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lundi 30 septembre 2024

Walser (responsabilité)

Walser, L'Homme à tout faire, trad. Weideli :

"Rappelez-vous seulement ce que vous m’avez crié à la figure cette charmante nuit-là, vous comprendrez qu’entre nous il ne peut plus y avoir de rapports.

— Mais, monsieur Tobler, tout ça c’était l’ivresse, pas moi.

— L’ivresse, pas vous : qu’est-ce que vous racontez là ? Mais c’est justement la question ! Cinq fois, six fois et même davantage, je me suis dit : ce n’est pas lui. Mais si, bien sûr que c’était vous. L’homme n’est pas composé d’une double nature, sinon l’existence ici-bas serait vraiment trop confortable. S’il suffisait à chacun de dire “ce n’était pas moi” quand il a fait une boulette, quel sens auraient encore l’ordre et le désordre ? Non, non, pour l’amour du ciel, qu’on soit ce qu’on est."


vendredi 9 août 2024

Walser (paix dominicale)

Walser, L'Homme à tout faire, trad. W. Weideli :

"Comment imaginer, par un jour pareil, qu’on pût être d’humeur chagrine, ou encore morose, ou encore mélancolique ? Il y avait quelque chose de mystérieux partout, dans chaque pensée, dans vos propres jambes, dans ces habits sur cette chaise, dans cette armoire flanquée de rideaux fraîchement lavés d’une blancheur aveuglante, dans cette table de toilette. Mais ce quelque chose de mystérieux ne vous causait aucune inquiétude, au contraire : cela vous reposait, vous souriait, vous offrait formellement la paix. On vivait pour ainsi dire sans penser, et l’on ne savait pas du tout pourquoi, bien qu’on parût y avoir de pressants motifs. Il y avait un tel soleil dans cette absence de pensée, et là où il y avait du soleil, Joseph ne pouvait s’empêcher de penser à une table délicieusement servie pour le petit-déjeuner. Oui, c’est avec cette simple pensée que ce stupide mais presque doux endimanchement avait commencé."


lundi 8 juillet 2024

Walser (socialisme)

Walser, L'Homme à tout faire, trad. Weideli : 

"C’était alors une époque et un monde bien étranges. Sous le nom de « socialisme », une idée à la fois déconcertante et familière s’était emparée, tel un lierre exubérant, des têtes et des corps, n’épargnant ni les plus vieux, ni les plus sages, à tel point que tout ce qui s’appelait alors tant soit peu poète ou écrivain, et quiconque était seulement jeune, vif et décidé, se passionnait pour cette idée. Des journaux de cette mode ou tendance jaillissaient, comme des fleurs couleur de feu au parfum exaltant, des profondeurs obscures d’esprits entreprenants pour surprendre à la fois et réjouir le public. On faisait plus de bruit autour des travailleurs et de leurs intérêts qu’on ne les prenait vraiment au sérieux. Des cortèges s’organisaient fréquemment, et l’on voyait même marcher à leur tête des femmes, agitant bien haut des drapeaux rouge sang ou noirs. Tout ce qui était mécontent de l’ordre établi et de la situation dans le monde adhérait avec autant d’espoir que de plaisir à ce mouvement passionné de sentiments et d’idées, et tout ce que l’esprit d’aventure d’une certaine espèce de forts en gueule, de faiseurs de grabuge et de beaux parleurs inventait pour hisser, d’une part, le mouvement jusqu’aux sommets de la  fanfaronnade et l’enfoncer, de l’autre, dans la vulgarité quotidienne, les ennemis de cette « idée » le saluaient d’un sourire ironique et satisfait. Cette idée, à ce que prétendaient alors de jeunes esprits d’une maturité très relative, associait et unissait le monde entier, l’Europe et tous les autres continents, en un joyeux rassemblement humain ; mais seul celui qui travaillait avait le droit, etc."


Es war damals eine sonderbare Welt und Zeit gewesen. Unter dem Namen »Sozialismus« hatte sich, einer üppigen Schlingpflanze ähnlich, eine zugleich befremdende und anheimelnde Idee in die Köpfe und um die Körper der Menschen, alte und erfahrene nicht ausgenommen, geworfen, dermaßen, daß, was nur Dichter und Schriftsteller hieß, und was nur jung und rasch bei der Hand und beim Entschluß war, sich mit dieser Idee beschäftigte. Zeitungen solchen Schwunges und Charakters schossen wie brennendfarbige, mit Düften hinreißende Blumen aus dem Dunkel der Unternehmungsgeister heraus an die erstaunte und erfreute Öffentlichkeit. Die Arbeiter und ihre Interessen nahm man damals allgemein mehr geräuschvoll als ernst. Es wurden häufig Umzüge veranstaltet, an deren Spitze auch Frauen schritten, blutigrote oder schwarze Fahnen hoch in der Luft daherschwenkend. Was nur immer mit den Verhältnissen und Ordnungen der Welt unzufrieden war, schloß sich dieser leidenschaftlichen Gedanken- und Gefühlsbewegung hoffnungsvoll und zufrieden an, und was die Abenteuerlust einer gewissen Sorte von Schreiern, Krakehlmachern und Schwätzern vermochte, die Bewegung einesteils prahlerisch hochzuheben und anderteils in die Gemeinheit des Tages herabzuziehen, das bemerkten die Feinde dieses »Gedankens« mit einer Art vergnüglichem Hohnlächeln. Die ganze Welt, Europa und die übrigen Erdteile, so hieß es damals unter den jungen und halbreifen Geistern, verbände und vereinige diese Idee zu einer fröhlichen Menschenversammlung, aber nur wer arbeite, sei berechtigt, usw.


vendredi 5 juillet 2024

Walser (service militaire)

Walser, L'Homme à tout faire, trad. Weideli :

"Oui, le service militaire, pensa-t-il tout en poursuivant son chemin, comme ça vous rassemble des gens de tous les milieux imaginables et vous les concentre sur un seul point de sensibilité. Il n’est pas de garçon dans ce pays, si bien élevé soit-il, et sain de surcroît, qui ne doive accepter un beau jour de quitter l’entourage choisi qui était le sien pour faire cause commune avec le premier garçon venu, qu’il soit paysan, ramoneur, ouvrier, commis ou fainéant. Et quelle cause ! L’air, à la caserne, est le même pour tous, on l’estime assez bon pour un fils de baron et tout à fait approprié au dernier des ouvriers de campagne. Les différences de rang, d’éducation se perdent impitoyablement dans un immense abîme, inexploré jusqu’à ce jour : la camaraderie. Elle règne, vraiment, car elle rassemble toutes choses. La main d’un camarade n’est, et ne doit être, impure pour personne. Le tyran Égalité est souvent intolérable, ou pourrait l’être ; mais quel éducateur, quel maître ! La fraternité peut être méfiante, et petite dans les petites choses, mais comme elle peut être grande, comme elle est grande, elle qui s’approprie les opinions, les sentiments, les énergies et les instincts de tous ! Lorsqu’un État sait diriger l’esprit de la jeunesse vers cet abîme assez grand pour engloutir la terre entière, et à combien plus forte raison un seul pays, cet État s’est entouré dans toutes les directions, et sur ses quatre frontières, d’un mur de fortifications, invincible parce que c’est un mur vivant, fait de pieds, de mémoires, d’yeux, de mains, de têtes et de coeurs. Les jeunes ont vraiment besoin d’une morale sévère. "


lundi 6 mars 2023

Walser (ruines)

Walser (Promenades avec Robert Walser), Seelig (Carl) p. 130 :

"[Les deux châteaux] ont été restaurés, ce qui lui paraît de fort mauvais goût : 'Voilà encore un témoignage de l'indigence de notre époque. Pourquoi ne pas laisser se détériorer et sombrer les choses du passé ? Les ruines ne sont-elles pas plus belles que ces bâtisses rapetassées ? Ces architectes épris d'histoire, qui s'appliquent à déterrer les trésors oubliés et à rendre pieusement leur visage ancien aux constructions médiévales, feraient bien mieux de construire des choses nouvelles, personnelles, dont nous pourrions être fiers nous-mêmes."


Walser, La Ruine [cité par N. Pelletier, in R. Walser, le rien et le provisoire] : 

"Sais-tu qu'un somptueux bâtiment à demi en ruine dresse son embrasement baroque dans les environs et que toute personne cultivée ne peut qu'être emplie de bonheur à ce spectacle. "


lundi 13 juin 2022

Walser (// Rousseau)

Walser (Robert), Lettre d'un poète à un Monsieur, in Petits textes poétiques, Gallimard, trad. Nicole Taubes : 

"Ma vie deviendrait un tourment si je devais être décent, distingué, élégant. L’élégance est mon ennemie et je me lancerais plutôt dans un jeûne de trois jours que de m’empêtrer dans la hasardeuse entreprise d’esquisser une courbette. Ce n’est pas là, Monsieur, l’orgueil qui parle mais un sens très développé de l’harmonie et de mes aises. Pourquoi devrais-je être ce que je ne suis pas et renoncer à être ce que je suis ? Ce serait de la sottise. Si je suis ce que je suis, je m’en contente ; alors, pas de discordance, autour de moi, tout est bien.[...] J’apprécie hautement ce que je suis, si chétif et pauvre cela fût-il. Je tiens l’envie pour stupide. L’envie est une sorte de monomanie. Que chacun respecte la situation où il est : c’est le meilleur service à rendre à tous. En outre je redoute l’influence que vous pourriez exercer sur moi ; autrement dit, je crains l’inutile surcroît de travail intérieur qu’il me faudrait fournir pour me garder de votre influence. C’est pourquoi je ne cours pas après des gens à connaître, je n’en ai pas les moyens. Faire une nouvelle connaissance : c’est toujours à tout le moins une dose de travail, or, comme je me suis déjà permis de vous le dire, j’aime mes aises. On est toujours irrévérencieux quand on dit la vérité. J’aime les étoiles et l’astre lunaire est mon secret ami. Le ciel est au-dessus de moi. Tant que je vivrai, je ne perdrai pas l’habitude d’élever mon regard vers lui. J’ai les pieds sur la terre : elle est mon point d’appui. Les heures plaisantent avec moi, et moi avec elles. Je ne saurais imaginer plus précieux commerce. Le jour et la nuit sont toute ma société. Je suis à tu et à toi avec le soir et le matin."



samedi 7 août 2021

Walser (commis)

Walser (Robert), Le Commis, traduction Lortholary, Gallimard p. 21 : 

"Joseph avait travaillé dans une fabrique d'élastiques, avant de faire son service militaire. […]. Il avait été engagé là-bas à titre d'auxiliaire, comme on dit, à titre tout à fait temporaire. Sa personne tout entière n'était qu'un coin de mouchoir, un appendice superflu, un nœud serré tout provisoirement. En prenant cet emploi, il imaginait déjà très concrètement le moment où il le quitterait. L'apprenti de l'entreprise avait en tout 'le pas sur lui'. En toute occasion, Joseph était contraint de demander conseil à cet être qui n'avait pas fini de grandir. Mais cela ne le froissait même pas, en fait."


Joseph hatte in einer Elastique-Fabrik gearbeitet, ehe er zum Militär kam. [...] Er war dort, wie man sagt, aushilfsweise engagiert gewesen, nur so vorübergehend. Er schien mit seiner ganzen Persönlichkeit nur ein Zipfel, ein flüchtiges Anhängsel zu sein, ein nur einstweilen geschlungener Knoten. Beim Antritt der Stellung war ihm bereits lebhaft der Austritt aus derselben vor Augen getreten. Der Lehrling im Elastique-Geschäft war ihm in allem »über«. Joseph mußte diesen unausgewachsenen Menschen bei jeder Gelegenheit um Rat fragen. Aber eigentlich kränkte ihn das nicht einmal. 


samedi 22 mai 2021

Walser (peinture)


Walser (R.), Lettre d’un peintre à un poète, éd. Zoé, 2006, p. 14-15 :

"Tout varie sans cesse, à chaque heure du jour, matin, midi et soir, et [...] l’air en soi est déjà quelque chose de très singulier, d’étrange, de fluide, qui baigne toutes choses, qui revêt n’importe quel objet d’une foule d’aspects déconcertants, et qui métamorphose les formes comme par enchantement. Imagine à présent le pinceau et la palette, toute la lenteur de l’outil, du labeur artisanal grâce auxquels le peintre impétueux, impatient, est censé happer les mille beautés singulières, vagues, éparpillées ici et là et qui souvent ne font qu’effleurer le regard, afin de les enfermer dans quelque chose de solide, de durable, de les recréer en images vivantes, fulgurantes, jaillissant avec puissance du plus profond de l’âme du tableau : alors tu comprendras ce combat, alors tu comprendras qu’il y ait tremblement ! Ah, s’il suffisait de l’amour que nous ressentons, s’il suffisait de la joie, de l’idée satisfaite, séduisante, et d’une simple aspiration, s’il suffisait de désirer ardemment, de bon cœur, s’il suffisait d’une pure et béate contemplation !" 

jeudi 13 mai 2021

Walser (promenade)

 Walser (R.), La Promenade traduction Lortholary p. 121 sq : 

"La promenade, répliquai-je, m'est indispensable pour me donner de la vivacité et maintenir mes liens avec le monde, sans l'expérience sensible duquel je ne pourrais ni écrire la moitié de la première lettre d'une ligne, ni rédiger un poème, en vers ou en prose. Sans la promenade, je serais mort et j'aurais été contraint depuis longtemps d'abandonner mon métier, que j'aime passionnément. Sans promenade et sans collecte de faits, je serais incapable d'écrire le moindre compte rendu, ni davantage un article, sans parler d'écrire une nouvelle. Sans promenade, je ne pourrais recueillir ni études, ni observations. Un homme aussi subtil et éclairé que vous comprendra cela immédiatement. [...] Une promenade me sert professionnellement, mais en même temps elle me réjouit personnellement ; elle me réconforte, me ravit, me requinque, elle est une jouissance, mais qui en même temps a le don de m'aiguillonner et de m'inciter à poursuivre mon travail, en m'offrant de nombreux objets plus ou moins significatifs qu'ensuite, rentré chez moi, j'élaborerai avec zèle. [...] Savez-vous que je travaille dur, dans ma tête, et obstinément, et que souvent peut-être je suis actif au meilleur sens du mot, alors que j'ai tout l'air d'être un individu sans responsabilité, un rôdeur à mine patibulaire, paresseux, rêveur et indolent, qui se perd dans le bleu ou le vert, sans penser ni travailler ?"


mardi 10 mars 2020

Walser (R.) (neige)


Walser, Le Commis [Der Gehülfe] trad. B. Lortholary, p. 233 :
« Les environs eux-mêmes semblaient à leur façon se réjouir de l'approche de cette belle fête. Ils se laissaient tranquillement et confortablement recouvrir de la neige qui tombait dru et tendaient en somme leur grande et large, vieille et vaste main si silencieusement pour recevoir ce qui dégringolait là, que tout le monde disait presque : « Voyez ! Cela devient blanc, ça blanchit dans le monde. C'est bien, car c'est ce qui convient pour Noël. »
Bientôt d'ailleurs tout le pays du lac et de la montagne fut couvert d'un voile de neige, épais et solide. Les têtes à l'imagination prompte entendaient déjà les grelots des traîneaux filant sur la neige, quoiqu'il n'en circulât encore aucun. Les tables de Noël étaient déjà dressées, car le pays tout entier ressemblait à une table de Noël proprement recouverte d'une nappe blanche. Et le silence ouaté et la chaleur d'un tel paysage ! On n'entendait qu'à moitié tous les bruits, comme si les marteaux des mécaniciens, les solives des charpentiers, les bielles des usines et les sifflements perçants des locomotives avaient été enveloppés d'ouate ou de chiffons de laine. On ne voyait que ce qui était le plus proche, ce qu'on pouvait mesurer en dix pas ; le lointain était une impénétrable neigeure et un studieux camaïeu de gris et de blancs. Les hommes aussi arrivaient blancs en marchant à pas lourds et, sur cinq personnes, on en voyait toujours une qui tapait ses vêtements pour en faire tomber la neige. Il régnait là dehors une telle paix que malgré soi l'on ne pouvait que supposer que toutes les affaires du monde étaient apaisées et réglées et calmées.

« Die umliegende Gegend selber schien sich ja sogar in ihrer Art auf das schöne Fest zu freuen. Sie ließ sich ruhig und wohlig mit dicht herabfallendem Schnee bedecken und hielt so still gleichsam die große, breite, alte und weite Hand dar, um aufzunehmen, was da fleißig herunterstürzte, daß alle Menschen beinahe sagten : « Seht ! Es wird weiß, es weißelt in der Welt. Das ist recht, denn das schickt sich für Weihnachten.
Bald lag auch das ganze See- und Bergland in einem dicken, festen Schneeschleier. Die rasch sich etwas einbildenden Köpfe hörten schon das Klingeln von schnell dahinfahrenden Schlitten, obschon noch gar keine herumfuhren. Die Weihnachtstische waren auch schon gedeckt, denn das ganze Land glich einem säuberlich weiß überzogenen Weihnachtstisch. Und die Stille und Gedämpftheit und Wärme solch einer Landschaft ! Man hörte alle Geräusche nur halb, als ob die Schlosser ihre Hämmer, und die Zimmerleute ihre Balken, und die Fabrikräder ihre Schaufeln, und die Lokomotiven ihre schrillen Pfiffe mit Watte oder mit wollenen Tüchern eingewickelt hätten. Man sah nur das Nächste, das, was man mit zehn Schritten abmessen konnte, die Ferne war ein undurchdringliches Geschneie und ein fleißiges Übermalen mit grauer und weißer Farbe. Auch die Menschen kamen weiß dahergestampft, und man konnte unter fünf Menschen immer einen sehen, der sich den Schnee von den Kleidern abschüttelte. Es war ein Friede da draußen, daß man unwillkürlich alle Weltdinge als befriedigt und erledigt und beruhigt annehmen mußte. »