Guimard, Rue du Havre, I (incipit) :
"Une fois de plus Julien Legris remua des idées d’évasion. Le petit jour favorise les songes creux car l’espérance est matinale. Souvent, à cette heure incertaine, l'envie l'effleurait d’oser le geste qui lui permettrait d’échapper à sa condition de matricule. II se laissait bercer quelques moments par l’audace anodine de ses velléités puis il capitulait devant l’évidence qu’aucune fuite n’était possible. Comme chaque matin, il regarda ses compagnons d’infortune, cherchant autour de lui une étincelle humaine. Il eût suffi de peu pour lui réchauffer le cœur : à cet égard il avait un appétit d’oiseau ; mais ce peu était trop. Du morne et las troupeau qui avançait autour de lui, à petits pas, Julien savait qu’il ne fallait attendre nul encouragement à la révolte, pas même un clin d’œil amical ou complice. L’énorme bâtiment pesait sur lui de toute la force de ses murs épais et le troupeau savait qu’en un pareil endroit la notion d’escapade était saugrenue.
« Pourtant, soufférent les démons du matin, il suffirait peut-être d’un geste pour...»
Une bourrade remit Julien dans le droit chemin. II suivit l’ordonnance de cet univers concentrationnaire dont il connaissait la mécanique, les mouvements secrets et l’odeur puissante, inimitable. Noyé dans la masse il parcourut un couloir formé de deux grilles aux barreaux massifs. Un haut-parleur aboya des ordres incompréhensibles entremêlés d’informes chiffres. Le troupeau défila entre deux cages d’acier et de verre dans lesquelles deux hommes en uniforme posaient un regard attentif sur les dos voûtés qui glissaient devant eux. Puis ce furent un escalier, un autre couloir sombre, sans issue, dans lequel résonnait le sourd tumulte de milliers de pas. Partout des écriteaux : Défense de... Il est interdit de... Sous peine de...
Dans la grande cour la lumière était cruelle. Là encore, il y avait des grilles, des murs noirs ; mais au-dessus de leurs perspectives obliques un grand pan de ciel bleu laissait déchiffrer la promesse vaine d’une belle journée.
Julien Legris alluma la première cigarette de la journée. Près de lui on cria des numéros et, en bon ordre, une partie du troupeau s’engouffra dans de longs fourgons verts dont les portes furent verrouillées automatiquement.
Des policiers montaient une garde débonnaire. « Dans une vraie prison, se dit Julien, je n’aurais pas le droit de fumer. »
Il cessa de jouer au prisonnier et sortit de la gare Saint-Lazare."