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dimanche 17 septembre 2023

Mérimée (Stendhal)

Mérimée, HB, in Portraits historiques et littéraires, pp. 184-185 : 

"Comme tous les critiques, Beyle luttait contre une difficulté probablement insoluble. Notre langue, ni aucune autre que je sache, ne peut décrire avec exactitude les qualités d'une œuvre d'art. Elle est assez riche pour distinguer les couleurs ; mais, entre les nuances qui ont un nom, combien y en a-t-il, appréciables aux yeux, qu'il est absolument impossible de déterminer par des mots ! La pauvreté des langues devient encore bien plus sensible lorsqu'il s'agit de formes, non plus de couleurs. Un œil médiocrement exercé reconnaît facilement un contour vicieux. Quiconque examine la statuette de la Vénus de Milo réduite par le procédé Collas***, reconnaît aussitôt que le nez n'est pas antique. Pourtant la différence entre ce nez rapporté et le nez du statuaire grec ne peut consister qu'en une fraction de millimètre : or quels mots peuvent caractériser cette forme dont la beauté dépend d'une fraction de millimètre en plus ou en moins ? Ce qui se sent avec tant de facilité, on ne peut l'exprimer avec du noir sur du blanc, comme disait Beyle." 


    ***  collaborateur de Barbedienne, inventeur d'un procédé de reproduction de statues en taille réduite



vendredi 14 avril 2023

Dutourd (ratures 2)

Dutourd, L'Âme sensible p. 51 sq :

"On comprend que les cuistres détestent les écrivains de premier jet. Le premier jet est décourageant. Il prouve que le talent existe, qu'à la rigueur il pourrait se suffire à lui-même, sans travail. Ils se vengent en proclamant des bêtises qui impressionnent le public. Par exemple que Balzac écrit mal, ou que Victor Hugo était bête, et ainsi de suite. Il n'y a pas plus de soixante ans que l'on fait à Stendhal l'honneur d'admirer sa manière.

Les grands écrivains écrivent comme ils parlent, ou parlent comme ils écrivent, je ne sais pas au juste. C'est qu'ils parlent bien. La lettre, comme le journal intime, est à mi-chemin entre l'écrit et le parlé, un peu plus négligé que l'un, un peu plus apprêté que l'autre, mais la musique est pareille. Même élégance, mêmes raccourcis, mêmes tics, mêmes trouvailles plaisantes ou profondes. Les lettres de Beyle sont charmantes, c'est sa conversation même ; je me permettrai d'ajouter ceci à Mérimée : ce sont ses livres mêmes. Il ne change pas de ton quand il s'adresse à la postérité ou au baron de Mareste. La Chartreuse, Le Rouge, Leuwen sont d'immenses lettres envoyées à l'avenir, et lues, relues avec passion par leurs millions de destinataires. Comme la Bovary, en revanche, souffre de la comparaison avec la Correspondance de Flaubert ! L'éclat, le mouvement, l'intelligence, l'amour que l'on relève dans celle-ci laissent imaginer ce qu'eût été Flaubert écrivain de premier jet. Mais Flaubert croyait qu'il faut gueuler pour que la postérité vous entende. Le gueuloir de Croisset assourdit encore les oreilles sensibles."



jeudi 13 avril 2023

Dutourd (ratures 1)

Dutourd, L'Âme sensible p. 51 sq :

[Mérimée, sur Stendhal]

Il écrivait beaucoup et travaillait longtemps ses ouvrages mais, au lieu d'en corriger l'exécution, il en refaisait le plan. S'il effaçait les fautes d'une première rédaction, c'était pour en faire d'autres, car je ne sache pas qu'il ait jamais essayé de corriger son style : quelque raturés que fussent ses manuscrits, on peut dire qu'ils étaient toujours écrits de premier jet.

Ses lettres sont charmantes, c'est sa conversation même.

Le premier jet a mauvaise presse. Les professeurs de littérature, les messieurs de la Sorbonne, les annotateurs et les critiques le discréditent depuis cent cinquante ans. Il leur faut des manuscrits pittoresques, pleins de ratures et de repentirs, des variantes, des premiers, seconds, troisièmes et quatrièmes « états »; ils veulent que l'art sente l'huile. S'il ne porte pas les stigmates du labeur, il est suspect.

Le spectacle d'un artiste « qui a travaillé » réconforte et soulage les cuistres. Ils se disent, j'imagine, quelque chose comme ceci : « Mon Dieu, comme il s'est donné de la peine ! Et comme il était modeste ! II ne se fiait pas à son talent, ce fameux talent dont tout le monde parle, et qui n'existe pas puisque je ne parviens pas à m'en faire une idée. Le talent, c'est tout simplement beaucoup de travail. Moi, par exemple, si je n'étais pas aussi paresseux, si je me mettais à travailler, eh bien ! j'écrirais Iphigénie. Question de temps. Ah ! que j'en ferais, de belles choses, si j'avais le temps. Du temps et de la puissance de travail : tout est là."


mercredi 12 avril 2023

Léautaud (ratures)

Léautaud, Le petit Ami, chap VIII :

"Sous les recherches de style, l'idée perd de sa signification, comme l'expression de sa vivacité, et la forme n'est souvent qu'une mise en scène qui déforme. Dans ses livres [de Stendhal]  on ne trouve rien de cet art ni aucune déformation par de la rhétorique ni aucun souci de séduire l'œil ou de plaire à l'oreille, c'est à la fois plus haut et plus franc. C'est l'idée, la sensation, le fait, le souvenir noté sur le moment et tels que l'expression en est venue, par un homme qui est comme il pense, et qui écrit comme il sent, uniquement soucieux d'être clair, prompt, exact. Le ton est si vrai et l'accent si sincère qu'il semble parfois que ce soit une voix qu'on entend plutôt que des mots qu'on lit."


rappels :

Dutourd : 

    https://lelectionnaire.blogspot.com/2023/03/dutourd-novateurs.html

Amiel :

    https://lelectionnaire.blogspot.com/2020/01/amiel-rature.html

 Montherlant :

    https://lelectionnaire.blogspot.com/2023/04/montherlant-ratures.html

Léautaud :    

    https://lelectionnaire.blogspot.com/2021/12/leautaud-style.html


mercredi 27 juillet 2022

Marivaux + Stendhal (miroirs)

Marivaux, Le Spectateur français O.C. [1830] t. 9 p. 10 :

"[...] j’aperçus la belle de loin, qui se regardait dans un miroir, et je remarquai, à mon grand étonnement, qu’elle s’y représentait à elle-même dans tous les sens où durant notre entretien j’avais vu son visage ; et il se trouvait que ses airs de physionomie que j’avais cru si naïfs n’étaient, à les bien nommer, que des tours de gibecière".


Stendhal, Le Rouge et le noir, ch. XVIII : 

"À l’autre extrémité de la salle, près de l’unique fenêtre par laquelle le jour pénétrait, il vit un miroir mobile en acajou. Un jeune homme, en robe violette et en surplis de dentelle, mais la tête nue, était arrêté à trois pas de la glace. Ce meuble semblait étrange en un tel lieu, et, sans doute, y avait été apporté de la ville. Julien trouva que le jeune homme avait l’air irrité ; de la main droite il donnait gravement des bénédictions du côté du miroir. [...] Comme ce jeune homme se tournait vers lui, Julien vit la croix pectorale sur sa poitrine : c’était l’évêque d’Agde."



mercredi 3 février 2021

Gracq (Stendhal)

 Gracq, En lisant, en écrivant, Pléiade p. 580 : 

« D’où vient cet effet de prise directe que procure à tout coup, même dans ses ouvrages alimentaires, ses rapsodies musicales et touristiques et ses recopiages, la prose de Stendhal, et qu’aucun autre auteur ne me procure à ce point ? Pourquoi cette prose est-elle de bout en bout, sans présenter de qualités formelles bien apparentes, à la fois aussi intensément vivante et aussi intimement 'personnalisée' ? Je crois parfois en surprendre à demi une des raisons. Cette prose n'est jamais une prose parlée : elle n'a rien du vocabulaire et des tournures de la conversation familière, de l'entretien qui va à l'aventure. Mais elle en a presque constamment le dé-lié, la désinvolture, la liberté de non-enchaînement quasi totale. Aucune prose où la phrase qui s'achève laisse moins prévoir la figure, le rythme, et même le ton de celle qui va suivre. Or celui qui nous captive dans la conversation, ce n'est pas le Goethe qui s'entretient avec Eckermann de façon si pédagogique, c'est celui dont le propos à chaque instant enjambe le prévisible, saute avec grâce, avec imprévu, et parfois avec génie. Ainsi il me semble que le secret qu'a la prose de Stendhal de nous faire en quelques instants, quand on le reprend, 'tomber sous le charme' serait à chercher, à l'opposé de celui de la prose oratoire de Bossuet ou de Chateaubriand, non pas dans la coulée unie de l'écriture et dans sa richesse cumulative, mais plutôt dans ces valeurs exquisement négatives ; dans la variété des moyens qu'elle étale à chaque instant de déjouer l'attente, dans le registre largement ouvert de ses ruptures. »


1.

... "non pas dans la coulée unie de l'écriture et dans sa richesse cumulative..." : la belle densité, souple et riche, de Gracq n'est pas sans ressemblanche avec celle de Starobinski, dont on croit (dont je crois) entendre la voix ici


2.

"...celui dont le propos à chaque instant enjambe le prévisible, saute avec grâce, avec imprévu, et parfois avec génie..." Gracq songe-t-il (certainement, il y songe, et il veut y faire songer son lecteur, qu'il suppose cultivé) à ce souvenir d'enfance, la scène originaire de Beyle tout enfant et de sa jeune et jolie mère : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2020/08/stendhal-dipien.html


3.

Écouter, à l'adresse suivante, à partir de 39'24'', pendant 2 minutes, une admirable lecture de ce passage par Georges Claisse (coutumier du fait) : 

https://www.franceculture.fr/emissions/les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance/trop-dire-ou-trop-peu-la-densite-litteraire-par


jeudi 17 septembre 2020

Stendhal (peinture)

 Stendhal, Histoire de la peinture en Italie II, XXVIII) : 

« La magie des lointains, cette partie de la peinture qui attache les imaginations tendres, est peut-être la principale cause de sa supériorité sur la sculpture. Par là, elle se rapproche de la musique, elle engage l'imagination à finir ses tableaux. Son art [du Corrège] fut de peindre comme dans le lointain même les figures du premier plan. De vingt personnes qu’elles enchantent, il n’y en a peut-être même pas une qui les voie, et surtout qui s’en souvienne de la même manière. C’est de la musique, et ce n’est pas de la sculpture. On brûle d’en jouir plus distinctement, on voudrait les toucher »


jeudi 27 août 2020

Stendhal (œdipien)


Stendhal, Vie de Henry Brulard p. 556-557 : 
« Ma mère, Mme Henriette Gagnon, était une femme charmante, et j'étais amoureux de ma mère. [...] Je voulais couvrir ma mère de baisers et qu'il n'y eût pas de vêtements. Elle m'aimait à la passion et m'embrassait souvent, je lui rendais ses baisers avec un tel feu qu'elle était comme obligée de s'en aller. J'abhorrais mon père quand il venait interrompre nos baisers. Je voulais toujours les lui donner à la gorge. [...] j'étais aussi criminel que possible, j’aimais ses charmes avec fureur. [...] Un soir, comme par quelque hasard on m'avait mis coucher dans sa chambre par terre, sur un matelas, cette femme vive et légère comme une biche sauta par-dessus mon matelas pour atteindre plus vite à son lit. »