dimanche 1 novembre 2026

Mallarmé (Apparition)

Mallarmé, Apparition (1862) (20 ans) :


La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs

Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs

Vaporeuses, tiraient de mourantes violes

De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles

— C’était le jour béni de ton premier baiser.

Ma songerie aimant à me martyriser

S’enivrait savamment du parfum de tristesse

Que même sans regret et sans déboire laisse

La cueillaison d’un Rêve au cœur qui l’a cueilli.

J’errais donc, l’œil rivé sur le pavé vieilli

Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue

Et dans le soir, tu m’es en riant apparue

Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté

Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté

Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées

Neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées.


samedi 24 octobre 2026

Anaïdeïa

notion de philosophie grecque (opposée à l' aïdos), clairement exposée par l'IA de Google : 

L'anaïdeïa (du grec ancien ἀναίδεια / anaídeia) désigne littéralement l'impudence, l'effronterie ou l'absence de pudeur. Ce concept revêt une importance particulière à la fois dans la mythologie, la justice et la philosophie de la Grèce antique.


1. Dans la mythologie grecque

L'Anaïdeïa est la personnification de l'impudence et du caractère impitoyable.

  • Attributs : Elle est souvent représentée sous les traits d'une perdrix (considérée comme un animal effronté à l'époque) et marche aux côtés de son compagnon Hybris (la démesure ou l'arrogance).
  • Opposés : Ses contreparties positives sont Aidôs (la pudeur et le respect) et Éléos (la miséricorde et la pitié).

2. Au tribunal de l'Aréopage à Athènes

Dans l'enceinte de l'Aréopage, le plus haut tribunal d'Athènes, se trouvaient deux pierres brutes et célèbres appelées le « tribunal de la rigueur » : 

  • La pierre d'Hybris (l'Outrage), sur laquelle s'asseyait l'accusé.
  • La pierre d'Anaïdeïa (l'Implacable ou l'Impudence), sur laquelle se tenait l'accusateur pour signifier qu'il réclamait une justice stricte et inflexible, sans faire preuve de pitié envers le prévenu.

3. Dans la philosophie cynique

Pour les philosophes cyniques (comme Diogène de Sinope), l'anaïdeïa devient une vertu provocatrice. Elle désigne le refus délibéré de se plier aux conventions sociales et aux fausses pudeurs humaines. C'est cette attitude d'irrévérence totale et de retour à la nature sauvage qui a valu aux cyniques d'être comparés à des chiens (kyôn en grec, racine du mot cynique).


4. Dans les textes bibliques

Le mot apparaît également une fois dans le Nouveau Testament (Luc 11:8). Dans ce contexte religieux, il est généralement traduit par l'importunité ou la persévérance audacieuse ; il qualifie l'attitude d'une personne qui insiste lourdement, sans honte et sans relâche, pour obtenir ce qu'elle demande.


dimanche 18 octobre 2026

Judrin (occident)

Judrin, Boussoles (1976) p. 71 :

"Le dix-neuvième siécle est inexcusable d’avoir pris la Science pour le Bon Dieu, et les faux pas de l’histoire pour un avancement. Ces apparences d’un progrès uniquement lié à l’art de la guerre et aux merveilles de l'extermination, cette philosophie du vide, au milieu des triomphes de la commodité, qui donc oserait les bénir sans crever de honte ? Cet Occident, si bien nourri, si bien abreuvé, chauffé, logé, lavé, voituré, soigné, éclairé, amusé, regorge d’enfants chagrins, de savants barbares, d’écoliers sauvages, de fous incurables, de suicides ignobles et de multitudes hébétées. Quel moyen de célébrer un monde qui aspire à détruire, et à se supprimer ?"


samedi 17 octobre 2026

Scarron (Virgile)

Scarron, Le Virgile travesti, incipit :


"Je, qui chantai jadis Typhon,

D’un style qu’on trouva bouffon,

Aujourd’hui, de ce style même,

Encor qu’en mon visage blême,

Chacun ait raison de douter

Si je pourrai m’en acquitter,

Devant que la mort qui tout mine,

Me donne en proie à la vermine,

Je chante cet homme pieux,

Qui vint, chargé de tous ses dieux

Et de Monsieur son père Anchise,

Beau vieillard à la barbe grise,

Depuis la ville où les Grégeois

Occirent tant de bons bourgeois,

Jusqu’à celle où le pauvre Rème

Fut tué par son frère même,

Pour avoir, en sautant, passé

De l’autre côté d’un fossé."


mardi 6 octobre 2026

Manchette (casse)

Manchette (Jean-Patrick), Le discours de la méthode, nouvelle publiée en 1980 dans la revue Polar : 

[lu sur Fr Culture, rediff du 6 oct 2026] : 


"Le tournant décisif dans la vie de Jules Coprin, peut-être devrait-on le situer à l'instant où le jeune homme entre le premier dans une épicerie par une imposte, et où, se laissant glisser les jambes en avant dans l'obscurité complète, il marche profondément du pied droit dans une terrine de pâté ("charcuterie de Bretagne", dit entre autres choses l'enseigne du commerce). "L'important, c'est le plan. Avoir un bon plan, voilà l'essentiel. avec un bon plan on ne peut pas se casser la gueule." Milou est le compagnon de Jules. Ensemble ils ont fait jouer le loquet de l'imposte avec un bout de fil de fer. Puis Milou a fait la courte échelle à Jules, celui-ci s'est glissé dans le magasin où il y a des bouteilles à prendre, et peut-être de l'argent. Et Jules, se rappelant la disposition des lieux, car ils en ont fait un croquis, a cherché dans le noir à poser son pied sur le comptoir réfrigéré. Mais il marche dans le pâté, glisse, et il se casse la gueule. Il tombe le genou gauche en avant, il se brise la rotule sur le carrelage. Il pousse un hurlement. La terrine est tombée aussi, rebondit et se fracasse. L'épicier est immobile en pyjama dans les ténèbres au fond de la boutique à la limite de l'arrière-boutique. Car il a déjà été cambriolé trois fois et il a pris l'habitude de réagir au moindre bruit, et il a entendu Milou et Jules manœuvrer le loquet. L'épicier a un fusil Boucher*. Affolé par le vacarme, il épaule et tire à l'aveuglette. Il vide ses deux canons en même temps et des gerbes de gros plomb passent au-dessus de la tête de Jules qui crie, et elles criblent la porte et la transpercent. Milou, debout sur le trottoir devant la porte, recule et s'assied dans le caniveau entre deux voitures en stationnement. Il pousse un soupir aigu, car il meurt. Sa tête s'incline sur sa poitrine, son buste penche à gauche, vient reposer contre la calandre d'une Ami 6 et il reste là. Du sang coule de son corps, de sa bouche, de son nez et de ses orbites, d'abord en abondance, puis lentement."

* fusils de chasse classiques, fabr. à St. Etienne 

vendredi 2 octobre 2026

Bartelt (téléachat)

Bartelt, Le Jardin du bossu : 

"Le téléachat nous permet de suivre jour après jour les progrès du monde. C’est une chaîne universelle. Elle nous renseigne sur la mode, sur la technique, sur les matériaux, sur les habitudes, sur les mœurs, sur la médecine. Bref, sur tous les sujets importants de la vie. De plus, c’est un monde d’enchantement et, je n’hésite pas à le dire, j’y vois la préfiguration du paradis.

 — Le paradis ?

— En effet, celui qui nous est promis par la religion. Le téléachat donne l’image d’un monde sans imperfections. Chaque jour, tout y est neuf. Les fauteuils n’ont jamais servi. Les perceuses sont sorties de leur emballage comme des cadeaux. Tout est vierge. C’est pur, doux à respirer, tendre comme un perpétuel matin. Tous les problèmes, même les plus ardus, trouvent leur solution. Et cette solution est magique." 


jeudi 1 octobre 2026

Bartelt (crime)

Bartelt, Of course [2021], chap. 4 : 

"De tous les assassinats, l’assassinat de prostituées présente le meilleur rapport qualité/prix. Pour le coût d’une vie dont tout le monde s’accorde à penser qu’elle ne vaut guère plus que rien, il mêle, dans d’harmonieusement sordides proportions et pour de juteux profits, le sexe, le sang et les larmes. Le grand public, qui n’est grand que par le nombre, raffole de ces denrées biologiques où chacun peut identifier un peu de sa qualité de semblable. Il est prêt à payer très cher pour accéder aux détails effrayants, et s’en régaler, comme d’en être l’auteur par délégation. D’une certaine façon, les tueurs sont les nègres des honnêtes gens. Ils réalisent leurs fantasmes.

Ce sont les personnes les plus vertueuses qui font le succès de l’immoralité. Pour rien au monde, le père de famille, l’honnête ménagère, l’ouvrier consciencieux, le ministre intègre, le fonctionnaire incorruptible, la fille du colonel de l’armée du salut, le catholique pratiquant, ne manqueraient le récit journalistique de ces cruautés et autres monstrueuses privautés. Pour les produits dérivés de l’enfer, il y a un marché. L’offre se règle sur la demande. Et la demande est pressante. Tout le monde aime se pencher sur la margelle des bas-fonds et se repaître de ce qu’il faut bien admettre comme une des grandes évidences de la vie, ce grouillement mortel où les libertés se combinent aux instincts, où rien n’est vraiment permis, mais où rien ne supporte non plus d’être interdit. Vues de haut, ces débauches se conçoivent comme une métaphysique et génèrent des rêveries qui excitent.

Sans le spectacle du crime, que serait l’existence des gens probes, sinon une morne plaine ?"



jeudi 24 septembre 2026

Simonin ("hommes")

Simonin, Le Hotu III, I :

"Paulo, d'étranges idées lui trottent dans le cigare. Il [...] a presque instinctivement enquillé la rue Pigalle, traversé la place, puis d'un pas bien assuré, en dépit de la picole, enfilé le Rochechouart en direction d'Anvers, sur le trottoir des hommes.

Trottoir des hommes !... Trottoir des caves !... Paulo tient la subtile différence de son tonton Amédée, le vieux casseur. Un jeudi que, mouflet en culotte courte encore, Paulo manifestait l'envie de traverser le boulevard pour passer devant Médrano gaffer les affiches, le vieux, qui aimait beaucoup promener le mignard, avait refusé net.

— On peut pas, Paulo... de l'autre côté, c'est le trottoir des caves ! 

Devant la bouille contristée du môme le tonton avait dû donner la leçon de choses, expliquer la différence entre les hommes et les caves ; les caves étant ceux qui possédaient des sous, les hommes ceux qui les leur prenaient !

Rapide sur la déduction, Paulo avait supposé que les hommes, en possession des sous des caves, devaient devenir caves à leur tour.

Ça l'avait fait marrer, le tonton, cette repartie enfantine, mais soucieux de mettre la pensée de son neveu dans le droit fil de la saine orthodoxie, il avait précisé :

— Imagine pas ça, petit !... nous autres, les sous on en fait bon usage !... On les dépense !... t'entraves la différence ?"


mercredi 23 septembre 2026

Simonin (vieux)

Simonin, Du Mouron pour les petits oiseaux III :

"Armand, lorsqu'il les a découverts y a plus de dix piges, les trouvait chouettes ces vieux mirontons. Il lui arrivait de s'asseoir près d'eux, de les esgourder des heures entières babiller sur des riens. Elle l'a abandonné depuis longtemps cette sympathie conne. Maintenant, il leur en veut aux anciens d'être si tartes et déconnants. Alors, il marche, pris d'un trac interne, inexprimé, du jour où ses cannes faiblissant il sera obligé d'aller s'y asseoir près d'eux, et, qui sait à leur contact, de se mettre à leur ressembler."


mardi 15 septembre 2026

Simonin (vaisselle)

Simonin, Du Mouron pour les petits oiseaux, chap. IV : 

"Pour toutes les gonzesses du quartier, l'identique fatalité joue vers cette heure. La déponnante vaisselle vient témoigner que l'émancipation de la lamedé a pas encore dépassé le stade du vaste charre électoral. Au [numéro] 1, elle s'exécute en fanfare la corvée, bicause l'installation de plomberie pleine de vices organiques, qui en font comme un monumental limonaire du graillon. C'est la grande symphonie pour robinets et tuyaux de chiottes. Chaque étage tient sa partie.

De chez Armand, Mâ'me Communal entre un peu tard dans le jeu, à la reprise de l'allégro vivace. Presque aussitôt sur un borborygme de descente d'évier, profond comme une variation-performance de basse russe, un bourdonnement décroît, s'amortit en vibrations nobles, mais un peu sacrifiées, telles qu'en tirent de leur grosse corde de boyau de chat les violoncellistes d'orchestre de brasserie dans les minutes qui précèdent le passage du dernier métro."