainement à engager un domestique sur sa bonne mine et pourtant je suppose que c'est sur la mine que, dans l'ensemble, nous jugeons ceux que nous rencontrons. Nous nous faisons une opinion à partir de la forme d'une mâchoire, de l'éclat d'un regard, du dessin d'une bouche. Je me demande si nous avons plus souvent raison que tort. Les romans et les pièces de théâtre sont rarement fidèles à la réalité parce que leurs auteurs, peut-être par nécessité, conçoivent leurs personnages d'une seule pièce. lls ne peuvent se permettre de les faire se contredire car ils deviendraient alors inintelligibles et pourtant c'est la contradiction qui caractérise la plupart d'entre nous. Nous formons un ensemble hétéroclite de qualités incompatibles. Dans les manuels de logique, on vous dit qu'il est absurde de prétendre que le jaune est tubulaire et que la gratitude est plus lourde que l'air ; mais dans ce mélange de contradictions qui constitue l'être humain, le jaune peut très bien être une voiture à chevaux et la gratitude, le milieu de la semaine prochaine. Je hausse les épaules lorsque certains me disent que leur première impression est toujours la meilleure. Je me dis qu'ils doivent être affligés d'un manque de jugement ou d'un excès de vanité. Quant à moi je m'aperçois que, plus je connais les gens et plus ils me déconcertent ; mes plus vieux amis sont ceux précisément dont je peux dire que j'ignore à peu près tout à leur sujet."


For thirty years now I have been studying my fellow–men. I do not know very much about them. I should certainly hesitate to engage a servant on his face, and yet I suppose it is on the face that for the most part we judge the persons we meet. We draw our conclusions from the shape of the jaw, the look in the eyes, the contour of the mouth. I wonder if we are more often right than wrong. Why novels and plays are so often untrue to life is because their authors, perhaps of necessity, make their characters all of a piece. They cannot afford to make them self–contradictory, for then they become incomprehensible, and yet self–contradictory is what most of us are. We are a haphazard bundle of inconsistent qualities. In books on logic they will tell you that it is absurd to say that yellow is tubular or gratitude heavier than air ; but in that mixture of incongruities that makes up the self yellow may very well be a horse and cart and gratitude the middle of next week. I shrug my shoulders when people tell me that their first impressions of a person are always right. I think they must have small insight or great vanity. For my own part I find that the longer I know people the more they puzzle me: my oldest friends are just those of whom I can say that I don’t know the first thing about them.   


mercredi 8 septembre 2021

Maugham (H. James)

Maugham, L'Art de la nouvelle (trad. F. Berthet), in L'Humeur passagère, Belles-Lettres 2011 :

"Prenons, par exemple, les nouvelles de Henry James. Il en écrivit beaucoup, et elles font l’admiration des lecteurs cultivés dont l’opinion mérite le respect. J’imagine qu’il est impossible à quiconque connut personnellement Henry James de le lire sans émotion. Il faisait passer le ton de sa voix dans chaque ligne qu’il écrivait, et l’on accepte les volutes de son style, sa prolixité et ses maniérismes parce qu’ils sont l’essence même du charme, de la gentillesse et de l’amusante emphase de l’homme dont on se souvient. Malgré tout, je persiste à trouver ses nouvelles extrêmement peu satisfaisantes. Je n’y crois pas. Et je n’arrive pas à croire qu’on puisse d’un côté imaginer l’agonie d’un enfant atteint de diphtérie, et de l’autre inventer une mère qui préférerait le laisser mourir plutôt que de lui permettre d’atteindre l’âge où il pourrait lire les livres de son père. C’est pourtant ce qui se passe dans une nouvelle intitulée L’Auteur de Beltraffio. Je ne pense pas que Henry James ait jamais su comment se comportaient les gens de tous les jours. Ses personnages sont dépourvus de tripes et d’organes sexuels."


Take, for instance, the stories of Henry James. He wrote many, and they are greatly admired by cultivated readers whose opinion one is bound to respect. It is impossible, I imagine, for anyone who knew Henry James in the flesh to read his stories dispassionately. He got the sound of his voice into every line he wrote, and you accept the convoluted style of so much of his work, his long-windedness and his mannerisms, because they are part and parcel of the charm, benignity and amusing pomposity of the man you remember. But, for all that, I find his stories highly unsatisfactory. I do not believe them. I do not believe that anyone who could visualise a child’s agony when suffering from diphtheria could conceive that the child’s mother would let him die sooner than allow him to grow up and read his father’s books. This is what happens in a story called The Author of Beltraffio. I don’t think Henry James ever knew how ordinary people behave. His characters have neither bowels nor sexual organs.