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jeudi 25 juillet 2024

Roubaud (casquette)

Roubaud, La Bibliothèque de Warburg (incises du chapitre 3) :

"Pourquoi, me suis-je donc dit, un jour d’hiver, à Dijon, ne me permettrais-je pas le luxe de la singularité d’une casquette ? Aussitôt pensé comme je viens de dire, aussitôt appliquant la maxime shakespearienne « there is a tide in the affairs of man …», j’entrai dans une vieille boutique d’une vieille rue de la ville, et fit l’acquisition séance tenante d’une casquette genre ‘retraité de l’EDF’ qui fit mon bonheur pendant de nombreuses années. Je la revois encore distinctement. Elle était grise, d’un gris décidé mais sans ostentation, ni ‘perle’ ni ‘trompe d’éléphant’, ni ‘cheveu de cinquantenaire’; strictement terne, légère mais tenant bien au crâne. Sa protection contre les intempéries et le refroidissement était plus morale que pratique, mais elle me convint."


jeudi 4 juillet 2024

Roubaud (œufs)

Roubaud, La belle Hortense, chap. 19 Seghers p. 183-185 : 

"Son entraînement essentiel était à la patience. Pour cela, il avait depuis longtemps trouvé l'exercice idéal, qu'il pratiquait avec régularité : il était devenu peleur d'oeufs. Pour que le Lecteur mesure bien la nature et la difficulté particulière de cet exercice, nous préciserons qu'il s'agissait de peler des oeufs crus. Il s'y consacrait tous les matins une heure, sur une petite table spécialement et exclusivement réservée à cet effet. Il posait l'oeuf devant lui sur la table, dans un cocotier scié de façon à laisser découverts les quatre-vingt-onze centièmes de la coquille de l'oeuf et à le maintenir à la base. Il donnait un coup sec sur la partie supérieure, ce qui lui permettait d'enlever le premier bout de coquille sans déchirer la membrane de l'oeuf, puis il avançait lentement, avec une prudence extrême, jusqu'à ce que l'oeuf soit nu, et alors, et alors seulement, il le jetait prestement dans la petite poêle où sa mère le faisait cuire avec du bacon. L'opération demandait à peu près une semaine. Il n'avait jamais échoué. Certains dimanches où il était sur une enquête particulièrement difficile, il avait pelé un oeuf en une seule séance, presque dix heures d'affilée. Il conservait le portrait de chacun des oeufs ainsi pelés (au moyen de photographies en couleurs), sur le mur de sa chambre par rangées de vingt-trois. Il y avait déjà vingt-six rangées complètes et il allait en commencer une nouvelle. 

S'étant lavé les mains soigneusement au savon de Marseille après sa séance matinale de début de pelage d'oeuf (c'était un oeuf particulièrement difficile, un oeuf de canard à peau très fine, et il avait besoin de toute sa concentration pour ne pas échouer dans les passages les plus difficiles, celui du franchissement de l'équateur, vous voyez ce que nous voulons dire)       […. etc…]"


[il s'agit probablement d'une allusion à Perec et son roman sans "E"]

jeudi 6 juin 2024

Roubaud (lecture)

Roubaud, La Boucle § 104 :

"Je ne me souviens que de l’aspect physique du livre, ou plus exactement je ne vois plus que la couverture cartonnée vert-gris de l’exemplaire qui se trouvait rue d’Assas, dans la bibliothèque de mes parents.

Les circonstances de la lecture font partie intégrante de la lecture : aussi bien le livre concret que son apparence, son format, son poids, sa typographie, que le volume d’espace réel au sein duquel nous l’avons lu : un train, un lit, une herbe. Le livre, l’œuvre, est cela pour nous. Il est tout autant que la lettre exacte de son texte, vérifiable en le rouvrant (et pas toujours alors, compatible avec notre souvenir !), ce que nous en avons retenu (les « circonstances » en font partie). Tout autant que l’immobilité stable de ses mots, dans ses pages, l’allure de nos yeux sur ses lignes, l’intensité variable de notre regard.

Mais les livres que nous avons lu « colorent » en retour, d’une manière au moins aussi forte, les lieux et les circonstances où nous les avons ouverts."


lundi 3 juin 2024

Roubaud (rasages 2)

Roubaud, Le Grand Incendie de Londres § 45 :


pour faire suite aux deux textes mis en ligne récemment :

https://lelectionnaire.blogspot.com/2024/05/roubaud-rasages.html


"… dans la cuisine, avec un couvercle de casserole pour miroir, en équilibre au-dessus du robinet d’eau chaude, me rasant dans le silence de la nuit. 

Je fais couler l’eau chaude. Je me savonne le visage, les mains, le cou. Je me sèche. Je mouille de nouveau les parties rasables. Je prends un peu de mousse dans la paume de ma main droite ; je l’applique. Puis je me rase, de la main gauche (un des restes les plus évidents de mon « gauchisme »), selon un ordre immuable :

a) la lèvre supérieure ;

b) la lèvre inférieure ;

c) le menton ;

d) la joue droite ;

e) la joue gauche ;

f) le cou.

Écrivant ceci, simple description de mon rasage de la veille, j’ai l’impression en effet qu’il s’agit d’un rituel immuable, d’une répétition indéfinie des mêmes gestes, indépendants des lieux, des circonstances, où seuls varient de manière significative les supports techniques (mousses, lames) alors que l’essence même de l’opération, son squelette rythmique, l’ordre de mes mouvements, se conserve invariant dans toutes les transformations annexes de mon existence. J’ai l’impression qu’il s’agit là, comme la poésie, d’un point fixe de ma vie, qui assure ma continuité, et je suis heureux de l’identifier.

Mais après avoir écrit ce passage, j’ai un doute : je me souviens d’avoir déjà décrit mon rasage, il y a  neuf ans, comme «moment de repos en prose» dans un livre de poèmes Autobiographie, chapitre dix. Dans ce livre, l’ordre est le suivant :

a) le menton ; b) la lèvre inférieure ; c) la joue droite ; d) la joue gauche ; e) la lèvre supérieure ; f) le cou.

J’ai changé."


mercredi 29 mai 2024

Roubaud (rasages 1)

Roubaud, Poésie, coll Poésie-Gallimard p. 22 : 


Rasoir d'Occam

Mon grand‐père, appliquant à ses propres rasoirs le principe d’Occam qui règle l’emploi des nominaux, n’en posséda que deux pendant sa vie. Et encore perdit‐il le premier dans la tranchée en quinze, avec sa première montre et son premier stylo.

Il s’asseyait généralement le matin, vers sept heures, après un petit déjeuner frugal et préparait avec sérieux, dans un bol d’eau très chaude à l’aide d’un blaireau très souple une mousse de savon à barbe si dense si blanche et si compacte qu’il m’en vient encore, après plus de trente ans, l’eau à la bouche.

Pour moi, né en des temps dégénérés, si je ne ne suis pas descendu assez bas dans l’échelle humaine pour me servir d’un rasoir électrique, je ne suis, hélas, jamais parvenu à la perfection glaciale du «sabre».

J’utilise un gilette à lames hebdomadaires stainless steel et de la mousse en bombe william Carlos williams, que je défriche, suivant un ordre ascétique et immuable sur : a) le menton b) la lèvre inférieure c) la joue droite d) la joue gauche e) la lèvre supérieure f) le cou.

Et je me coupe quelquefois, quand j’y pense.



Notes : 

- en philosophie, le "rasoir d'Occam", du nom du philosophe médiéval, est le principe de simplicité, de réduction au minimum utile des hypothèses ; "entia non sunt multiplicanda" =  "il ne faut pas multiplier les entités (les êtres)" ; ce n'est pas un principe malthusien, mais ça pourrait…)

- william Carlos williams : poète américain du XX° s . ; l'absence de majuscules est peut-être une allusion à e e cummings, autre poète américain du XX°) ; dans un autre passage, l'auteur écrit w c Williams


comparer : 


Roubaud, La belle Hortense, p. 21-22 (décidément !) : 

"Le visage de l’inspecteur était couvert, dans sa partie inferieure, de crème à raser. Au pied du miroir setrouvaient : un pot d’eau très chaude, fumant sa vapeur dans l’air auroral, et une petite soucoupe où s'entassaient des tertres de mousse dense et compacte piqués d’innombrables poils bruns tirant vers le gris.

L’inspecteur tenait à la main un «sabre», un rasoir à l’ancienne qui avait appartenu autrefois au barbier de Lord Bertrand Russell (un cadeau de son vieil ami, le superintendant Badger, de Scotland Yard) et il se rasait, selon un ordre sévère et immuable :

a) le menton

b) la lèvre inferieure

c) la joue droite

d) la joue gauche

e) la lèvre supérieure

f) le cou."


lundi 27 mai 2024

Roubaud (paysage)

Roubaud, L'Enlèvement d'Hortense chap. 15 p. 128 : 

"On sortit de la Ville entre deux haies d’immenses HLM noires et on se dirigea vers la banlieue entre deux haies de HLM noires, mais moins hautes. Il y eut des usines désaffectées, on vit «Engrenages hélicoïdaux Durand», des petits pavillons de banlieue à briques sales, des jardins potagers pleins de mâchefer. On passa le fleuve avec une presqu’île où croît l’asperge tranquille sous l’irrigation puante des égouts. Une odeur puissante de caoutchouc brûlé traversa le wagon. Le paysage, en somme."