jeudi 14 mai 2026

Maynard (road-trips)

Maynard (Joyce), L'Influenceuse § Kevin : 

"Quand on pense « road trip », on imagine tout de suite des panoramas superbes qui défilent à mesure qu’on avale les kilomètres – montagnes, plages, cascades, petits restos où on tombe sur les meilleurs sandwichs bacon-tomate-laitue du monde, un papy en bord de route, occupé à tailler un bout de bois au couteau, qui vous invite chez lui, et au moment où on entre, sa femme sort une tarte du four et, miam, c’est une tarte aux pommes. En vérité, la plupart du temps, quand on est sur la route, tout ce qu’on voit, ce sont des autoroutes, et parfois des aires de repos et un McDo. Le premier jour, je me suis arrêté devant les arches dorées en forme de M, mais Tammy ne voyait pas vraiment les choses comme ça. « L’idée, c’est de manger sainement, tu te souviens, mon cœur ? » elle m’a dit. Elle avait emporté de la poudre qu’on mélange à de l’eau et qui est censée contenir tous les nutriments dont le corps a besoin. J’ai balancé la mienne dès qu’elle a eu le dos tourné. Elle se prenait pour qui ? Ma mère ?"


When you think about a road trip, the pictures that come to you are of all these great vistas along the way – mountains or beaches or waterfalls, funky little diners that turn out to have the best BLT ever, some old grandpa sitting by the side of the road whittling, and he invites you over to his house, where his wife is just taking a pie out of the oven, and it’s apple. The truth is, most of the time when you’re out on the road the way we were, what you see are highways, with the occasional rest stop and a McDonald’s. That first day, I pulled up to the golden arches, but Tammy had other ideas. We’re going to eat healthy, remember, babe ?” she said. She had this powder that you mixed with water that had every nutrient a person’s body needed, supposedly. I poured mine out when she wasn’t looking. Who did she think she was, my mom ?



vendredi 8 mai 2026

Anouilh (conversation)

Anouilh, Ne réveillez pas Madame :


La 1° fille :

Alors tu ne sais pas ce qu'il m’a dit ?

La 2° fille :

Non.

La 1° fille :

Il m’a dit qu’il ne l'avait pas dit.

La 2° fille :

Non ?

La 1° fille :

Il me I’a dit.

La 2° fille :

Mais qui t’avait dit qu’il l’avait dit ?

La 1° fille :

Son copain. Celui qui a les dents jaunes.

La 2° fille :

Le Libanais. Moi je le trouve plutôt joli garçon.

La 1° fille :

N’empêche que je lui ai dit : méme si c’est vrai que tu ne l’as pas dit, avoue que tu allais le dire, André.

La 2° fille :

Toc !

La 1° fille :

Toc ! Il s’est senti mouché. Il a compris que je savais qu'il l’avait dit.


samedi 18 avril 2026

Beigbeder (villes)

Beigbeder, "Octave in Paris", in Ibiza a beaucoup changé [2026] :

"Londres est trop pluvieuse, Berlin trop grande, Barcelone trop bruyante, Rome trop vieille, Lisbonne trop en pente, Stockholm trop loin, Moscou trop violente, Budapest trop pauvre, Prague trop sale, Genève trop calme. Qu’on le veuille ou non, Paris est l’insupportable capitale du Vieux Monde. C’est la ville qui énerve toute la terre. Ceux qui y habitent sont insatisfaits, ceux qui n’y vivent pas se sentent méprisés. J’ai adoré New York pour son énergie mais, enfin, comment le dire poliment ? Quand on a grandi à Paris, New York aura toujours l’air d’un centre commercial dont les résidents provisoires marchent vite pour cacher qu’ils sont mal habillés. Los Angeles ? Une ville de carton-pâte, peuplée de serveuses décolorées qui rêvent d’être Margaret Qualley en oubliant qu’elle est la fille d’Andie MacDowell. Le problème avec New York et L.A. est le même : les gens n’y parlent que d’argent".



mercredi 15 avril 2026

Iskander (interdit)

Iskander (Fazil), Le buffle front large. Le fruit interdit [début du Fruit interdit] trad. L. Vogel, éd. Complexe :

"Dans notre famille, la tradition orientale nous imposait de ne jamais manger de viande de porc. Les adultes s'en abstenaient et imposaient aux enfants le respect scrupuleux de cette règle.

Mais, maintenant que j'y pense, un autre commandement de Mahomet - celui concernant l'alcool – pouvait être violé allègrement. Pour ce qui est du porc par contre, on ne se permettait pas le moindre écart. Cette prohibition suscitait en nous un désir ardent en même temps qu'un orgueil froid. Je rêvais de goûter du porc et l'odeur de sa viande rôtie me mettait au bord de l'évanouissement. Je restais planté pendant des heures devant les vitrines des boucheries et j'y contemplais les saucissons ruisselant de graisse à la peau ratatinée et aux entailles mouchetées. Je m'imaginais déjà leur arrachant la peau et plantant mes dents dans la chair succulente et ferme. Je m'étais fait une idée si précise du goût de ces saucissons que lorsque, plus tard, j'en mangeai, je fus frappé par l'exactitude avec laquelle j'avais pressenti leur saveur. Certes, au jardin d'enfants ou lorsque nous rendions visite à des amis, les occasions de goûter du porc ne manquaient pas mais je ne m'étais jamais permis de transgresser l'interdit. Je me souviens qu'au jardin d'enfants, lorsqu'on nous servait un plat de riz épicé avec de la viande de porc, j'écartais les morceaux de viande et je les donnais à mes camarades. Le tourment du désir était largement compensé par la douceur du sacrifice. Je me sentais une sorte de prééminence spirituelle sur mes camarades. Je goûtais au plaisir d'être seul détenteur d'un mystère inaccessible à mon entourage. Mais tout cela ne faisait que raviver mon envie coupable de céder à la tentation."


mardi 14 avril 2026

Proguidis (innovation 2/2)

Proguidis (Lakis) : L’art du roman répond au progressisme en augmentant le monde présent ;  entretien, 6 fév. 2026, in Philitt :

https://philitt.fr/2026/02/06/lakis-proguidis-lart-du-roman-repond-au-progressisme-en-augmentant-le-monde-present/

(suite et fin)

"Comme l’art est inconcevable et impraticable en l’absence d’un dialogue avec le public, en l’absence des gens qui attendent et savent apprécier l’œuvre d’art, pareillement la pensée qui essaie d’ouvrir un nouveau chemin, qui s’aventure dans des domaines « relativement inexplorés » doit s’enraciner dans la vie de la pensée, dans les échanges avec les autres, dans les apories communes et dans les perspectives déjà indiquées par d’autres écrivains et d’autres essayistes. Nous ne sommes jamais seuls, peu importe le terrain ; même quand nous pensons avoir dit quelque chose que personne n’avait dit auparavant. 

[...] La raison d’être de cet art est de s’inscrire comme le contrepoint à l’idéologie du progrès qui s’empare de la civilisation occidentale au tournant du XVI° siècle. Croire, oui croire – parce qu’il s’agit d’une croyance mille fois démentie – à l’amélioration future du monde plonge forcément le monde présent, le monde qui vit ici et maintenant, dans une profonde mélancolie. Pourquoi, se demanderait-on très logiquement, être condamné à vivre dans un monde inférieur par rapport à celui qui va arriver ultérieurement et qui plus est travailler en faveur de son avènement ? Le roman n’est pas tourné vers le passé. Sa seule tâche est de sauver le temps présent, de ne pas laisser le présent se réduire à une simple étape conduisant à un avenir supposé radieux. Comment ? En scrutant le monde tel qu’il est et en essayant d’imaginer d’autres possibilités existentielles face à l’unique possibilité existentielle avancée par le démon du progrès. L’art du roman ne s’oppose pas bêtement au progrès. Il augmente le monde. Et le plus souvent, pour ne pas dire toujours, ce qu’il ajoute comme hypothèse s’avère plus réalisable que les desseins des progressistes patentés."

+

"... à la lecture d’un roman, le plaisir de se sentir « augmenté » par une connaissance inattendue, insoupçonnée, insaisissable par tous nos autres moyens de savoir."

lundi 13 avril 2026

Proguidis (innovation 1/2)

Proguidis (Lakis) : L’art du roman répond au progressisme en augmentant le monde présent ;  entretien, 6 fév. 2026, in Philitt :

https://philitt.fr/2026/02/06/lakis-proguidis-lart-du-roman-repond-au-progressisme-en-augmentant-le-monde-present/

"Une œuvre d’art, même si elle semble répondre aux attentes profondes, subconscientes des gens, est toujours en décalage avec les goûts et les critères esthétiques établis. Toutefois, tôt ou tard, l’assimilation viendra. Grâce au dialogue esthétique véhiculé par les revues littéraires, les émissions radiophoniques, la presse, etc. Mais cette assimilation viendra aussi parce que, en premier lieu, aucune nouveauté artistique n’est totalement étrangère aux beautés dont le grand public est familier. Les nouveautés artistiques ne sont pas des créations ex nihilo. Elles le sont encore moins lorsqu’il s’agit de nouveautés qui marquent l’histoire même d’un art. Comme cela se passe, par exemple, avec l’apparition du roman qui, sur le plan de l’esthétique, n’a pas son pareil compte tenu de l’ensemble des arts que nous a légués l’Antiquité. Mais même dans ce cas-là, en regardant de plus près, on voit qu’à sa naissance le roman ne fait que reprendre et métamorphoser en plaisir littéraire une « sensibilité » largement partagée, « forgée » par des facteurs esthétiques et des situations historiques et spirituelles anté-romanesques. Je pense aux plaisirs des vastes populations en France et alentours associés au Jeux de la Passion du Moyen Âge. [...]

.. à suivre...


dimanche 5 avril 2026

Altman (revoir)

Altman (Robert) cité in livret combo collector 3 Femmes (n.p.) : 

"Un grand nombre de mes films doivent être vus deux fois si on veut les appréhender vraiment. Rien ne m'agace plus que ces gens qui vous répondent : « Je l'ai déjà vu » quand vous proposez d'aller voir un film. Si vous avez vu un film une fois et s'il présente quelque intérêt, vous ne l'avez pas vraiment vu. Parce que, si versé que vous soyez dans l'art et la technique du cinéma, la première fois que vous voyez un film, vous le voyez comme vous lisez un roman policier. Vous jouez au jeu des devinettes. « Ah ! elle va le quitter. Tiens, elle ne le quitte pas... Ce doit être une lesbienne. Finalement, non. » Vous passez toute la durée du film à corriger vos hypothèses. La deuxième fois, vous êtes prévenu ; vous ne tombez plus dans les pièges de l'intrigue ; vous pouvez regarder les coins du tableau, ses nuances – les choses qui, pour moi, font vraiment un film. Une telle attitude n'existe pas pour la musique ou pour la peinture. Les airs dont on se souvient sont des airs qu'on a entendus plus d'une fois. On voit et on revoit un tableau. Un échange s'établit entre le tableau et celui qui le regarde. Évidemment, on ne peut exiger du cochon de payant qu'il voie un film deux fois, mais s'il ne le fait pas, il manque quelque chose."


vendredi 3 avril 2026

Afanassiev (vieillesse)

Afanassiev (Valery), Lettres sonores, Corti 1995 p. 18-19 : 

"Jamais, même à quatre-vingt-dix-neuf ans, je ne comprendrai pourquoi les humains méprisent la vieillesse et remplacent, au sommet de leur échelle de valeurs, le sang généreux du vieux bourgogne par le verjus aigrelet de l'adolescence. Au fil des années, l'expérience nous apprend à jouir de la vie terrestre. La vieillesse respectable sait tirer parti de circonstances où la jeunesse ne trouve qu'échecs et déceptions. Et si la décrépitude ne nous transforme pas en une momie douloureuse, nous commençons sur le tard à disposer en maître des molécules du plaisir. 

[...] Et puis, certains hommes embellissent en vieillissant. Le mûrissement de la pensée imprime son harmonie sur le visage, anoblit le maintien, les gestes. Et les sens s'épanouissent, au lieu d'insinuer la déchéance du corps."


mardi 31 mars 2026

Montherlant + Descartes (engagements)

Montherlant, Sur les Femmes, Le ménage de Tolstoï, p. 32-33 : "Si nous appelons homme supérieur celui qui cherche la vérité, qui ne sait d’où elle viendra, ni ce qu’elle sera, ni en conséquence ce qu’elle exigera de lui, ni s’il ne devra pas, plus tard, la reviser au profit d’une autre vérité et passer ici-bas en perpétuel ennemi de soi-même et de tout ce qui l’aura captivé tour à tour, le premier devoir d’un tel homme est de se garder libre pour son bouleversement. 

Lié par une femme légitime, des enfants dito, il leur devra son amour, sa fidélité, sa respectabilité, l’aisancematérielle, des «relations» pour assurer leur avenir. Et si la vérité qui viendra lui demande de tout quitter pour la suivre ? — de se déconsidérer selon le monde ? — de ne pas gagner d’argent ? — de rompre tous liens avec la société ?— d’avoir la vie sexuelle la plus propice à sa liberté d’esprit ? — d’être un scandale, enfin ?"


Decartes, Discours III : 

"Je mettais entre les excès toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose de sa liberté ; non que je désapprouvasse les lois, qui, pour remédier à l'inconstance des esprits faibles, permettent, lorsqu'on a quelque bon dessein, ou même, pour la sûreté du commerce, quelque dessein qui n'est qu'indifférent, qu'on fasse des voeux ou des contrats qui obligent à y persévérer : mais à cause que je ne voyais au monde aucune chose qui demeurât toujours en même état, et que, pour mon particulier, je me promettais de perfectionner de plus en plus mes jugements, et non point de les rendre pires, j'eusse pensé commettre une grande faute contre le bon sens, si, pour ce que j'approuvais alors quelque chose, je me fusse obligé de la prendre pour bonne encore après, lorsqu'elle aurait peut-être cessé de l'être, ou que j'aurais cessé de l'estimer telle."


vendredi 6 mars 2026

Carvalho (parole)

  Carvalho, Fantaisie pour deux colonels et une piscine, trad. M.-H. Piwnik, incipit  p. 17-18 : 

  "Le pays est ravagé par une logorrhéique pulsion, qui met tout un chacun dans un état de frénésie papoteuse, multipliant jusqu'au délire les duos, trios, choeurs, ensembles polyphoniques. Du nord au sud, des cimes de Castro Laboreiro au fin fond d'Ilhéu do Monchique bouillonnent cris et chuchotements, clabauderies, barrissements qui étouffent et volatilisent la patience des uns, les loisirs de beaucoup et le bon sens de tous. La parlote est cause d'incalculables inepties, productivité en baisse et noms d'oiseaux. On parle, on parle, on parle, sur tous les tons, décibels et accents, et tous azimuts. Le pays parle, parle, s'égosille à parler, et peu de ce qu'il dit a un quelconque intérêt. Le pays n'a rien à dire, à enseigner, à communiquer. Le pays veut seulement s'étourdir. Et le papotage est le moyen de s'étourdir le plus à sa portée. 

    Tous parlent, les médecins, les enseignants, les chefs d'entreprise, les balayeurs, les notaires, les chauffeurs, la liste entière des professions que la statistique recense, il n'est corporation écartée de ce zonzonnement de la tchatche, placiers en assurances, garçons de café, vendeurs de voitures, cordonniers qui passent leur vie à chanter, représentants de l'autorité, malades à l'hôpital, agents immobiliers, fonctionnaires de justice, et aussi ingénieurs, sans-abri, vagabonds, téléphonistes, patineurs, boulangers, cireurs de chaussures et vandales. Des immigrants venus de pays ténébreux apprennent ici à se délier la langue, font profession de déblatérer contre ceci, cela, tout, rien. Passent les jours, les mois, les années, couvent les dépressions, s'amoncellent les dangers, le pays, lui, il cause, il cause, il cause."