Affichage des articles dont le libellé est Stravinski. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Stravinski. Afficher tous les articles

dimanche 2 octobre 2022

Stravinsky + Descartes (autonomie)

Stravinski, Chroniques de ma vie p. 23 :

"J'ai toujours préféré, et je préfère jusqu'à présent, réaliser mes idées et résoudre les problèmes qui se présentent à moi au cours de mon travail, uniquement à l'aide de mes propres forces, sans avoir recours à des procédés établis qui facilitent, il est vrai, la besogne, mais qu'il faut d'abord étudier, et ensuite retenir. Etudier et retenir ces choses, si futiles fussent-elles, me paraissait donc fatigant et triste ; j'étais trop paresseux pour ce genre de travail, d'autant plus que je n'avais pas assez de confiance en ma mémoire. Si celle-ci avait été meilleure, j'y aurais certainement  trouvé plus d'intérêt, et même du plaisir. J'insiste sur le mot "plaisir", quoique d'aucuns pourraient le trouver trop léger pour l'ampleur et l'importance du sentiment dont je veux parler. Or, ce sentiment, je l'éprouvais dans le processus même du travail et dans la prévision des joies que me procurerait toute trouvaille ou découverte. Et je l'avoue, je n'ai aucun regret que cela soit ainsi, car la facilité aurait nécessairement diminué en moi l'appétit de l'effort, et la satisfaction d'avoir 'trouvé' n'aurait pas été complète."


Descartes, Règles pour la direction de l'esprit, X (trad. Cousin) : 

"J’avoue que je suis né avec un esprit tel, que le plus grand bonheur de l’étude consiste pour moi, non pas à entendre les raisons des autres, mais à les trouver moi-même. Cette disposition seule m’excita jeune encore à l’étude des sciences ; aussi, toutes les fois qu’un livre quelconque me promettait par son titre une découverte nouvelle, avant d’en pousser plus loin la lecture, j’essayois si ma sagacité naturelle pouvoit me conduire à quel­que chose de semblable, et je prenois grand soin qu’une lecture empressée ne m’enlevât pas cet innocent plaisir. Cela me réussit tant de fois que je m’aperçus enfin que j’arrivois à la vérité, non plus comme les autres hommes après des recher­ches aveugles et incertaines, par un coup de for­tune plutôt que par art, mais qu’une longue expérience m’avoit appris des règles fixes, qui m’aidoient merveilleusement, et dont je me suis servi dans la suite pour trouver plusieurs vérités. Aussi ai-je pratiqué avec soin cette méthode, per­suadé que dès le principe j’avois suivi la direction la plus utile."


mercredi 20 juillet 2022

Stravinsky ('Mouvements')

Stravinsky, sur sa partition 'Mouvements' (1960) 

[source, IRCAM https://brahms.ircam.fr/fr/works/work/12223/) :


"J'ai, en fait, découvert de nouvelles (pour moi) combinaisons sérielles dans les Mouvements pour piano et orchestre (et j'ai aussi découvert chemin faisant, que je devenais un compositeur non pas moins, mais plus sériel)... Les Mouvements sont, de tout ce que j'ai composé, la musique la plus avancée du point de vue de la construction. Aucun théoricien ne pourrait déterminer l'épellation de l'ordre des notes dans, par exemple, le solo de flûte près du début ou la dérivation des trois fa qui annoncent le dernier mouvement en connaissant simplement l'ordre original, quelque uniques que soient les propriétés de combinaisons de cette série particulière. Chaque aspect de la composition a été guidé par les formes sérielles : «six», quadrilatères, triangles, etc. Le cinquième mouvement, par exemple (qui m'a coûté un effort gigantesque je l'ai réécrit deux fois), utilise une construction de douze verticales. Cinq ordres sont employés à tour de rôle au lieu de quatre, avec six alternatives pour chacun des cinq, tandis qu'en même temps les six « jouent », dans toutes les directions, comme au travers d'une pendeloque de cristal."


écouter, avec partition, Richter au piano : 

https://www.youtube.com/watch?v=uPExIXkBOus

I. Semi-quaver [double croche] = 110

II. Crotchet [noire] = 52

III. Semi-quaver = 72

IV. Semi-quaver = 80

V. Semi-quaver = 104 


samedi 21 août 2021

Stravinski (originalité)

Stravinski, Poétique musicale p. 50 : 

"L'époque contemporaine nous offre [...] l'exemple d'une culture musicale où se perdent de jour en jour le sens de la continuité et le goût de la communion. 

Le caprice individuel, l'anarchie intellectuelle qui tendent à régir le monde où nous vivons isolent l'artiste de ses semblables et le condamnent à paraître aux yeux du public en qualité de monstre : un monstre d'originalité, inventeur de sa langue, de son vocabulaire et de l'appareil de son art. L'usage des matériaux éprouvés et des formes établies lui est communément interdit. Il en vient à parler un idiome sans relation avec le monde qui l'écoute. Son art devient vraiment unique, en ce sens qu'il est incommunicable et clos de toutes parts. Le bloc erratique n'est plus une curiosité d'exception ; c'est le seul modèle qui soit offert à l'émulation des néophytes."


jeudi 14 novembre 2019

Stravinski (moujik musique)


Stravinski, Chroniques de ma vie p. 11-12 :  
« Une des premières impressions sonores dont je me souvienne peut paraître assez bizarre. C'était à la campagne, où mes parents passaient les étés avec leurs enfants, comme le faisaient la majorité des gens de leur classe. Un paysan énorme assis sur un bout de tronc d'arbre. Une odeur pénétrante de résine et de bois coupé flatte les narines. Le paysan n'est vêtu que d'une courte chemise rouge. Ses jambes aux poils roux sont nues, aux pieds il a des sandales d'écorce. Sur la tête, une forte chevelure, épaisse et rousse comme sa barbe, pas un cheveu blanc - et c'était un vieillard. Il était muet, mais claquait très bruyamment de la langue et les enfants avaient peur de lui. Moi aussi. Pourtant, la curiosité prenait le dessus. On s'approchait de lui, et alors, pour amuser les enfants, il se mettait à chanter. Ce chant - c'était deux syllabes, les seules qu'il pouvait prononcer, dénuées de tout sens, mais qu'il faisait alterner avec une dextérité incroyable dans un mouvement très vif. Il accompagnait ce gloussement de la façon suivante ; il collait la paume de sa main droite sous l'aisselle gauche, puis, d'un geste rapide, faisait mouvoir le bras gauche en l'appuyant sur la main droite. Il faisait ainsi sortir de sous sa chemise une suite de sons assez suspects, mais bien rythmés et que par euphémisme on pouvait qualifier de "baisers de nourrice". Cela m'amusait follement et, à la maison, je me mettais à imiter cette musique avec beaucoup de zèle. Tant et si bien qu'on me défendit de me servir d'un accompagnement aussi indécent. » 

jeudi 31 octobre 2019

Stravinski (tradition-innovation)


Stravinski, Poétique musicale 

[l'identité des traducteurs de Stravinski est souvent mystérieuse]

p. 40 : "La tradition est bien autre chose qu'une habitude, même excellente, puisque l'habitude est par définition une acquisition inconsciente et qui tend à devenir machinale, alors que la tradition résulte d'une acceptation consciente et délibérée. Une tradition véritable n'est pas le témoignage d'un passé révolu ; c'est une force vivante  qui anime et informe le présent. […] Bien  loin d'impliquer la répétition de ce qui fut, la tradition suppose la réalité de ce qui dure. Elle apparaît comme un bien de famille, un héritage qu'on reçoit sous condition de le faire fructifier avant de le transmettre à sa descendance. […] Brahms suit la tradition de Beethoven sans lui emprunter aucune pièce de son habillement. Car l'emprunt d'un procédé n'a rien à voir avec l'observance d'une tradition. On replace un procédé : on renoue une tradition pour faire du nouveau. La tradition assure ainsi la continuité de la création." 


p. 50 : "L'époque contemporaine nous offre […] l'exemple d'une culture musicale où se perdent de jour en jour le sens de la continuité et le  goût de la communion. 
Le caprice individuel, l'anarchie intellectuelle qui tendent à régir le monde où nous vivons isolent l'artiste de ses semblables et le condamnent à paraître aux yeux du public en qualité de monstre : un monstre d'originalité, inventeur de sa langue, de son vocabulaire et de l'appareil de son art. L'usage des matériaux éprouvés et des formes établies lui est communément interdit. Il en vient à parler un idiome sans relation avec le monde qui l'écoute. Son art devient vraiment unique, en ce sens qu'il est  incommunicable et clos de toutes parts. Le bloc erratique n'est plus une curiosité d'exception ; c'est le seul modèle qui soit offert à l'émulation des néophytes."