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vendredi 13 décembre 2024

Conrad (portrait)

Conrad, Au Cœur des ténèbres, I, trad. Mayoux : 

"Ma première entrevue avec le Directeur fut curieuse. Il ne me pria pas de m’asseoir, après ma marche de vingt milles dans la matinée. Tout en lui était commun, le teint, les traits, les manières, la voix. Il était de taille moyenne, avec un corps quelconque. Ses yeux, d’un bleu banal, étaient peut-être particulièrement froids, et véritablement il pouvait vous assener un regard tranchant et pesant comme une hache. Mais même à ce moment le reste de sa personne semblait se dissocier de son intention. Autrement, il n’y avait qu’une vague, indéfinissable expression sur ses lèvres, quelque chose de sournois – sourire, pas sourire – je me la rappelle, mais je ne saurais l’expliquer. […] C’était un trafiquant vulgaire, employé depuis sa jeunesse dans ces parages – rien de plus. Il était obéi, pourtant il n’inspirait ni affection ni crainte, ni même respect. Ce qu’il faisait, c’était mettre mal à l’aise. Voilà ! Mal à l’aise."



My first interview with the manager was curious. He did not ask me to sit down after my twenty-mile walk that morning. He was commonplace in complexion, in features, in manners, and in voice. He was of middle size and of ordinary build. His eyes, of the usual blue, were perhaps remarkably cold, and he certainly could make his glance fall on one as trenchant and heavy as an axe. But even at these times the rest of his person seemed to disclaim the intention. Otherwise there was only an indefinable, faint expression of his lips, something stealthy – a smile – not a smile – I remember it, but I can’t explain. […] He was a common trader, from his youth up employed in these parts – nothing more. He was obeyed, yet he inspired neither love nor fear, nor even respect. He inspired uneasiness. That was it ! Uneasiness. 


samedi 30 mars 2024

Conrad (côte)

Conrad, Au Cœur des ténèbres, trad. Mayoux : 

"Regarder d'un navire la côte filer, c'est comme réfléchir à une énigme. La voilà devant vous – souriante, renfrognée, aguichante, majestueuse, mesquine, insipide ou sauvage et toujours muette avec l'air de murmurer : 'Venez donc voir'. Celle-là était presque sans visage, comme en cours de fabrication, d'aspect hostile et monotone. Le bord d'une jungle colossale, d'un vert sombre au point de paraître presque noir, frangé d'une houle blanche, courait droit comme une ligne tracée à la règle, loin, loin le long d'une mer bleue dont le scintillement était estompé par un brouillard traînant. Le soleil était violent, la terre semblait luire et dégoutter de vapeur. Ça et là des taches d'un gris blanchâtre apparaissaient groupées au-delà de la houle blanche, avec à l'occasion un drapeau qui flottait au-dessus."


mercredi 6 mars 2024

Conrad (fleuve)

Conrad, Cœur des Ténèbres, trad. Aubry : 

"Remonter le fleuve, c’était se reporter, pour ainsi dire, aux premiers âges du monde, alors que la végétation débordait sur la terre et que les grands arbres étaient rois. Un fleuve désert, un grand silence, une forêt impénétrable. L’air était chaud, épais, lourd, indolent. Il n’y avait aucune joie dans l’éclat du soleil. Désertes, les longues étendues d’eau se perdant dans la brume des fonds trop ombragés. Sur des bancs de sable argentés des hippopotames et des crocodiles se chauffaient au soleil côte-à-côte. Le fleuve élargi coulait au travers d’une cohue d’îles boisées, on y perdait son chemin comme on eût fait dans un désert et tout le jour, en essayant de trouver le chenal, on se butait à des hauts fonds, si bien qu’on finissait par se croire ensorcelé, détaché désormais de tout ce qu’on avait connu autrefois, quelque part, bien loin, dans une autre existence peut-être. Il y avait des moments où le passé vous revenait, comme cela arrive parfois quand on n’a pas un moment de répit, mais il revenait sous la forme d’un rêve bruyant et agité, qu’on se rappelait avec étonnement parmi les accablantes réalités de cet étrange monde de plantes, d’eau et de silence. Et cette immobilité de toutes choses n’était rien moins que paisible. C’était l’immobilité d’une force implacable couvant on ne savait quel insondable dessein. Elle vous contemplait d’un air plein de ressentiment."


Going up that river was like traveling back to the earliest beginnings of the world, when vegetation rioted on the earth and the big trees were kings. An empty stream, a great silence, an impenetrable forest. The air was warm, thick, heavy, sluggish. There was no joy in the brilliance of sunshine. The long stretches of the waterway ran on, deserted, into the gloom of overshadowed distances. On silvery sandbanks hippos and alligators sunned themselves side by side.

The broadening waters flowed through a mob of wooded islands ; you lost your way on that river as you would in a desert, and butted all day long against shoals, trying to find the channel, till you thought yourself bewitched and cut off for ever from everything you had known once – somewhere – far away – in another existence perhaps. There were moments when one’s past came back to one, as it will sometimes when you have not a moment to spare for yourself ; but it came in the shape of an unrestful and noisy dream, remembered with wonder amongst the overwhelming realities of this strange world of plants, and water, and silence. And this stillness of life did not in the least resemble a peace. It was the stillness of an implacable force brooding over an inscrutable intention. It looked at you with a vengeful aspect.


mercredi 14 septembre 2022

Conrad (lecture)

Conrad, Un avant-poste du progrès 1 (trad. éd. Quarto) :

"Leur prédécesseur avait laissé quelques livres dépenaillés. Ils ramassèrent ces épaves de romans, et n'ayant encore jamais rien lu de ce genre, ils en furent surpris et amusés. Et ce furent, durant de longs jours, d'interminables discussions à propos de l'intrigue et des personnages. Au centre de l'Afrique, ils firent la connaissance de Richelieu et de d'Artagnan, d'Oeil-de-Faucon et du père Goriot et de beaucoup d'autres gens. Tous ces personnages imaginaires leur devinrent des sujets de conversation comme s'ils eussent été des amis véritables. Ils suspectaient leurs vertus, discutaient leurs intentions, dénigraient leurs succès, se scandalisaient de leur duplicité ou doutaient de leur courage. Le récit des crimes les remplissait d'indignation, tandis que les passages tendres et pathétiques les remuaient profondément. Carlier, se raclant la gorge, disait d'un ton militaire : "En voilà des bêtises !". Kayerts, ses grosses joues tremblotantes, les larmes aux yeux, passait la main sur son crâne chauve et déclarait : "C'est un livre magnifique. Je ne pensais pas qu'il existait des gens avec autant de talent au monde."


Their predecessor had left some torn books. They took up these wrecks of novels, and, as they had never read anything of the kind before, they were surprised and amused. Then during long days there were interminable and silly discussions about plots and personages. In the centre of Africa they made acquaintance of Richelieu and of d'Artagnan, of Hawk's Eye and of Father Goriot, and of many other people. All these imaginary personages became subjects for gossip as if they had been living friends. They discounted their virtues, suspected their motives, decried their successes; were scandalized at their duplicity or were doubtful about their courage. The accounts of crimes filled them with indignation, while tender or pathetic passages moved them deeply. Carlier cleared his throat and said in a soldierly voice, "What nonsense !" Kayerts, his round eyes suffused with tears, his fat cheeks quivering, rubbed his bald head, and declared. "This is a splendid book. I had no idea there were such clever fellows in the world."


jeudi 1 septembre 2022

Melville + Valéry + Conrad (bateaux)

Melville, La Vareuse blanche : 

[chap "conclusion", Pléiade II p. 739, cité t. IV p. 1304, notes s. Billy Budd]

"Vu de l'extérieur, notre bâtiment est un mensonge, car, du dehors, on n'en perçoit que le pont bien astiqué, ainsi que les planches de bordage, peintes et repeintes, situées au-dessus du niveau de l'eau ; tandis que la masse énorme de notre architecture, avec l'ensemble de ses magasins secrets, vogue à jamais au-dessous de la surface."


Valéry, Instants : 

"La personne peut se comparer à un vaisseau dont la partie vulnérable et essentielle se trouve sous la flottaison. Ce que l’on voit est œuvres mortes, décoration possible. Les agitations de la mer découvrent en partie les œuvres vives, qui sont ici : la sensibilité des organes vitaux (sympathique et pneumogastrique) et les sources d’énergie profonde, le tout plus ou moins lié à quelques secrets.

C’est là ce que guette et vise son ennemi intelligent."


Valéry (Conversation avec Conrad, citée in Souvenirs et réflexions) : 

"Nos amiraux, selon lui, recevaient du pouvoir central des recommandations expresses de ménager les œuvres vives de l'ennemi et d'en capturer les vaisseaux plutôt que de viser à les détruire. En conséquence, nous envoyions nos bordées dans les gréements et les batteries. Mais l'Anglais tirait à couler..." 


mardi 2 juin 2020

Conrad (jeunesse)


Conrad, Jeunesse (trad. G. Jean-Aubry) : 
« Je n’ai pas besoin de vous dire ce que c’est que de tosser dans une embarcation non pontée. Je me rappelle des nuits et des jours de calme plat, où nous souquions, nous souquions et où le canot semblait immobile comme ensorcelé dans le cercle de l’horizon. Je me rappelle la chaleur, le déluge des grains qui nous obligeaient à écoper sans arrêt pour sauver notre peau (mais qui remplissaient notre baril) et je me rappelle les seize heures d’affilée que nous passâmes, la bouche sèche comme de la cendre, tandis qu’avec un aviron de queue, je tenais mon premier commandement debout à la lame. Je n’avais pas su jusque-là si j’étais vraiment un bon marin. Je me rappelle les visages tirés, les silhouettes accablées de nos deux matelots, et je me rappelle ma jeunesse, ce sentiment qui ne reviendra plus – le sentiment que je pouvais durer éternellement, survivre à la mer, au ciel, à tous les hommes, ce sentiment dont l’attrait décevant nous porte vers des joies, vers des dangers, vers l’amour, vers l’effort illusoire – vers la mort : conviction triomphante de notre force, ardeur de vie brûlant dans une poignée de poussière, flamme au cœur, qui chaque année s’affaiblit, se refroidit, décroît et s’éteint – et s’éteint trop tôt, trop tôt – avant la vie elle-même. »

I need not tell you what it is to be knocking about in an open boat. I remember nights and days of calm when we pulled, we pulled, and the boat seemed to stand still, as if bewitched within the circle of the sea horizon. I remember the heat, the deluge of rain-squalls that kept us baling for dear life (but filled our water-cask), and I remember sixteen hours on end with a mouth dry as a cinder and a steering-oar over the stern to keep my first command head on to a breaking sea. I did not know how good a man I was till then. I remember the drawn faces, the dejected figures of my two men, and I remember my youth and the feeling that will never come back any more—the feeling that I could last for ever, outlast the sea, the earth, and all men; the deceitful feeling that lures us on to joys, to perils, to love, to vain effort—to death; the triumphant conviction of strength, the heat of life in the handful of dust, the glow in the heart that with every year grows dim, grows cold, grows small, and expires—and expires, too soon—before life itself.

vendredi 20 décembre 2019

Conrad (art)


Conrad, Le Nègre du Narcisse, préface : 
« Arrêter pour un temps les mains occupées aux œuvres pratiques de la terre, obliger des hommes absorbés par la vue lointaine de succès matériels à contempler un moment autour d'eux une vision de forme, de couleurs, de lumière et d'ombre ; les faire s'arrêter, l'espace d'un regard, d'un soupir, d'un sourire, tel est le but, difficile et fuyant, et qui n'est donné qu'à bien peu d'entre nous d'atteindre. Mais quelquefois, par l'effet de la grâce et du mérite, même cette tâche-là peut être accomplie. Et lorsqu'elle est accomplie, - ô merveille ! - toute la vérité de la vie s'y trouve : un moment de vision, un soupir, un sourire et le retour à un éternel repos. »

 « To arrest, for the space of a breath, the hands busy about the work of the earth, and compel men entranced by the sight of distant goals to glance for a moment at the surrounding vision of form and colour, of sunshine and shadows ; to make them pause for a look, for a sigh, for a smile -- such is the aim, difficult and evanescent, and reserved only for a very few to achieve. But sometimes, by the deserving and the fortunate, even that task is accomplished. And when it is accomplished - behold ! - all the truth of life is there : a moment of vision, a sigh, a smile - and the return to an eternal rest. »

mercredi 27 novembre 2019

Conrad (individu et société)


Conrad, Un avant-poste du progrès [traduction Aubry-Coustillas] Pléiade p. 725-726 : 
« Si peu sensibles qu’ils fussent aux subtiles influences du milieu, ils ressentirent vivement leur solitude en se retrouvant brusquement sans secours pour affronter l’immensité sauvage, une immensité rendue plus étrange, plus incompréhensible par les aperçus mystérieux de la vie puissante qu’elle renfermait. C’étaient deux de ces êtres parfaitement insignifiants et incapables, dont l'existence n'est rendue possible que par la savante organisation des masses civilisées. Peu de gens comprennent que leur vie, l'essence même de leur caractère, leurs capacités et leurs audaces ne sont que l'expression de leur foi en la sécurité de leur milieu. Le courage, le sang-froid, l'assurance, les émotions et les principes, toute pensée, grande ou insignifiante, sont l'apanage non pas de l'individu mais de la masse — de la masse qui croit aveuglément à la force irrésistible de ses institutions et de ses mœurs, à la puissance de sa police et de ses propres convictions. Mais le contact avec la sauvagerie pure et simple, avec la nature primitive et l'homme primitif, jette dans le cœur un trouble subit et profond. Au sentiment d'être seul de son espèce, à la claire perception de la solitude de ses propres pensées, de ses propres sensations, à la négation de l'habituel, qui est rassurant, viennent s'ajouter l'affirmation de l'inhabituel, qui est redoutable, l'idée de choses vagues, irrépressibles et repoussantes, dont l'importune et troublante présence excite l'imagination et met à l'épreuve les nerfs civilisés du sot aussi bien que du sage. »

« And now, dull as they were to the subtle influences of surroundings, they felt themselves very much alone, when suddenly left unassisted to face the wilderness ; a wilderness rendered more strange, more incomprehensible by the mysterious glimpses of the vigorous life it contained. They were two perfectly insignificant and incapable individuals, whose existence is only rendered possible through the high organization of civilized crowds. Few men realize that their life, the very essence of their character, their capabilities and their audacities, are only the expression of their belief in the safety of their surroundings. The courage, the composure, the confidence; the emotions and principles; every great and every insignificant thought belongs not to the individual but to the crowd: to the crowd that believes blindly in the irresistible force of its institutions and of its morals, in the power of its police and of its opinion. But the contact with pure unmitigated savagery, with primitive nature and primitive man, brings sudden and profound trouble into the heart. To the sentiment of being alone of one's kind, to the clear perception of the loneliness of one's thoughts, of one's sensations — to the negation of the habitual, which is safe, there is added the affirmation of the unusual, which is dangerous; a suggestion of things vague, uncontrollable, and repulsive, whose discomposing intrusion excites the imagination and tries the civilized nerves of the foolish and the wise alike. »