Gerber (Alain), Le Central :
"Ses collègues, il les a vus à l’œuvre. En 58, tous, ils étaient pour de Gaulle – sauf le surveillant général, un communiste notoire, et, il va sans dire, le philosophe. C’était déjà la même chose à Langres : un philosophe, il faut toujours que ça se distingue. On déciderait à l’unanimité de lui doubler son salaire, il trouverait le moyen d’être contre ! Bref. En 58, tous pour l’Algérie française, prêts à descendre dans la rue derrière les drapeaux tricolores. Deux ans plus tard, l’autodétermination est à l’ordre du jour et les mêmes suivent le grand Charles comme un seul homme. Et comme la quasi-totalité du troupeau. Le F.L.N. n’a pas de souci à se faire : il combat l’armée d’un peuple vaincu. Et même si les paras l’emportent sur le terrain, ceux qui les ont envoyés là-bas s’empresseront de se coucher devant les rebelles. Les Français se moquent d’être cocus, pourvu qu’on leur fiche la paix. S’ils avaient toujours été comme ça, il y a belle lurette qu’il n’y aurait plus de France du tout. Napoléon a collé son pied au cul de l’Europe entière, et maintenant on se défile devant trois marchands de tapis armés de leur plat à couscous. Diên Biên Phù a tout fichu par terre : voilà ce que ça devrait enseigner, un historien – et ce serait aussi une sacrée leçon de morale."