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lundi 25 avril 2022

Louÿs (amour)

Louÿs, Aphrodite Folio p. 82 : 

"Les navigateurs qui ont parcouru les mers de pourpre, au delà du Gange, racontent qu'ils ont vu, sous les eaux, des roches qui sont de pierre d'aimant. Quand les vaisseaux passent auprès d'elles, les clous et les ferrures s'arrachent vers la falaise sous-marine et s'unissent à elle à jamais. Et ce qui fut une nef rapide, une demeure, un être vivant, n'est plus qu'une flottille de planches, dispersées par le vent, retournées par les flots. Ainsi Démétrios se perdait en lui-même devant deux grands yeux attirants, et toute sa force le fuyait."


samedi 18 janvier 2020

Valéry (thons)


Valéry, Inspirations méditerranéennes (1933), Pléiade t. 1 p. 1088-1089 : 
« J'allai à la mer pour me baigner. Je m'avançai d'abord, pour jouir de la lumière admirable, sur une petite jetée. Tout à coup, abaissant le regard, j'aperçus à quelques pas de moi, sous l'eau merveilleusement plane et transparente, un horrible et splendide chaos qui me fit frémir. Des choses d'une rougeur écœurante, des masses d'un rose délicat ou d'une pourpre profonde et sinistre, gisaient là... Je reconnus avec horreur l'affreux amas des viscères et des entrailles de tout le troupeau de Neptune que les pêcheurs avaient rejeté à la mer. Je ne pouvais ni fuir ni supporter ce que je voyais, car le dégoût que ce charnier me causait le disputait en moi à la sensation de beauté réelle et singulière de ce désordre de couleurs organiques, de ces ignobles trophées de glandes, d'où s'échappaient encore des fumées sanguinolentes, et de poches pâles et tremblantes retenues par je ne sais quels fils sous le glacis de l'eau si claire, cependant que l'onde infiniment lente berçait dans l'épaisseur limpide un frémissement d'or imperceptible sur toute cette boucherie. L'œil aimait ce que l'âme abhorrait » 

Valéry, lettre à Pierre Louÿs 6 août 1892 :
« Et voici ce que j’ai vu hier :
Au bord de la mer, sous une eau claire et verdoyante qui tremblait, l’amas riche et pourpre de viscères arrachés par les pêcheurs aux thons, et jetés là. Ces entrailles, cœurs, foies, glandes énormes bougeaient à chaque flot et de turgescentes bourses pendulaient. Ce carnage dormait sous un cristal verdâtre et or, à peine teinté de rose par veines et fumées échappées de lui, et l’Idée, la plus brillante et nette, d’Héroïsme, de tuerie ainsi figée dans la lumière droite, me fixa très longtemps devant.
Il n’y a pas de G. Moreau aussi simple, aussi sonore. La signification était tout nue, sans Histoire ni théories. (Dans la gloire de sel limpide reposent des mémorables horreurs.) Et esthétiquement, il devint aussi curieux d’apprendre comment la nuance intégrale, profonde et cossue s’harmonisait avec les tons de l’eau mince qui vibrait. Un tel spectacle eût émerveillé le Moreau japonais qui n’existe pas. »

samedi 21 décembre 2019

Louÿs (littérature)


Louÿs (Pierre), lettre à P. Valéry, 9 septembre 1891, Correspondance à trois, Gallimard p. 818 :
« Ce qu'il y a d’admirable en littérature, c'est que jamais rien ne s'y réalise ; c'est que quand je dis : "Le ciel était bleu", vingt mille personnes voient ce bleu de vingt mille bleus différents. Un livre est d'autant plus beau qu'il est lu par un lecteur plus intelligent, et le lecteur collabore. On lui laisse une part d'imagination spontanée qui est énorme et qui constitue la valeur principale de son émotion à lire. Le peintre, lui, interdit l'imagination du public ; et même il la contredit par des affirmations qui me révoltent, inférieures qu'elles sont à tout ce que nous savons voir, à côté de nous, de vivant. Ensuite, débusquons la sculpture et le dessin. Ce sont des arts insultants. Leur seul intérêt est de faire abstraction de la couleur pour ne s'occuper que de la ligne, et la fixer. Or, il est grossier de supposer que nous ne sommes pas capables de faire cette abstraction-là nous-mêmes, instantanément […]. »