Affichage des articles dont le libellé est Amiel. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Amiel. Afficher tous les articles

lundi 15 juillet 2024

Amiel (penseur)

Amiel, Journal 27 février 1851 : 

"Le penseur est au philosophe ce que le dilettante est à l’artiste. Il joue avec la pensée et lui fait produire une foule de jolies choses de détail, mais il s’inquiète des vérités plus que de la vérité, et l’essentiel de la pensée, sa conséquence, son unité, lui échappe. Il manie agréablement son instrument, mais il ne le possède pas, et encore moins le crée-t-il. C’est un horticulteur et non un géologue, il ne laboure la terre que ce qu’il faut pour lui faire rendre des fleurs et des fruits, il ne la creuse pas assez pour la connaître. En un mot le penseur est un philosophe superficiel, fragmentaire, curieux ; c’est le philosophe littéraire, orateur, causeur, ou écrivain ; le philosophe est le penseur scientifique."


dimanche 5 mars 2023

Amiel (Traz - Einfühlung)

Amiel par Robert de Traz : Revue de Paris. septembre 1921 : 

"Un admirable génie de prostitution : 

Ainsi ce digne monsieur en jaquette noire et toujours ganté de Suède, qui, après avoir charmé un groupe de dames en faisant des tours d'adresse et en citant du Joubert, s'échappant dans le jardin de ses cousines pour jouer avec le gros chien ou regarder le clair de lune, n'était pas seulement courtois et cultivé : il communiquait avec l'univers. Alors que les autres hommes, emprisonnés, ont une peine extrême à comprendre ce qui se passe en dehors d'eux, il concevait avec beaucoup d'aisance et de vivacité ce qu'est la vie d'un Russe ou d'un ltalien, d'un arbre ou d'une hirondelle, d'un caillou ou d'une étoile. D'un coup d'œil il considérait la face extérieure des choses, puis il plongeait à l'intérieur pour les connaître du dedans : il devenait ces choses elles-mêmes. Amiel est un être à transformations ; il s'escamote et reparaît ailleurs. Cette puissance étrange de métamorphose, qui est sa faculté maîtresse et de plus en plus absorbante, lui a fait, à l'abri d'une existence monotone et réglée, courir des aventures d'une fantaisie transcendante. Chez cet homme si réellement vertueux, timide et poli, on découvre, transposé sur le plan intellectuel et imaginatif, un effrayant, un admirable génie de prostitution."



samedi 21 janvier 2023

Amiel (idées et institutions)

Amiel, Journal, 7  février  1872 (Schérer t. 2 p. 133) : 

"La foi bornée a beaucoup plus d'énergie que la foi éclairée ; le monde est à la volonté bien plus qu'à la sagesse. Il n'est donc pas sûr que la liberté triomphe du fanatisme, et d'ailleurs, jamais l'indépendance de la pensée n'aura la violence d'un préjugé. La solution, c'est la division de la tâche. Après ceux qui auront dégagé l'idéal de la foi pure et libre, viendront les violents qui la feront entrer dans les choses acquises, dans les préjugés et dans les institutions. N'est-ce pas déjà ce qui est arrivé au christianisme ? Après le doux Jésus, l'impétueux saint Paul et les âpres conciles. Il est vrai que c'est là ce qui a corrompu l'Évangile."



dimanche 13 novembre 2022

Amiel (sexe)

Amiel, Journal intime, 6 octobre 1860 :

"Mais comment dois-je appeler l'expérience de ce soir ? est-ce une déception, est-ce un enivrement ? ni l'un ni l'autre. J'ai eu pour la première fois une bonne fortune, et franchement, à côté de [ce] que l'imagination se figure ou se promet, c'est peu de chose. C'est quasi un seau d'eau fraîche. J'en suis bien aise. Cela m'a refroidi en m'éclairant. La volupté elle-même est aux trois quarts ou plus encore dans le désir, c'est-à-dire dans l'imagination. La poésie vaut infiniment mieux que la réalité. Mais l'intérêt vif de l'expérience est essentiellement intellectuel ; je puis enfin raisonner sur la femme sciemment, sans cette demi-niaiserie de l'ignorance, ou cette idéalisation fautive de la pensée, qui m'ont gêné jusqu'ici. Je vois le sexe entier avec le calme d'un mari, et je sais maintenant que, pour moi du moins, la femme physique n'est presque rien."


dimanche 6 novembre 2022

Amiel (radotage)

Amiel, Journal intime, 12 mars 1862 :

 "Quand on ne converse plus guère qu'avec soi-même, la prolixité du monologue est imminente ; le journal intime devient un peu comme ces vieilles dames qui, vivant seules, finissent par causer à leurs meubles et à leurs chats, pour maintenir leur aptitude à la parole. Il y a certaines semaines où je donne dans ce piège d'oisif solitaire et de vieillard rabâcheur. Il me semble qu'aujourd'hui, ma plume a terriblement marmotté entre ses dents de choses inutiles et connues. Le soliloque a tourné en cercle comme l'écureuil prisonnier."



mercredi 19 octobre 2022

Amiel (silence)

Amiel, Journal intime, 8 août 1865 p. 1066 : 

"Cette immense ouate de vapeur assourdit tous les bruits, et plonge dans un silence qui paraît le silence de la surdité. Me voilà donc dans l'état d'âme d'un sourd, qui voit clair et médite. Quelle solitude, et comme elle est favorable au travail ! On est tout entier à sa pensée, à son sujet. Le cœur en gémit, le cerveau s'en félicite. C'est à l'imagination à compenser le monde absent, à évoquer la nature si la pensée en a besoin. Il faut créer, quand on est dans le vide, que des vitres mornes, du papier blanc, et une plume sont tout le spectacle offert aux regards, et que l'oreille n'entend et n'entendra jamais plus rien. La création intérieure, la pensée ou la poésie, est alors une défensive indispensable contre la mort intellectuelle."


samedi 15 octobre 2022

Amiel (vaporisation)

Amiel, Journal intime, 3 juillet 1874 : 

"La fantasmagorie de l'âme me berce comme un yôghi de l'Inde, et tout devient pour moi fumée, illusion, vapeur, même ma propre vie. Je tiens si peu à tous les phénomènes, qu'ils finissent par passer sur moi comme des lueurs et s'en vont sans laisser d'empreinte. La pensée remplace l'opium. Elle peut enivrer tout éveillé et diaphanéiser les montagnes et tout ce qui existe... 

Je suis fluide comme un fantôme que l'on voit, mais qu'on ne peut saisir. Je ressemble à un homme, comme les mânes d'Achille, comme l'ombre de Créuse ressemblaient à des vivants ; sans avoir été mort, je suis un revenant. Les autres me paraissent des songes, et je suis un songe aux autres."


mardi 2 août 2022

Amiel (Corneille)

Amiel, Journal, 11 Juin 1869 :

"Lu La Mort de Pompée. Corneille déclare que ce sont les vers les plus pompeux qu'il ait jamais faits. Je suis toujours étonné, quand je reviens, après quelque intervalle, à notre tragédie classique, de l'énormité des préjugés qui régnent à son endroit. Elle est à cent lieues de l'art grec. C'est tendu, enflé, strapassé, déclamatoire ; on sent l'échasse et le porte-voix ; il y a du capitaine Fracasse, du Matador et du Rodomont dans ce style, qui est théâtral plutôt que dramatique, pompeux plutôt que noble. Dans cet art conventionnel, tout sonne creux et faux, on a la boursouflure de l'héroïsme plutôt que l'héroïsme, l'ostentation du grandiose plutôt que la vraie grandeur, la prestigieuse et aride lumière de la rampe plutôt que la belle lumière du jour. Tout est affectation et vise à l'effet.

Non, ce n'est point ainsi que parle la nature.

Et comment en pouvait-il être autrement, même avec l'âme fière de Corneille ? Trois mauvaises écoles devaient la faire aboutir à cet art frelaté. L'école de Lucain, c'est-à-dire de la décadence romaine ; l'école de l'Espagne, c'est-à-dire de l'exagération emphatique ; l'école de la monarchie absolue, c'est-à-dire de l'apparat et du décorum confondu avec la majesté ; (ajoutez-y le goût de la rhétorique et de la phrase, qui est inhérent à la race latine et qui broche sur le tout), n'en devait-il pas résulter inévitablement quelque chose de malsain, une manière sans naturel, un art qui blesse le vrai goût ?"


mardi 26 juillet 2022

Amiel (poème)

Amiel, Journal, Juin 1869 p. 813 :



Planter un matin tout cela

Là,

Que cette idée à mon esprit

Rit.

Non, je n'ai plus à ce ragoût

Goût

Depuis longtemps a pris ma faim

Fin ;

La fatigue mine et l'ennui

Nuit ;

Dépêtre-toi de là, pataud,

Tôt.

Abandonne-moi cette crèche

Rèche,

De toi prends, il en est besoin,

Soin.

Sache à temps dire : Adieu ma chère

Chaire ;

Salut, printemps, loisir ! — Salut,

Luth !

Rendez mon âme fatiguée

Gaie,

Faites ce cœur plein comme un œuf

Neuf ;

Que seule désormais la Muse

M'use,

Et cachez-moi bien des méchants,

Champs !

[...]

Je voudrais vivre à nouveaux frais,

Frais,

Frais comme au premier jour du globe

L'aube,

Frisant d'or ton flot amer,

Mer ;

Et n'ayant plus que Dieu pour maître,

Etre.

[...]



mercredi 13 juillet 2022

Amiel (mystère)

Amiel, Journal, 2 décembre 1851 : 

"Fais en toi la part du mystère, ne te laboure pas toujours tout entier du soc de l'examen, mais laisse en ton cœur un petit angle en jachères pour les semences qu'apportent les vents, et réserve un petit coin d'ombrage pour les oiseaux du ciel qui passent ; aie en ton âme une place pour l'hôte que tu n'attends pas, et un autel pour le dieu inconnu. Et si un oiseau chante dans ta feuillée, ne t'approche pas vite pour l'apprivoiser. Et si tu sens quelque chose de nouveau, pensée ou sentiment, s'éveiller dans le fond de ton être, n'y porte point vite la lumière ni le regard ; protège par l'oubli le germe naissant, entoure-le de paix, n'abrège pas sa nuit, permets-lui de se former et de croître, et n'ébruite pas ton bonheur. Œuvre sacrée de la nature, toute conception doit être enveloppée du triple voile de la pudeur, du silence et de l'ombre."


jeudi 14 avril 2022

Amiel (visage)


Amiel, Grains de mil (1854) :

"Combien de fois ne sommes-nous pas hypocrites en restant semblables à nous-mêmes au dehors et pour les autres, quand nous avons la conscience d'être devenus différents pour nous-mêmes et au dedans ! Ce n'est pas de l'hypocrisie au sens propre, car nous n'empruntons pas un autre personnage que le nôtre, mais c'est pourtant une sorte de mensonge. Ce mensonge humilie. Cette humiliation est un châtiment que le masque inflige au visage et que notre passé fait subir à notre présent. Et cette humiliation est bonne : car elle produit la honte ; et la honte engendre le repentir. Ainsi du mal sort le bien dans une âme droite, et la chute amène le relèvement."


vendredi 10 décembre 2021

Amiel (matérialisme)

   Amiel, Journal intime, 17 juin 1852 :
  "Le matérialisme est la doctrine auxiliaire de toute tyrannie d'un seul, ou des masses. Ecraser l'homme spirituel, moral, général, humain si l'on peut dire, en le spécialisant ; créer des rouages de la grande machine sociale et non plus des êtres complets, leur donner pour centre la société et non la conscience, asservir l'âme aux choses, dépersonnaliser l'homme, c'est la tendance dominante à notre époque. Atomisme moral et unité sociale, substitution des lois de la matière morte (gravitation, nombre, masse), aux lois de la nature morale (persuasion, adhésion, foi) ; l'égalité, principe du médiocre, devenant dogme ; l'unité par l'uniformité (catholicisme de la démocratie mal entendue) ; le nombre devenant raison ; toujours la quantité au lieu de la qualité ; la liberté négative qui n'a aucune règle en soi, et ne rencontre de limite que dans la force, prenant partout la place de la liberté positive, qui est la possession d'une règle intérieure, d'une autorité et d'un frein moraux : C'est le dilemme posé par Vinet, socialisme et individualisme. — Je dirais plus volontiers, c'est l'antagonisme éternel entre la lettre et l'esprit, entre la forme et le fond, entre l'extérieur et l'intérieur, entre l'apparence et la réalité, qui se retrouve dans la conception de toute chose et de toute idée. Le matérialisme épaissit et pétrifie tout, rend toute chose grossière et toute vérité fausse. Il y a un matérialisme religieux, politique, etc., qui gâte tout ce qu'il touche, liberté, unité, égalité, individualité."

 

samedi 30 octobre 2021

Amiel (tapage)

Amiel, Journal intime 26 Juillet 1857 (Éditions L'Âge d'Homme t. III pp. 407-408) : 

"À 10 1/2 heures du soir, sous le ciel étoilé, une troupe de campagnards, embossés* près des fenêtres des Malan, avec de la lumière, hurlaient des chansonnettes désagréables. Pourquoi ce croassement goguenard de notes volontairement fausses et de paroles dérisoires, égaie-t-il ces gens ? pourquoi cette ostentation effrontée du laid, pourquoi cette grimace grinçante de l'anti-poésie est-elle leur manière de se dilater et de s'épanouir dans la grande nuit solitaire et tranquille ? Pourquoi ? Par un secret et triste instinct. Par le besoin de se sentir dans toute sa spécialité d'individu, de s'affirmer, de se posséder exclusivement, égoïstement, idolâtriquement, en opposant son moi à tout le reste, en le mettant rudement en contraste avec la nature qui nous enveloppe, avec la poésie qui nous ravit à nous-mêmes, avec l'harmonie qui nous unit aux autres, avec l'adoration qui nous emporte vers Dieu, Non, non, non ! moi seul et c'est assez, moi par la négation, par la laideur, par la contorsion et l'ironie ; moi dans mon caprice, dans mon indépendance et dans ma souveraineté irresponsable ; moi affranchi par le rire, libre comme un démon, exultant de spontanéité, moi maître de moi, moi pour moi, monade invincible, être suffisant à soi, vivant enfin une fois par soi-même et pour soi-même : - voilà ce qui est au fond de cette joie ; un écho de Satan, la tentation de se faire centre, d'être comme un Elohim, la grande révolte. Mais c'est aussi la vision rapide du côté absolu de l'âme personnelle, l'exaltation grossière du sujet constatant par l'abus le droit de sa subjectivité, c'est la caricature de notre plus précieux privilège, c'est la parodie de notre apothéose, et l'encanaillement de notre suprême grandeur. Beuglez donc, ivrognes ; votre ignoble concert dans ses titubations charivariques révèle encore sans le savoir la majesté de la vie et la puissance de l'âme ; dans sa repoussante vulgarité, il n'appartient encore qu'à l'être supérieur, lequel, même en s'avilissant ne s'abuse pas tout entier et qui même en multipliant sur ses membres les chaînes de la matière, fait encore dans l'entrechoquement des anneaux de cette chaîne résonner le bruit divin de la liberté."

*  = abrités


mardi 19 octobre 2021

Renan (médiocrité)

Renan, Souvenirs d'enfance et de jeunesse : 

"Il se peut fort bien que l'état social à l'américaine vers lequel nous marchons, indépendamment de toutes les formes de gouvernement, ne soit pas plus insupportable pour les gens d'esprit que les états sociaux mieux garantis que nous avons traversés. On pourra se créer, en un tel monde, des retraites fort tranquilles. « L'ère de la médiocrité en toute chose commence, disait naguère un penseur distingué*. L'égalité engendre l'uniformité, et c'est en sacrifiant l'excellent, le remarquable, l'extraordinaire, que l'on se débarrasse du mauvais. Tout devient moins grossier, mais tout est plus vulgaire. » Au moins peut-on espérer que la vulgarité ne sera pas de sitôt persécutrice pour le libre esprit. Descartes, en ce brillant XVII° siècle, ne se trouvait nulle part mieux qu'à Amsterdam, parce que, « tout le monde y exerçant la marchandise », personne ne se souciait de lui. Peut-être la vulgarité générale sera-t-elle un jour la condition du bonheur des élus. La vulgarité américaine ne brûlerait point Giordano Bruno, ne persécuterait point Galilée. Nous n'avons pas le droit d'être fort difficiles. Dans le passé, aux meilleures heures, nous n'avons été que tolérés. Cette tolérance, nous l'obtiendrons bien, au moins de l'avenir. Un régime démocratique borné est, nous le savons, facilement vexatoire. Des gens d'esprit vivent cependant en Amérique, à condition de n'être pas trop exigeants. Noli me tangere est tout ce qu'il faut demander à la démocratie. Nous traverserons encore bien des alternatives d'anarchie et de despotisme avant de trouver le repos en ce juste milieu."


*Amiel 2 sept 1851, commentant Tocqueville


mercredi 29 septembre 2021

Amiel (hile)

 Amiel, Journal 10 août 1865 (Philine p. 174) : 

"Chacun de nous porte à l'état de cicatrice la marque du point par là où il tenait à la terre. C'est le hile* secret de ces graines ailées que nous sommes. C'est par là que nous avons bu les premières sèves de l'existence ; et ces premières influences sont indélébiles. Quelques renouvellements et transformations que nous ayons traversés depuis, notre germe, notre état primitif, notre fond se retrouvent en nous." 


*Hile, TLF : Cicatrice d'une graine qui correspond à son point d'attache au funicule.

lundi 6 septembre 2021

Amiel (surdité)

Amiel, Journal, 8 août 1865 (p. 1066) : 

« Cette immense ouate de vapeur assourdit tous les bruits, et plonge dans un silence qui paraît le silence de la surdité. Me voilà donc dans l'état d'âme d'un sourd, qui voit clair et médite. Quelle solitude, et comme elle est favorable au travail ! On est tout entier à sa pensée, à son sujet. Le cœur en gémit, le cerveau s'en félicite. C'est à l'imagination à compenser le monde absent, à évoquer la nature si la pensée en a besoin. Il faut créer, quand on est dans le vide, que des vitres mornes, du papier blanc, et une plume sont tout le spectacle offert aux regards, et que l'oreille n'entend et n'entendra jamais plus rien. La création intérieure, la pensée ou la poésie, est alors une défensive indispensable contre la mort intellectuelle."


mardi 31 août 2021

Amiel (virtualités)

Amiel, Journal intime, 13 mai 1872 : 

"Toute âme possède à l'état indiscernable l'ébauche ou la possibilité de tous les états humains. Avec un peu d'attention et de finesse elle peut donc faire écho à tout, et retrouver, en linéaments furtifs, ou du moins en virtualités dormantes les joies et les douleurs, les maladies, les vertus et les vices, les facultés et les décadences que la réalité nous montre en grand et en foule autour de nous."



samedi 31 juillet 2021

Amiel (recueillement)

Amiel, Grains de mil (1854)

"Il n'y a pas de parfums, de vertus, de trésors, qui n'aient besoin d'être renfermés ; n'ouvre pas portes et fenêtres à tous les vents du ciel, à tous les oiseaux de la forêt, à tous les passants de la terre ; aie en toi un sanctuaire, une chapelle intérieure qui soit aussi une citadelle et un lieu fort ; caches-y ton secret, ta vocation, tes principes, les archives de ton âme, l'eau lustrale de la religion, les armes de ta volonté, l'ex-voto de ta suprême idée ; reviens-y quotidiennement te retremper par la prière et la contemplation ; viens-y demander la foi et la fidélité à toi-même. Le recueillement, le retour au divin, il ne faut pas moins pour traverser la vie, ses tentations, ses dissipations, sans s'évaporer, se dissiper ou se corrompre. Et cette foi intérieure demande à être renouvelée tous les jours."


vendredi 28 mai 2021

Chevrillon (extase / Shelley / Amiel)

 

Chevrillon (André)*, Dans l'Inde (III) [Revue des deux mondes 3° période, tome 103, 1891] : 

"Shelley s’est fait terre avec la terre, fleur avec la fleur, ruisseau avec le ruisseau. Il s’est projeté dans toutes les formes, sa poésie est un reflet mouvant de la nature mouvante. Le sentiment durable sur lequel s’assoit une personnalité en est absent, et chez lui la sensation du moi est réduite à un minimum. A tous moments, il parle de cette extase dans laquelle on ne fait plus qu’un avec l’objet contemplé. Son âme n’est point distincte, isolée dans la nature, mais s’y éparpille toute. Par suite, toutes les formes de la nature lui apparaissent comme animées et vivantes, capables de sensation et de plus toujours en mouvement, toujours changeantes, toujours transformées. La sensation de la Vie, de la Vie à la fois une et multiple, voilà ce qu’exprime sa poésie. Au fond de l’univers il perçoit une âme, une âme dont nous sommes les pensées, dans laquelle la mort nous absorbe, qui tressaille dans le ver de terre et dans l’étoile, une âme dont la nature est le vêtement mystique, cachée sous les choses visibles et qu’à de rares minutes nous voyons luire à travers les formes belles et nobles comme une flamme pâle à l’intérieur d’un vase d’albâtre translucide. Qu’on relise ce Prométhée déchaîné, où tous les êtres s’unissent en chœur, et surtout l’étonnant dialogue de la Terre et de la Lune, et que l’on dise s’il n’a pas été ivre de la vie universelle éternellement jaillissante, circulant à travers toutes les choses, s’il n’a pas été transporté par la vision du Brahma vivant déployé au dehors dans les sons, le parfums et les couleurs.— Il n’a pas été au-delà. Il n’a pas aperçu le Brahma neutre, l’inqualifîé, l’immobile. Des deux étapes de l’intelligence et de la sensibilité hindoue, il n’a parcouru que la première. Il a connu le rêve, l’allégresse, l’extase des poètes védiques, il n’est pas allé jusqu’à l’inertie des gymnosophistes. Il fut panthéiste, mais d’un panthéisme joyeux, et il est resté sain et vaillant.

Amiel est un cas plus complet. Il a pénétré sous le Brahma vivant, il s’est engourdi dans l’immobilité du brahme « affranchi, » et chez lui l’aptitude au rêve et à la spéculation, la paralysie de la volonté, ont justement eu pour point de départ la faculté plastique que nous avons aperçue à l’origine du panthéisme hindou. « Mon esprit, dit-il, est le cadre vide d’un millier d’images effacées. Il est sans matière, il n’est plus que forme. Rentrer dans ma peau m’a toujours paru curieux, chose arbitraire et de convention. Je me suis apparu comme boîte à phénomènes, comme sujet sans individualité déterminée, et par conséquent ne me résignant qu’avec effort à jouer le rôle d’un particulier inscrit dans l’état civil d’une certaine ville et d’un certain pays. » 


* cf. Wikipédia 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Chevrillon


mercredi 23 septembre 2020

Amiel (extases)

 Amiel, Journal intime, éd. Scherer t. 1 pp. 43-44 (28 avril 1852, après-midi) :

« Ne retrouverai-je pas quelques-unes de ces rêveries prodigieuses, comme j’en ai eu quelquefois : un jour de mon adolescence, à l’aube, assis dans les ruines du château de Faucigny, une autre fois dans la montagne, sous le soleil de midi, au-dessus de Lavey, couché au pied d’un arbre et visité par trois papillons ; une nuit encore sur la grève sablonneuse de la mer du Nord, le dos sur la plage et le regard errant dans la Voie lactée ; de ces rêveries grandioses, immortelles, cosmogoniques où l’on porte le monde dans sa poitrine, où l’on touche aux étoiles, où l’on possède l’infini ? Moments divins, heures d’extase où la pensée vole de monde en monde, pénètre la grande énigme, respire large, tranquille, profonde comme la respiration de l’Océan, sereine et sans limites comme le firmament bleu ; visites de la muse Uranie, qui trace autour du front de ceux qu’elle aime le nimbe phosphorescent de la puissance contemplative et qui verse dans leur coeur l’ivresse tranquille du génie, sinon son autorité ; instants d’intuition irrésistible où l’on se sent grand comme l’univers et calme comme un dieu ! Des sphères célestes jusqu’à la mousse ou au coquillage, la création entière nous est alors soumise, vit dans notre sein et accomplit en nous son oeuvre éternelle avec la régularité du destin et l’ardeur passionnée de l’amour. Quelles heures ! quels souvenirs ! Les vestiges qui nous en restent suffisent à nous remplir de respect et d'enthousiasme, comme les visites du Saint-Esprit. Et retomber de ces cimes aux horizons sans bornes dans les ornières bourbeuses de la trivialité ! Quelle chute ! »