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vendredi 16 juillet 2021

Philippe Ch. -L. (nature)

Philippe Ch.-L., Croquignole (L'imaginaire) 

p. 68-9 :

"Au bout de quelques pas, il y eut la naïveté. 

La campagne devint une personne, une femme si l'on veut, dont, l'un après l'autre, on soulève les voiles, et découvrant à tout coup de quoi admirer davantage. La Terre était innocente et joyeuse, d'une joie sacrée, d'une joie qui parlait, comme lorsque, ayant passé un long temps loin de nous, l'ami revient et nous fait ses confidences. — C'est toi, Croquignole ; c'est toi, Félicien ; c'est toi, Claude Buy qui ne parles guère. Je suis heureuse de vous revoir.

Le monde entier était un peu votre frère. Les rues s'étendaient d'abord au-devant du voyageur, puis, un peu plus loin, dans un détour, se cachaient, pour lui doser le bonheur, pour lui ménager une surprise." 

p. 74-75 

"Vous avez cru jusqu'ici que les tables étaient des tables immobiles, des objets, et que les chaises étaient là pour vous servir. Tais-toi ! Le monde est animé. Je vous dis que les tables vont s'agrandir, je vous dis que les chaises même ont retrouvé leur sève, et que tout éclate, que le printemps passe à travers les murs. Et les arbres que vous aviez crus morts !"


 

vendredi 6 novembre 2020

Gogol + Philippe (casier)

 Gogol, Les Âmes mortes, 1° partie chap. 3, trad. Charrière :

« Il procéda à l’ouverture de son grand nécessaire. L’auteur, à tort ou à droit, est persuadé qu’il y a des lecteurs très capables de désirer ici une inspection détaillée, un plan exact des compartiments, des secrets même de ce nécessaire. Pourquoi leur refuser cette petite satisfaction, si on nous en laisse le temps toutefois ? Voici quelle était la disposition intérieure de la caisse : cette caisse s’ouvre en pupitre ; dans le milieu de la partie haute est le nécessaire à barbe distribué en case à savonnette, case à blaireau, case à cinq cloisons pour six rasoirs ; plus haut est le matériel de bureau : case pour l’encrier, case pour le sable, long chenal pour les plumes, les crayons, la cire à cacheter et le cachet, puis sur les côtés plusieurs cases plus ou moins profondes, les unes couvertes, les autres sans bouchons pour les objets courts et pour la monnaie. Toute cette partie s’enlève, et l’on trouve un second plateau moins profond, contenant, outre des ciseaux, des canifs, des limes et autres objets de cette sorte logés sur les bords à leur place marquée, un fouillis de billets de visite, de faire part, d’invitation, de spectacle, etc., etc. Ce deuxième plateau, enlevé comme le premier, met à découvert les papiers d’affaires grand format, les uns couverts d’écriture, les autres vierges encore sauf les divers timbres qu’on distingue sur une certaine masse placée au fond. À l’arrière et sur les côtés se trouvaient certaines coulisses dont l’une s’ouvrit pour donner passage à un tiroir secret qui fut tiré et repoussé promptement à plusieurs reprises. C’était le tiroir à l’argent ; vous dire ce qu’il contenait dans ce moment, c’est ce que nous ne saurions faire, Tchitchikof parut entendre quelque bruit de pas ; il remit en hâte la coulisse, et, sans rentrer les deux plateaux supérieurs, il rabattit la trappe couverte de maroquin vert formant la moitié de son pupitre, il regarda le bec de sa plume du côté du jour, et il se mit à écrire, juste au moment où la dame entrait et venait à lui. »


Philippe (Charles-Louis), Croquignole, I, 1 : 

« On lui demandait encore :

- Paulat, montre-moi ton tiroir.

- Non, c’est à moi, mon tiroir. Je n’ai pas à te montrer mon tiroir.

Mais il n’est homme si juste, qu’il ne succombe. Un soir, il oublia ses clés.

- À la garde ! dirent les autres. Paulat a oublié ses clés !

C’est alors qu’on put savoir ce que valent l’ordre, l’économie et quelques principes. Selon le volume, le rang et les espèces : grattoirs, canifs, crayons, gommes, boîtes de plumes, l’assemblée des fournitures était classée ; des règles d’ébène, disposées avec méthode, constituaient une série de petits casiers, et comme on n’additionne pas des pommes avec des poires, chaque série ne pouvait se mêler à celles d’à côté. Quinze années d’épargne avaient constitué ce trésor, l’honnêteté s’y voyait comme aux jours de l’âge d’or et la lettre de la loi. Les fournitures étant les fournitures du bureau, Paulat les y laissait et n’en savait rien distraire pour sa maison.

Quant à l’usage quotidien, Paulat n’était pourtant point avare, son grattoir n’était pas rouillé sur la tranche, ni la gomme, comme on disait, usée jusqu’à l’ongle. Le porte-plume était neuf, le crayon bien taillé, une case un peu plus grande réunissait les objets dont il se servait chaque jour, bien placée, près de la serrure, à portée de la main. Et comme une boîte de plumes pleine ressemble extérieurement à une boîte de plumes qui ne l’est pas, Paulat, pour éviter les erreurs, avait collé sur la boîte entamée une étiquette ainsi conçue :

 BOÎTE DE PLUMES (en service).

On lui vola toutes sortes de choses, on lui répandit du désordre. Le lendemain, il retrouva ses clés, examina le tiroir, mais ne s’ouvrit à personne, sachant qu’il est de toute justice qu’une faute se paie. »



mardi 27 octobre 2020

Philippe (matin)

 Philippe (Charles-Louis), Croquignole, I, 1 :

« On arrivait le matin. Il en venait de Belleville avec des yeux clairs, ils aimaient mieux venir à pied ; il en venait de Charenton par le bateau, avec la Seine, le ciel, le temps, la lumière et l’eau ; il en venait de Montrouge par les grandes voies droites, et qui avaient vu des femmes dès le matin ; il en venait du quartier du Marais, qui avaient croisé des ménagères et entendu les marchandes des quatre saisons chanter la vente des fruits ; le jour était le jour de huit heures et demie, chaste et lavé, le jour que le ciel a posé sur la Terre pendant la nuit, on le sentait ; la rue était fraîche, la rue n’était-elle pas une prairie ? Chacun arrivait à son tour. Longtemps ils restaient debout, la tête un peu penchée, l’oreille encore tendue et fumant cette première cigarette du matin qui semble un souvenir des pays du tabac, jusqu’à ce que l’un d’eux se mît à dire :

- Ah ! tout de même, il va falloir s’y mettre. »