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dimanche 19 janvier 2025

Goethe (création)

Goethe, Entretiens avec Eckermann, 1828 : 


[traduction Delérot] 

"Toute fécondité d'une nature très-élevée, tout ce qui est aperçu important, invention, grande pensée, tout ce qui porte des fruits et a des résultats, tout cela n'obéit à personne et reste au-dessus de toute puissance terrestre. L'homme doit considérer ces choses comme des présents inespérés d'en haut, comme de purs enfants de Dieu, qu'il faut recevoir avec une joie respectueuse et vénérer. — Il y a là comme une puissance démoni(a)que, qui mène l'homme comme elle le veut, pendant qu'il croit agir par lui-même. Dans ces circonstances l'homme doit souvent être considéré comme l'instrument du gouvernement suprême du monde, comme l'outil qui a été jugé digne de recevoir l'impulsion divine. — Je parle ainsi en pensant combien de fois il est arrivé qu'une seule idée ait donné à des siècles entiers une physionomie différente, et qu'un seul homme ait mis sur son temps une empreinte qui se reconnaissait encore dans les générations suivantes et continuait à produire un heureux effet." 


[traduction ?] 

"Toute productivité sublimée, tout aperçu vraiment profond, toute pensée grande et fertile n'est du ressort de personne et se trouve être supérieure aux puissances terrestres. Ce sont des présents inespérés que l'homme reçoit d'en haut, de purs enfants de Dieu, qu'il doit accueillir avec une reconnaissance profonde et vénérer. cela nous rappelle le démonique qui fait de l'homme ce qu'il veut, et auquel l'homme, sans le savoir, s'abandonne, tout en croyant suivre ses propres inclinations. En pareils cas l'homme doit bien souvent être considéré comme l'instrument de la puissance qui régit l'univers, comme un vase reconnu digne d'accueillir un contenu divin. En disant cela, je considère combien de fois une seule idée a changé la physionomie de siècles entiers et combien de fois des individus isolés, par ce qui émanait d'eux, ont marqué leur époque d'une empreinte qu'on reconnaît encore dans les générations suivantes, où elle a continué d'exercer son action bienfaisante."


mercredi 21 août 2024

Goethe (anticipation)

Gœthe, Les Affinités électives, I, VI trad. Carlowitz (1844) :

"Les hommes comprennent en général très-difficilement l’importance d’un petit sacrifice en faveur d’un grand avantage ; il est rare de tendre vers un but sans dédaigner les moyens qui peuvent y conduire. Souvent même ils se trompent aussi complètement sur les moyens que sur le but. Persuadés qu’il faut remédier au mal à la place où ils le voient et où ils le sentent, ils s’inquiètent fort peu du point d’où part son action malfaisante. Au reste, ce point est presque toujours insaisissable pour la multitude dont l’intelligence, souvent très-grande pour l’instant actuel, ne va jamais jusqu’à prévoir le lendemain. Ajoute à cela que les réformes qui favorisent le bien-être général froissent toujours quelques intérêts particuliers, et tu comprendras sans peine pourquoi il est si difficile de les exécuter quand on n’est pas armé du pouvoir d’une souveraineté absolue."


mardi 4 avril 2023

Goethe (unité)

Gœthe

Lettre du 17 11 84 à Knebel (à propos de l'intermaxillaire) : 

"Ce qui caractérise chaque être, c'est la concordance de toutes ses parties, et l'homme est homme aussi bien par la forme (Gestalt) et la nature de sa mâchoire supérieure  que par la forme et la nature de son petit doigt de pied."


Campagne de France (trad. Porchat) : 

"Jamais peut-être je n'ai autant été de l'avis des physiognomonistes qui prétendent qu'un être vivant est toujours parfaitement d'accord avec lui-même dans ses actes et dans ses manières, et que chaque monade, en entrant dans la réalité, se manifeste avec l'unité la plus parfaite de ses diverses propriétés."


(à l'occasion de la trad. en fr. de La Métamorphose des Plantes) : 

"[la métamorphose est] un concept supérieur qui règne sur le régulier et l'irrégulier, et selon lequel se produit […] aussi bien la tulipe régulière que la plus étrange orchidée. […] Lorsqu'une plante, par des lois internes, ou sous une influence extérieure, modifie son apparence (Gestalt) et le rapport entre ses parties, il faut considérer ce fait comme absolument conforme à la loi, et ne considérer aucune de ces divergences comme une malformation ou une régression. Qu'un organe s'allonge ou se raccourcisse, s'élargisse ou se contracte, se soude ou se divise, tarde ou anticipe, se développe ou se dissimule – tout se fait selon la loi simple de la métamorphose dont les effets font apparaître aux regards aussi bien le symétrique que le bizarre, le fécond que le stérile, le saisissable que l'incompréhensible." 


dimanche 26 février 2023

Goethe (art et nature)

Goethe, lettre du 23 déc. 1786 à la Duchesse de Saxe-Weimar :

[Briefe und Briefe an Goethe, Hambuger Ausgabe, 2, Munich, 1976, p. 31 cité in Lacoste, Jean, Goethe, science et philosophie, p. 7]

"Il est plus commode et plus facile d’observer et d’apprécier la nature que l’art ; le plus humble produit de la nature a en lui la totalité de sa perfection et je n’ai besoin que d’avoir des yeux pour voir ; je peux alors découvrir les relations, je suis sûr qu’à l’intérieur d’un petit cercle toute une existence véritable est enserrée. 

Une œuvre d’art, à l’inverse, a sa perfection en dehors d’elle, le « meilleur » se trouve dans l’idée de l’artiste, qu’il atteint rarement ou jamais, [et] dans certaines lois admises qui découlent certes de la nature de l’art et du métier, mais qui ne sont pas aussi faciles à comprendre et à déchiffrer que les lois de la nature vivante. Il y a beaucoup de tradition dans les œuvres d’art, tandis que les œuvres de la nature sont toujours comme la parole que Dieu vient de prononcer ."



dimanche 22 janvier 2023

Goethe (figure humaine)

Gœthe, Introduction aux Propylées, in Ecrits sur l'art, GF p. 149 : 

"La figure humaine ne saurait être saisie uniquement par la contemplation de sa surface. Si on veut véritablement contempler et imiter la belle totalité toute une qui se meut devant nos yeux en des ondulations vivantes, il faut mettre à nu son intérieur, distinguer ses différentes parties, prendre note de leurs liaisons et connaître leurs différences, il faut s'instruire des effets et contre-effets, s'imprégner de ce qui est enfoui et constitue le fondement de l'apparition extérieure. Le regard porté sur la surface d'un être vivant déconcerte l'observateur, et en cette occasion, comme en d'autres, l'adage suivant, plein de vérité, est de mise : on voit seulement ce qu'on connaît. Car, de même que celui qui a la vue courte voit mieux un objet dont il commence à s'éloigner qu'un objet duquel il ne commence que de s'approcher, parce que dans le premier cas la vision spirituelle lui vient en aide, on peut dire que la perfection de la contemplation réside au fond dans la connaissance.

Avec quelle perfection un connaisseur de l'histoire naturelle, pour autant qu'il soit aussi dessinateur, ne reproduit-il pas les objets, car il comprend et accentue l'importance et le caractère significatif des parties dont découle le caractère du Tout."


Die vornehmste Forderung, die an den Künstler gemacht wird, bleibt immer die: daß er sich an die Natur halten, sie studieren, sie nachbilden, etwas, das ihren Erscheinungen ähnlich ist, hervorbringen solle.

Wie groß, ja wie ungeheuer diese Anforderung sei, wird nicht immer bedacht, und der wahre Künstler selbst erfährt es nur bei fortschreitender Bildung. Die Natur ist von der Kunst durch eine ungeheure Kluft getrennt, welche das Genie selbst, ohne äußere Hülfsmittel, zu überschreiten nicht vermag.

Alles, was wir um uns her gewahr werden, ist nur roher Stoff, und wenn sich das schon selten genug ereignet, daß ein Künstler durch Instinkt und Geschmack, durch Übung und Versuche, dahin gelangt, daß er den Dingen ihre äußere schöne Seite abzugewinnen, aus dem vorhandenen Guten das Beste auszuwählen, und wenigstens einen gefälligen Schein hervorzubringen lernt; so ist es, besonders in der neuern Zeit, noch viel seltner, daß ein Künstler sowohl in die Tiefe der Gegenstände, als in die Tiefe seines eignen Gemüts zu dringen vermag, um in seinen Werken nicht bloß etwas leicht- und oberflächlich wirkendes, sondern, wetteifernd mit der Natur, etwas geistisch-organisches hervorzubringen, und seinem Kunstwerk einen solchen Gehalt, eine solche Form zu geben, wodurch es natürlich zugleich und übernatürlich erscheint.


vendredi 13 janvier 2023

Goethe (art)

Gœthe, Architecture allemande [1772], GF p. 84 : 

"Ils veulent nous faire croire que les beaux-arts sont nés de la tendance, qui supposément nous animerait, à embellir les objets de notre environnement. Il n'en est rien ! Car le sens dans lequel cela pourrait être vrai découle de la manière dont le bourgeois et l'artisan emploient les mots, mais non pas les philosophes.

L'art est déjà créateur longtemps avant qu'il ne devienne beau, et pourtant cet art-là est vrai et grand, souvent même plus vrai et plus grand que le bel art lui-même. Car la nature créatrice de l'homme se montre agissante dès que son existence matérielle est assurée. Dès qu'il est sans objet d'inquiétude ni de peur, le demi-dieu, agissant sereinement, cherche des matières à l'alentour afin de leur insuffler son esprit. C'est ainsi que le sauvage en vient à façonner ses noix de coco, ses plumes et son corps de traits extravagants, de figures horribles, de couleurs criardes. Et même si cette imagerie se composait des formes les plus arbitraires, elle serait néanmoins harmonieuse, fût-elle dépourvue de proportions, car elle a été créée comme totalité caractéristique par l'unité d'une sensibilité."



lundi 21 mars 2022

Goethe + Valéry (sensibilité)

Goethe, Conversations avec Eckermann p. 209 : 

"L’œil éprouve le besoin du changement et [...] n’aime pas s’arrêter longtemps sur la même couleur, mais en requiert une autre, et avec tant d’impétuosité qu’il se la crée lui-même quand il ne la trouve pas dans la réalité [...]. Il n’est est pas seulement ainsi pour tous nos sens, mais aussi pour des facultés plus élevées de notre être."


Valéry, Cahiers Pléiade 1-1168 

"Les sens "reçoivent" sans doute. Mais ils 'demandent' aussi. C'est un point capital, toujours oublié."

Valéry, Notion générale de l'Art pléiade 1-1409 : 

"[l'activité artistique] s'oppose [...] d'elle-même au loisir vide. La sensibilité, qui est son principe et sa fin, a horreur du vide. Elle réagit spontanément contre la raréfaction des excitations. Toutes les fois qu'une durée sans occupation ni préoccupation s'impose à l'homme, il se fait en lui un changement d'état marqué par une sorte d'émission, qui tend à rétablir l'équilibre des échanges entre la puissance et l'acte de la sensibilité. Le tracement d'un décor sur une surface trop nue, la naissance d'un chant dans un silence trop ressenti, ce ne sont que des réponses, des compléments, qui compensent l'absence d'excitations - comme si cette absence, que nous exprimons par une simple négation, agissait positivement sur nous. On peut surprendre ici le germe même de la production de l'œuvre d'art."


mercredi 2 mars 2022

Nietsche + Goethe (génie)

Nietzsche, Humain, trop humain II, § 176 [trad. Desrousseaux, Albert et Kremer-Marietti], Livre de Poche p. 380 : 

"Les porte-parole des dieux. – Le poète exprime les opinions générales et supérieures que possède un peuple, il en est le porte-parole et la flûte, – mais, grâce au mètre et à toutes les autres techniques artistiques, il les exprime de façon que le peuple les prenne pour quelque chose de tout nouveau et de merveilleux, et se figure sérieusement que le poète est le porte-parole des dieux. Enveloppé dans les nuages de la création, le poète lui-même oublie d’où il tient toute sa sagesse intellectuelle – de ses père et mère, des maîtres et des livres de tous genres, de la rue, et surtout des prêtres ; il est trompé par son propre art et il croit vraiment, aux époques naïves, que Dieu parle par sa bouche, qu’il crée dans un état d’illumination religieuse : – tandis qu’en réalité il ne dit que ce qu’il a appris, la sagesse populaire et la folie populaire confondues. Donc : en tant que le poète est véritablement vox populi, il passe pour être vox dei."


Das Mundstück der Götter. – Der Dichter spricht die allgemeinen höheren Meinungen aus, welche ein Volk hat, er ist deren Mundstück und Flöte – aber er spricht sie, vermöge des Metrums und aller anderen künstlerischen Mittel so aus, daß das Volk sie wie etwas ganz Neues und Wunderhaftes nimmt und es vom Dichter allen Ernstes glaubt, er sei das Mundstück der Götter. Ja, in der Umwölkung des Schaffens vergißt der Dichter selber, wo er alle seine geistige Weisheit her hat – von Vater und Mutter, von Lehrern und Büchern aller Art, von der Straße und namentlich von den Priestern; ihn täuscht seine eigene Kunst und er glaubt wirklich, in naiver Zeit, daß ein Gott durch ihn rede, daß er im Zustande einer religiösen Erleuchtung schaffe, – während er eben nur sagt, was er gelernt hat, Volks-Weisheit und Volks-Torheit untereinander. Also: insofern der Dichter wirklich vox populi ist, gilt er als vox dei.


Goethe, Entretiens avec Eckermann [Wikisource] :

"Les Français voient dans Mirabeau leur Hercule, et ils ont parfaitement raison. Mais ils oublient qu’un colosse se compose de fragments, et que l’Hercule de l’antiquité lui-même était un être collectif, qui réunissait sur son nom avec ses exploits les exploits d’autres héros. – Au fond, nous avons beau faire, nous sommes tous des êtres collectifs ; ce que nous pouvons appeler vraiment notre propriété, comme c’est peu de chose ! et, par cela seul, comme nous sommes peu de chose ! Tous, nous recevons d’autrui, tous nous apprenons, aussi bien de ceux qui existaient avant nous que de nos contemporains. Le plus grand génie lui-même n’irait pas loin s’il était obligé de tout prendre en lui-même. Mais beaucoup d’excellentes gens ne comprennent pas cela."




mardi 28 décembre 2021

Goethe (nature)

   Goethe, Les Souffrances du jeune Werther, Lettre du 18 août, trad. Porchat 1860 :
   "Ce sentiment de la nature vivante, qui remplit, qui réchauffe mon cœur, qui versait dans mon sein des torrents de délices, et faisait à mes yeux un paradis du monde qui m’environne, devient maintenant pour moi un insupportable bourreau, un génie persécuteur, attaché sans cesse à mes pas. [...] Ce qui me ronge le cœur, c’est la force dévorante qui est cachée dans la nature entière, et n’a rien produit qui ne détruise son voisin et ne se détruise soi-même. C’est ainsi que je poursuis avec angoisse ma course chancelante, environné du ciel et de la terre et de leurs forces actives ; je ne vois rien qu’un monstre qui dévore, qui rumine éternellement."

Das volle, warme Gefühl meines Herzens an der lebendigen Natur, das mich mit so vieler Wonne überströmte, das rings umher die Welt mir zu einem Paradiese schuf, wird mir jetzt zu einem unerträglichen Peiniger, zu einem quälenden Geist, der mich auf allen Wegen verfolgt [...] ; mir untergräbt das Herz die verzehrende Kraft, die in dem All der Natur verborgen liegt; die nichts gebildet hat, das nicht seinen Nachbar, nicht sich selbst zerstörte. Und so taumle ich beängstigt. Himmel und Erde und ihre webenden Kräfte um mich her: ich sehe nichts als ein ewig verschlingendes, ewig wiederkäuendes Ungeheuer.

 

dimanche 5 juillet 2020

Goethe + Novalis + Valéry + Gadda (désirs)


  Goethe, Poésie et vérité : 
"Nos désirs sont les pressentiments des facultés qui sont en nous, les avant-coureurs de ce que nous sommes en état de faire ; ce que nous pouvons et désirerions être se représente à notre imagination hors de nous et dans l'avenir : nous aspirons à ce que nous possédons déjà secrètement. Ainsi, une prévision passionnée [Sehnsucht] transforme une possibilité véritable en une réalité imaginaire. Du moment que cette tendance existe nettement dans notre nature, à chaque degré de notre développement, une partie de notre primitif désir s'accomplit, en ligne droite si les circonstances sont favorables, et, si elles sont contraires, par un détour, d'où nous nous écartons toujours pour redresser notre chemin..."

  Novalis, Grains de pollen § 14 (trad. Margantin) :
"Comment un homme peut-il avoir du sens pour quelque chose s’il n’en n’a pas le germe en lui ? Ce que je dois comprendre doit se développer organiquement en moi ; et ce que j’ai l’air d’apprendre n’est que nourriture, incitation de l’organisme."  

  Valéry, Eupalinos Pléiade t. 2 p. 114 : 
« Rien ne peut nous séduire, rien nous attirer ; rien ne fait se dresser notre oreille, se fixer notre regard ; rien, par nous, n'est choisi dans la multitude des choses, et ne rend inégale notre âme, qui ne soit, en quelque manière, ou préexistant dans notre être, ou attendu secrètement par notre nature. Tout ce que nous devenons, même passagèrement, était préparé. »

  Gadda, Au parc, un soir de mai, in L'Adalgisa, Seuil :
"[...] la goethéenne Gelegenheit, qui postule une pré-efficience et pré-existence réceptive de l’esprit - en amour, donc, une disponible valence ?"

jeudi 18 juin 2020

Goethe (art)

Goethe, Conversations avec Eckermann, traduction Jean Chuzeville, Gallimard p. 511-513 :  

« Il posa devant moi un paysage de Rubens. ‘Sans doute avez-vous déjà vu chez moi cette gravure ; mais on ne regarde jamais assez les chefs-d'œuvre. Et cette fois il s'agit de quelque chose de très particulier. […] Tous ces objets que nous voyons ici représentés : le troupeau de moutons, la charrette de foin, les chevaux, les travailleurs qui rentrent des champs, de quel côté sont-ils éclairés ?

- Il reçoivent ta lumière, dis-je, sur le côté tourné vers nous et projettent l'ombre vers l'intérieur du tableau. Surtout les paysans qui rentrent, au premier plan, sont en pleine lumière, ce qui produit un bel effet.

- Mais d'où Rubens a-t-il donc tiré ce bel effet ?

- Du fait, répondis-je, qu'il fait apparaître ces figures claires sur un fond sombre.

- Mais ce fond sombre, insista Goethe, d'où vient-il ?

- C’est l'ombre puissante que projette le groupe d'arbres devant les personnages. Tiens, mais comment cela ? poursuivis-je avec étonnement, les figures projettent leur ombre vers l'intérieur du tableau ? le groupe d'arbres, au contraire, projette la sienne vers le spectateur ? Nous avons ainsi la lumière de deux côtés opposés, ce qui est contraire à la nature !

- C’est là précisément le point, fit Goethe avec un léger sourire. C'est par là que Rubens se manifeste grand et montre qu'avec son libre génie, il se tient au-dessus de la nature et la subordonne à ses fins supérieures. La double lumière est certainement arbitraire, et vous pouvez bien dire que c'est contre nature. Mais si c'est contre nature, je dis en même temps que c'est plus haut que la nature, je dis que le geste hardi du maître révèle ainsi de façon géniale que l'art n'est pas entièrement soumis à la nécessité naturelle, mais qu'il a ses propres lois.

Sans doute, poursuivit Goethe, l’artiste doit dans les détails imiter fidèlement et religieusement la nature ; dans la structure des os, dans la disposition des tendons et des muscles d’un animal, il ne doit rien altérer suivant son bon plaisir de peur d’en gâter le caractère particulier et de détruire la nature. Mais dans les régions supérieures de l’art, où le tableau devient à proprement parler un tableau, l’artiste a un jeu plus libre et peut même recourir aux fictions, comme Rubens l’a fait dans ce paysage à double lumière […] L’artiste veut parler au monde par le moyen d’un tout ; or ce tout, il ne le trouve pas dans la nature ; c’est le fruit de son propre génie. »


dimanche 10 mai 2020

Goethe (portrait)


Gœthe, Introduction pour la revue Propylées, 1798, in Écrits sur l'art, éd. Schaeffer-Todorov, GF p. 149 : 
« La figure humaine ne saurait être saisie uniquement par la contemplation de sa surface. Si on veut véritablement contempler et imiter la belle totalité toute une qui se meut devant nos yeux en des ondulations vivantes, il faut mettre à nu son intérieur, distinguer ses différentes parties, prendre note de leurs liaisons et connaître leurs différences, il faut s'instruire des effets et contre-effets, s'imprégner de ce qui est enfoui et constitue le fondement de l'apparition extérieure. Le regard porté sur la surface d'un être vivant déconcerte l'observateur, et en cette occasion, comme en d'autres, l'adage suivant, plein de vérité, est de mise : on voit seulement ce qu'on connaît. Car, de même que celui qui a la vue courte voit mieux un objet dont il commence à s'éloigner qu'un objet duquel il ne commence que de s'approcher, parce que dans le premier cas la vision spirituelle lui vient en aide, on peut dire que la perfection de la contemplation réside au fond dans la connaissance.
Avec quelle perfection un connaisseur de l'histoire naturelle, pour autant qu'il soit aussi dessinateur, ne reproduit-il pas les objets, car il comprend et accentue l'importance et le caractère significatif des parties dont découle le caractère du Tout. »

Die menschliche Gestalt kann nicht bloß durch das Beschauen ihrer Oberfläche begriffen werden, man muß ihr Inneres entblößen, ihre Teile sondern, die Verbindungen derselben bemerken, die Verschiedenheiten kennen, sich von Wirkung und Gegenwirkung unterrichten, das Verborgne, Ruhende, das Fundament der Erscheinung sich einprägen, wenn man dasjenige wirklich schauen und nachahmen will, was sich, als ein schönes ungetrenntes Ganze, in lebendigen Wellen, vor unserm Auge bewegt. Der Blick auf die Oberfläche eines lebendigen Wesens verwirrt den Beobachter, und man darf wohl hier, wie in andern Fällen, den wahren Spruch anbringen: Was man weiß, sieht man erst! denn wie derjenige, der ein kurzes Gesicht hat, einen Gegenstand besser sieht, von dem er sich wieder entfernt, als einen, dem er sich erst nähert, weil ihm das geistige Gesicht nunmehr zu Hülfe kommt, so liegt eigentlich in der Kenntnis die Vollendung des Anschauens.
Wie gut bildet ein Kenner der Naturgeschichte, der zugleich Zeichner ist, die Gegenstände nach, indem er das Wichtige und Bedeutende der Teile, woraus der Charakter des Ganzen entspringt, einsieht und den Nachdruck darauf legt.

lundi 21 octobre 2019

Goethe (unité du moi)


Goethe, Conversations avec Eckermann trad. Délerot p. 314   : 
« […] Un colosse se compose de fragments, et […] l'Hercule de l'antiquité lui-même était un être collectif, qui réunissait sur son nom avec ses exploits les exploits d'autres héros. — Au fond, nous avons beau faire, nous sommes tous des êtres collectifs ; ce que nous pouvons appeler vraiment notre propriété, comme c'est peu de chose ! et, par cela seul, comme nous sommes peu de chose ! Tous, nous recevons d'autrui, tous nous apprenons, aussi bien de ceux qui existaient avant nous que de nos contemporains. Le plus grand génie lui-même n'irait pas loin s'il était obligé de tout prendre en lui-même. Mais beaucoup d'excellentes gens ne comprennent pas cela, et avec leurs rêves d'originalité ils passent la moitié de leur vie à tâtonner dans l'obscurité. J'ai connu des artistes qui se vantaient de n'avoir suivi aucun maître, et de tout devoir à leur génie. Les fous ! comme si c'était possible ! Comme si le monde, à chacun de leurs pas, ne s'imposait pas à eux, et malgré leur sottise native, ne faisait point d'eux quelque chose ! Oui, je soutiens qu'un artiste qui ne ferait que passer devant les murs de cette chambre, et ne jetterait qu'un rapide coup d'œil sur les quelques dessins de grands maîtres qui y sont fixés, sortirait d'ici tout autre et plus grand, pour peu qu'il eût de génie ! Qu'y a-t-il de bon en nous, si ce n'est la force et le goût de nous approprier les éléments du monde extérieur et de nous en servir pour un but élevé ? » 

[…] sie vergessen, daß auch der Koloß aus einzelnen Teilen besteht und daß auch der Herkules des Altertums ein kollektives Wesen ist, ein großer Träger seiner eigenen Taten und der Taten anderer. Im Grunde aber sind wir alle kollektive Wesen, wir mögen uns stellen, wie wir wollen. Denn wie weniges haben und sind wir, das wir im reinsten Sinne unser Eigentum nennen! Wir müssen alle empfangen und lernen, sowohl von denen, die vor uns waren, als von denen, die mit uns sind. Selbst das größte Genie würde nicht weit kommen, wenn es alles seinem eigenen Innern verdanken wollte. Das begreifen aber viele sehr gute Menschen nicht und tappen mit ihren Träumen von Originalität ein halbes Leben im Dunkeln. Ich habe Künstler gekannt, die sich rühmten, keinem Meister gefolgt zu sein, vielmehr alles ihrem eigenen Genie zu danken zu haben. Die Narren! Als ob das überhaupt anginge! Und als ob sich die Welt ihnen nicht bei jedem Schritt aufdränge und aus ihnen, trotz ihrer eigenen Dummheit, etwas machte! Ja ich behaupte, wenn ein solcher Künstler nur an den Wänden dieses Zimmers vorüberginge und auf die Handzeichnungen einiger großer Meister, womit ich sie behängt habe, nur flüchtige Blicke würfe, er müßte, wenn er überhaupt einiges Genie hätte, als ein anderer und Höherer von hier gehen.