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jeudi 5 juin 2025

Crumley + Nabokov (errances)

Crumley (James), Le dernier Baiser, trad. Mailhos, chap. 1 :

"Nous sillonnâmes l’Ouest, visitant les bars, admirant les sites. Je vis ainsi le Chugwater Hotel en bas dans le Wyoming, le Mayflower à Cheyenne, le Stockman’s à Rawlins, une collection de fils de fer barbelés exposée dans le bar du Sacajawea Hotel à Three Forks, dans le Montana, des cailloux à Fossil, dans l’Oregon, des mormons ivres un peu partout dans le nord de l’Utah et le sud de l’Idaho – nous tournions en rond, errions et dérivions sans but."


We  covered  the  West,  touring  the  bars,  seeing  the sights.  The  Chugwater  Hotel  down  in  Wyoming,  the Mayflower in Cheyenne,  the  Stockman's  in  Rawlins,  a barbed-wire  collection  in  the  Sacajawea  Hotel  Bar  in Three Forks, Montana, rocks in Fossil, Oregon, drunken  Mormons  all  over  northern  Utah  and  southern Idaho--circling, wandering in  an  aimless drift.


Nabokov, Lolita  (traduction Couturier), II, 1 : 

"Nous connûmes – pour emprunter une intonation flaubertienne – les cottages en pierre sous les immenses arbres chateaubriandesques, le bungalow en brique, en adobe, le motel en stuc, implantés sur des terrains que le guide de l'Automobile Association qualifie d'« ombreux », de « spacieux » ou encore de « paysagés ». 

[...] Nous connûmes (ceci est d'une royale drôlerie) la fallacieuse séduction de leurs noms, toujours les mêmes – tous ces Sunset Motels, U-Beam Cottages, Hillcrest Courts, Pine View Courts, Mountain View Courts, Skyline Courts, Park Plaza Courts, Green Acres, Mac's Courts."


We came to know — nous connûmes, to use a Flaubertian intonation — the stone cottages under enormous Chateaubriandesque trees, the brick unit, the adobeunit, the stucco court, on what the Tour Book of the Automobile Association describes as “shaded” or “spacious” or “landscaped” grounds.

[...]Nous connûmes (this is royal fun) the would-be enticements of their repetitious names — all those Sunset Motels, U-Beam Cottages, Hillcrest Courts, Pine View Courts, Mountain View Courts, Skyline Courts, Park Plaza Courts, Green Acres, Mac’s Courts.



dimanche 9 mars 2025

Nabokov (ébriété)

Nabokov, Tranche de vie, in Nouvelles, éd. Quarto p. 572 : 

"Après encore quelques verres ses manières changèrent, son expression devint plus sombre et plus grossière. Sans raison aucune, il enleva ses chaussures et ses chaussettes, et puis se mit à sangloter et à marcher en sanglotant, d’un bout à l’autre de son appartement, ignorant totalement ma présence et repoussant d’un air féroce avec son gros pied nu la chaise contre laquelle il ne cessait de se cogner. En passant, il s’arrangea pour finir la carafe et entra bientôt dans une troisième phase, la phase finale de ce syllogisme d’ivrogne qui avait déjà connu, conformément aux règles strictes de la dialectique, une première manifestation d’efficacité brillante suivie d’une période centrale de mélancolie totale."


After a few more drinks his manner changed, his expression grew somber and coarse. For no reason at all, he took off his shoes and his socks, and then started to sob and walked sobbing, from one end of his flat to the other, absolutely ignoring my presence and ferociously kicking aside with a strong bare foot the chair into which he kept barging. En passant, he managed to finish the decanter, and presently entered a third phase, the final part of that drunken syllogism which had already united, in keeping with strict dialectical rules, an initial show of bright efficiency and a central period of utter gloom.


samedi 8 mars 2025

Nabokov (pianiste)

Nabokov, Musique, in Nouvelles complètes, éd. Quarto p. 481-482 : 

"L’épouse du pianiste, la bouche à demi ouverte, clignant des yeux, se préparait à tourner la page… voilà qui est fait ; une forêt noire de notes ascendantes, une descente, un ravin, enfin un groupe disséminé de minuscules trapézistes en plein vol. Wolf avait de longs cils blonds, des oreilles translucides d’un écarlate délicat ; il frappait les touches avec une vélocité et une force extraordinaires et, dans les profondeurs laquées du couvercle à l’aplomb des touches, le double de ses mains s’affairait en une parodie fantomatique, complexe, parfois même clownesque.

Pour Victor, une musique qu’il ne connaissait pas (et il avait vite fait le tour de ses connaissances dans ce domaine) pouvait se comparer au brouhaha d’une conversation en langue étrangère : en vain s’efforce-t-on de distinguer, ne serait-ce que les séparations entre les mots, les sons s’enchaînent et se confondent, de sorte que l’oreille s’égare et finit par se lasser. Victor faisait de son mieux pour se concentrer sur la musique, mais il se surprit bientôt à suivre du regard les mains de Wolf et leurs reflets spectraux. Quand les sonorités s’enflaient jusqu’à rouler en tonnerre ininterrompu, le cou du pianiste gonflait, les doigts écartés se durcissaient, tandis qu’un faible grognement lui échappait. À un moment la tourneuse prit de l’avance, il arrêta le mouvement d’une tape prompte de la paume ouverte de sa main gauche, puis avec une vitesse incroyable fit lui-même tourner la page et, sans transition, de nouveau, les deux mains pétrissaient avec fureur le clavier docile. Victor se livrait à un examen détaillé de l’exécutant : le nez au bout pointu, les paupières gonflées, la cicatrice d’un furoncle sur le cou, les cheveux ressemblant à un duvet jaune, les épaules larges sous la redingote noire. Victor fit à nouveau un effort pour suivre la musique, mais à peine y était-il parvenu que déjà son attention se relâchait. Lentement il se détourna, cherchant dans sa poche son étui à cigarettes, il entreprit d’examiner les autres invités."


[Note : VN n'aimait pas la musique, et il en donne une description très visuelle.]


The performer’s wife, her mouth half-open, her eyes blinking fast, was about to turn the page; now she has turned it. A black forest of ascending notes, a slope, a gap, then a separate group of little trapezists in flight. Wolf had long, fair eyelashes; his translucent ears were of a delicate crimson hue; he struck the keys with extraordinary velocity and vigor and, in the lacquered depths of the open keyboard lid, the doubles of his hands were engaged in a ghostly, intricate, even somewhat clownish mimicry.

To Victor any music he did not know – and all he knew was a dozen conventional tunes – could be likened to the patter of a conversation in a strange tongue: in vain you strive to define at least the limits of the words, but everything slips and merges, so that the laggard ear begins to feel boredom. Victor tried to concentrate on listening, but soon caught himself watching Wolf’s hands and their spectral reflections. When the sounds grew into insistent thunder, the performer’s neck would swell, his widespread fingers tensed, and he emitted a faint grunt. At one point his wife got ahead of him; he arrested the page with an instant slap of his open left palm, then with incredible speed himself flipped it over, and already both hands were fiercely kneading the compliant keyboard again. Victor made a detailed study of the man: sharp-tipped nose, jutting eyelids, scar left by a boil on his neck, hair resembling blond fluff, broad-shouldered cut of black jacket. For a moment Victor tried to attend to the music again, but scarcely had he focused on it when his attention dissolved. He slowly turned away, fishing out his cigarette case, and began to examine the other guests.


mercredi 5 mars 2025

Nabokov (souvenir)

Nabokov, Bruits, in Nouvelles complètes éd. Quarto p. 102 :

"Je me souviens de toi dans une éclaircie. Tu avais des coudes pointus et des yeux pâles, comme recouverts de poussière. Quand tu parlais, tu tranchais l’air avec le bord de la main, avec l’éclat du bracelet autour de ton poignet fin. Tes cheveux devenaient, en s’estompant, l’air ensoleillé qui tremblait autour d’eux. Tu fumais beaucoup et nerveusement. Tu expirais la fumée par tes deux narines en secouant brusquement la cendre. Ta maison bleue se trouvait à cinq verstes de la nôtre. Ta maison était sonore, opulente et fraîche. Une photo en avait paru dans une revue de la capitale sur papier glacé."



I recall you within a chance patch of sunlight. You had sharp elbows and pale, dusty-looking eyes. When you spoke, you would carve the air with the riblike edge of your little hand and the glint of a bracelet on your thin wrist. Your hair would melt as it merged with the sunlit air that quivered around it. You smoked copiously and nervously. You exhaled through both nostrils, obliquely flicking off the ash. Your dove-gray manor was five versts from ours. Its interior was reverberant, sumptuous, and cool. A photograph of it had appeared in a glossy metropolitan magazine.


dimanche 2 mars 2025

Nabokov (tram)


Nabokov, Guide de Berlin, 2. Le tramway, in Nouvelles complètes, éd. Quarto p. 275 : 

"Le tram à chevaux a disparu et le trolley disparaîtra aussi, et quelque écrivain berlinois excentrique dans les années vingt du XXIe siècle, désirant dresser un tableau de notre époque, ira dans un musée d’histoire de la technologie pour trouver un tramway vieux d’un siècle, jaune, lourdaud, aux sièges incurvés à l’ancienne, et dénichera, dans un musée de vieux costumes, un uniforme noir de receveur orné de boutons brillants. Puis il rentrera chez lui pour décrire les rues du Berlin d’autrefois. Chaque chose, chaque détail seront précieux et chargés de sens : la sacoche du receveur, la réclame au-dessus de la fenêtre, ce mouvement cahotant bien particulier qu’imagineront peut-être nos arrière-arrière-petits-enfants, tout sera anobli et légitimé par l’âge.

 Je crois que c’est en cela que réside tout le sens de la création littéraire : dans l’art de décrire des objets ordinaires tels que les réfléchiront les miroirs bienveillants des temps futurs ; dans l’art de trouver dans les objets qui nous entourent cette tendresse embaumée que seule la postérité saura discerner et apprécier dans les temps lointains où tous les petits riens de notre vie simple de tous les jours auront pris par eux-mêmes un air de fête, le jour où un individu ayant revêtu le veston le plus ordinaire d’aujourd’hui sera déguisé pour un élégant bal masqué."



The horse-drawn tram has vanished, and so will the trolley, and some eccentric Berlin writer in the twenties of the twenty-first century, wishing to portray our time, will go to a museum of technological history and locate a hundred-year-old streetcar, yellow, uncouth, with old-fashioned curved seats, and in a museum of old costumes dig up a black, shiny-buttoned conductor’s uniform. Then he will go home and compile a description of Berlin streets in bygone days. Everything, every trifle, will be valuable and meaningful: the conductor’s purse, the advertisement over the window, that peculiar jolting motion which our great-grandchildren will perhaps imagine – everything will be ennobled and justified by its age.

I think that here lies the sense of literary creation: to portray ordinary objects as they will be reflected in the kindly mirrors of future times; to find in the objects around us the fragrant tenderness that only posterity will discern and appreciate in the far-off times when every trifle of our plain everyday life will become exquisite and festive in its own right: the times when a man who might put on the most ordinary jacket of today will be dressed up for an elegant masquerade.



samedi 1 mars 2025

Nabokov (train 3/3)

Nabokov, Premier Amour, in Nouvelles, Quarto p. 813 :

"Ces amalgames optiques présentaient quelques inconvénients. Le wagon-restaurant aux immenses fenêtres, enfilades de chastes bouteilles d’eau minérale, de mitres de serviettes et de fausses tablettes de chocolat (dont les papiers – Cailler, Kohler et tout le reste – n’enveloppaient que du bois) apparaissait d’abord comme un havre de fraîcheur au bout d’une enfilade de couloirs bleus oscillants ; mais, tandis que le repas s’acheminait inexorablement vers le plat final, on surprenait sans cesse le wagon téméraire se laisser envelopper dans le paysage comme dans un fourreau, avec ses garçons titubants et tout le reste, tandis que le paysage lui-même passait par tout un système complexe de mouvements, la lune en plein jour s’acharnant à rester à hauteur de votre assiette, les prairies lointaines s’ouvrant en éventails, les arbres tout proches s’envolant vers les rails sur des balançoires invisibles, une voie parallèle se suicidant brusquement par anastomose, un talus d’herbe clignotante montant, montant, montant, tant et si bien que le jeune témoin de cet amalgame de mouvements véloces finissait par dégorger sa part d’omelette aux confitures de fraises."



There were drawbacks to those optical amalgamations. The wide-windowed dining car, a vista of chaste bottles of mineral water, miter-folded napkins, and dummy chocolate bars (whose wrappers—Cailler, Kohler, and so forth—enclosed nothing but wood) would be perceived at first as a cool haven beyond a consecution of reeling blue corridors; but as the meal progressed toward its fatal last course, one would keep catching the car in the act of being recklessly sheathed, lurching waiters and all, in the landscape, while the landscape itself went through a complex system of motion, the daytime moon stubbornly keeping abreast of one’s plate, the distant meadows opening fanwise, the near trees sweeping up on invisible swings toward the track, a parallel rail line all at once committing suicide by anastomosis, a bank of nictitating grass rising, rising, rising, until the little witness of mixed velocities was made to disgorge his portion of omelette aux confitures de fraises.


vendredi 28 février 2025

Nabokov (train 2/3)

Nabokov, Premier Amour, in Nouvelles, Quarto p. 813 :

"Quand, au cours de ces voyages, le train changeait d’allure pour aller l’amble dignement, et frôlait presque les façades des maisons et les enseignes de magasins, tandis que nous traversions quelque grosse ville allemande, j’éprouvais toujours une double émotion que les gares d’arrivée ne parvenaient pas à faire naître. Je voyais une cité avec ses trams miniatures, ses tilleuls, ses murs de brique, pénétrer dans le compartiment, côtoyer les miroirs, et remplir à ras bord les fenêtres côté couloir. Ce contact familier entre le train et la cité était l’une des composantes de ce frisson. L’autre consistait à me mettre à la place d’un passant qui, comme je l’imaginais, était aussi ému que je l’aurais été moi-même, en voyant les longs wagons auburn, si romantiques, avec leurs vestibules reliés par des rideaux noirs comme des ailes de chauve-souris, et leurs inscriptions métalliques, brillantes comme du cuivre dans la lumière rasante du soleil, négocier sans se presser un pont en fer qui enjambait une artère quelconque, avant de contourner, toutes fenêtres soudain en feu, un dernier pâté de maisons."


When, on such journeys as these, the train changed its pace to a dignified amble and all but grazed housefronts and shop signs, as we passed through some big German town, I used to feel a twofold excitement, which terminal stations could not provide. I saw a city with its toylike trams, linden trees, and brick walls enter the compartment, hobnob with the mirrors, and fill to the brim the windows on the corridor side. This informal contact between train and city was one part of the thrill. The other was putting myself in the place of some passerby who, I imagined, was moved as I would be moved myself to see the long, romantic, auburn cars, with their intervestibular connecting curtains as black as bat wings and their metal lettering copper-bright in the low sun, unhurriedly negotiate an iron bridge across an everyday thoroughfare and then turn, with all windows suddenly ablaze, around a last block of houses.


jeudi 27 février 2025

Nabokov (train 1/3)

Nabokov, Premier Amour, in Nouvelles, Quarto p. 812-813 :

"À une table pliante, ma mère et moi jouâmes à un jeu de cartes appelé douratchki. Bien qu’il fît encore grand jour, nos cartes, un verre, et, à un autre niveau, les serrures d’une valise, se réfléchissaient dans la fenêtre. Traversant champs et forêts, franchissant de brusques ravins, se mêlant à la course folle des maisonnettes, ces joueurs désincarnés jouaient sans discontinuer pour des enjeux qui chatoyaient sans fin.

— Ne boudet-li, ty ved’ oustal – Ça ne te suffit pas comme cela, n’es-tu pas fatigué – ? demandait ma mère, et puis elle prenait un air songeur tout en brassant lentement les cartes. La porte du compartiment était ouverte et je voyais la fenêtre du couloir où les fils – six fils noirs très fins – faisaient de leur mieux pour maintenir leur poussée ascendante en direction du ciel, malgré les coups foudroyants que leur assenaient les poteaux télégraphiques, les uns après les autres ; mais, à l’instant même où tous les six, dans une envolée triomphale d’exultation pathétique, allaient atteindre le haut de la fenêtre, un coup particulièrement violent les faisait redescendre aussi bas qu’avant et tout était à recommencer."



 At a collapsible table, my mother and I played a card game called durachki. Although it was still broad daylight, our cards, a glass, and on a different plane the locks of a suitcase were reflected in the window. Through forest and field, and in sudden ravines, and among scuttling cottages, those discarnate gamblers kept steadily playing on for steadily sparkling stakes.

“Ne budet-li, tï ved’ ustal?” (“Haven’t you had enough, aren’t you tired?”) my mother would ask, and then would be lost in thought as she slowly shuffled the cards. The door of the compartment was open and I could see the corridor window, where the wires—six thin black wires—were doing their best to slant up, to ascend skyward, despite the lightning blows dealt them by one telegraph pole after another; but just as all six, in a triumphant swoop of pathetic elation, were about to reach the top of the window, a particularly vicious blow would bring them down, as low as they had ever been, and they would have to start all over again.

 


dimanche 6 octobre 2024

Proust & Nabokov (remémoration)

Proust, Sodome et Gomorrhe, éd. Pléiade (ancienne) p. 650 : 

"Dans ce grand «cache-cache» qui se joue dans la mémoire quand on veut retrouver un nom, il n'y a pas une série d'approximations graduées. On ne voit rien puis tout d'un coup apparaît le nom exact et fort différent de ce qu'on croyait deviner. Ce n'est pas lui qui est venu à nous. Non, je crois plutôt qu'au fur et à mesure que nous vivons, nous passons notre temps à nous éloigner de la zone où un nom est distinct, et c'est par un exercice de ma volonté et de mon attention, qui augmentait l'acuité de mon regard intérieur, que tout d'un coup j'avais percé la demi-obscurité et vu clair. En tous cas s'il y a des transitions entre l'oubli et le souvenir, alors ces transitions sont inconscientes. Car les noms d'étape par lesquels nous passons, avant de trouver le nom vrai, sont, eux, faux, et ne nous rapprochent en rien de lui. Ce ne sont même pas à proprement parler des noms, mais souvent de simples consonnes et qui ne se retrouvent pas dans le nom retrouvé."


Nabokov, Retrouvailles, éd. Quarto p. 455 :

"Lev prit lentement le chemin du retour, traversa la place, passa devant la poste et la mendiante...

Soudain, il s'arrêta net. Quelque part au fond de sa mémoire, il y eut une sorte de léger remous, comme si quelque chose de très petit s'était éveillé et commençait à bouger. Le mot était encore invisible, mais son ombre, comme sortie de derrière un coin, commençait à apparaître et il eut envie de poser le pied sur cette ombre pour l'empêcher de se retirer et de disparaître à nouveau. Hélas, c'était trop tard. Tout s'évanouit, mais, à l'instant même où son cerveau relâchait ses efforts, la chose frémit à nouveau, de manière plus perceptible cette fois, et, telle une souris sortant de son trou quand la pièce est tranquille, il vit apparaître, silencieusement, mystérieusement, à pas légers, le corpuscule vivant d'un mot... «Donne ta patte, Joker.» Joker ! Comme c'était simple. Joker...» "



mardi 4 juin 2024

Nabokov (rasage 2)

Nabokov, Feu pâle, chant IV, vv. 887-922, Pléiade p. 198-199 :

[rappel : https://lelectionnaire.blogspot.com/2021/06/nabokov-rasage.html ]


Comme mon biographe est peut-être trop grave

Ou n'en sait pas assez pour pouvoir affirmer que Shade

Se rasait dans son bain, alors voici :

« Il avait arrangé une sorte

De système avec charnière et vis, un support d'acier

Traversant la baignoire pour maintenir en place 

Le miroir à raser droit devant son visage 

Et, de son orteil, renouvelant la chaleur du robinet, il 

Trônait comme un roi et saignait comme Marat. »


Plus lourd je pèse, plus fragile est ma peau ; 

Elle est par endroits ridiculement mince ; 

Ainsi, près de la bouche : la place entre le coin des lèvres 

Et ma grimace invite la mauvaise coupure, 

Ou cette bajoue : il me faudra un jour laisser pousser 

Une barbiche invétérée en moi.

Ma pomme d'Adam est une figue de nopal :

Il me faut maintenant parler du mal, du désespoir,

Comme personne n'en a parlé. Cinq, six, sept, huit,

Neuf coups ne suffisent pas. Dix. Je palpe

À travers la fraise à la crème la sanglante bouillie

Et retrouve inchangé ce carré d'épines.


J'ai mes doutes sur ce type manchot 

Qui, sur les réclames, d'un seul coup glissant 

Défriche un doux sentier de l'oreille au menton,

Puis se lave le visage et palpe avec amour sa peau. 

Moi j'appartiens à la classe des bimanes maniaques. 

Tout comme, discrètement, l'éphèbe en justaucorps assiste

Une femme dans une danse acrobatique, 

Ma main gauche aide, et tient, et change sa position.


Il me faut maintenant parler... Meilleure que tout savon 

Est la sensation dont rêve le poète 

Quand l'inspiration et son brasier de glace, 

L'image soudaine et la formule spontanée 

Font courir sur la peau une triple risée 

Qui fait se hérisser tous les petits poils

Comme dans l'agrandissement du dessin animé 

De poils tondus une fois dressés par Notre Crème.



Since my biographer may be too staid

Or know too little to affirm that Shade

Shaved in his bath, here goes :

"He'd fixed a sort

Of hinge-and-screw affair, a steel support 

Running across the tub to hold in place

The shaving mirror right before his face

And with his toe renewing tap-warmth, he'd

Sit like a king there, and like Marat bleed."


The more I weigh, the less secure my skin ;

In places it's ridiculously thin ;

Thus near the mouth : the space between its wick

And my grimace, invites the wicked nick.

Or this dewlap : some day I must set free

The Newport Frill inveterate in me.

My Adam's apple is a prickly pear :

Now I shall speak of evil and despair

As none has spoken. Five, six, seven, eight,

Nine strokes are not enough. Ten. I palpate

Through strawberry-and-cream the gory mess

And find unchanged that patch of prickliness.


I have my doubts about the one-armed bloke

Who in commercials with one gliding stroke

Clears a smooth path of flesh from ear to chin,

Then wipes his face and fondly tries his skin.

I'm in the class of fussy bimanists.

As a discreet ephebe in tights assists

A female in an acrobatic dance,

My left hand helps, and holds, and shifts its stance.


Now I shall speak... Better than any soap

Is the sensation for which poets hope

When inspiration and its icy blaze,

The sudden image, the immediate phrase

Over the skin a triple ripple send

Making the little hairs all stand on end

As in the enlarged animated scheme

Of whiskers mowed when held up by Our Cream.



samedi 18 mai 2024

Nabokov (Pachet)

Pachet, Vladimir Nabokov, de la réalité du réel à l’imprévisible invention, Critique, 1981 : 

"Le déraciné, pour reprendre l’expression qui en 1939, l’influence de Barrès aidant, pouvait encore sembler péjorative, on ne peut plus se contenter de voir en lui un homme qui a perdu ce qu’il avait : il est au premier chef le dépositaire de valeurs humaines (sensations, gestes et façons de dire, savoirs) en péril ; l’amertume de son exil ne concerne pas que lui, elle est une richesse pour l’écologie humaine tout entière. L’effort intime et discret par lequel il reconstruit et maintient ce qui a eu lieu, cet effort, quand on y est sensible, transforme à son tour l’auditeur ou le lecteur en émigré, l’éloigne de son propre passé pour lui en faire percevoir la fragilité et la netteté. C’est son émigration même qu’il donne à qui la veut bien."


vendredi 22 mars 2024

Nabokov (myope)

Nabokov, Roi, dame valet, Pléiade 1 p. 128 :

[myope sans lunettes] : 

"Dès qu'il fut dans la rue, un ruissellement radieux l'engloutit. Les objets étaient sans contours, les couleurs sans substance. Comme une robe légère de femme qui a glissé de son cintre, la ville luisait de reflets tremblants et retombait en plis fantastiques ; n'ayant plus rien pour la soutenir, elle n'était qu'une iridescence immatérielle mollement suspendue dans l'azur automnal. Au-delà du désert nacré de la place que, de temps à autre, une voiture traversait à toute vitesse en faisant entendre le bruit, nouveau pour Franz, de son klaxon de ville, de grands édifices roses se dessinèrent vaguement."


dimanche 17 mars 2024

Nabokov (perspective)

Nabokov, La Défense Loujine, chap. XI, Pléiade t. 1 p.469 : 

"Un faux gobelin suspendu au-dessus du canapé représentait des paysans en liesse. 

Du cabinet de travail – si l’on en poussait légèrement les portes coulissantes – on voyait en enfilade le salon et, plus loin, la salle à manger avec son buffet aminci par la perspective. Dans le salon, où de petits tapis étaient dispersés sur le parquet, scintillaient les feuilles lustrées d'un palmier. Enfin on passait dans la salle à manger, avec ses assiettes fixées au mur et son buffet qui avait maintenant retrouvé sa grandeur naturelle. Au-dessus de la table, un diablotin duveteux et solitaire était accroché à la suspension assez basse. La fenêtre en encorbellement permettait de voir un bout de la rue, un square et sa fontaine. La jeune fille revint vers la table et, par-delà le salon, jeta un regard dans le lointain cabinet de travail, où le gobelin paraissait à son tour rétréci […]."


samedi 16 mars 2024

Nabokov (chambre)

Nabokov, Le Don chap. II, Pléiade t. 2 p. 152-153 :

"Une petite chambre oblongue avec des murs ocre se figea devant le visiteur, une table près de la fenêtre, un canapé le long d'un mur et une armoire contre l'autre. Elle sembla repoussante à Fiodor, hostile, complètement «incommode» en ce qui concernait sa vie, comme si elle était positionnée de guingois à de nombreux degrés fatidiques (avec un rayon de soleil poussiéreux représentant la ligne pointillée qui marque le biais d'une figure géométrique quand elle est retournée) par rapport à ce rectangle imaginaire dans les limites duquel il lui serait possible de dormir, lire et penser ; mais, même s'il lui avait été possible par miracle d'adapter sa vie à l'angle de cette boîte difforme, son mobilier, sa couleur, sa vue sur la cour macadamisée, tout en elle était néanmoins insupportable, et il décida sur-le-champ qu'il ne la prendrait pas."


samedi 6 janvier 2024

Nabokov (Proust)

Nabokov, Ada, I, XXVII, trad. Chahine et Blandenier, revue par l'auteur : 

"Notre professeur de littérature française soutient que l’exposé de l’affaire Marcel-Albertine est compromis, de bout en bout, par un vice philosophique (et, partant, artistique) rédhibitoire ; le roman n’a de sens que pour le lecteur qui sait que le narrateur est une folle et que les bonnes grosses joues d’Albertine ne sont autres que les bonnes grosses fesses d’Albert. Si l’on ne suppose pas ou si l’on n’exige pas que le lecteur a ou ait tout appris des particularités sexuelles de l’auteur à seule fin de savourer son œuvre jusqu’à la dernière goutte, le livre entier perd toute signification. Selon mon professeur, si le lecteur ignore tout de la perversion proustienne, la description détaillée des tourments d’un hétérosexuel jaloux d’une homosexuelle est une absurdité manifeste, pour la raison qu’un homme normal ne peut être qu’amusé et même réjoui par les ébats de sa petite amie avec une partenaire du même sexe. Conclusion de mon professeur : un roman qui ne peut être apprécié que par quelque petite blanchisseuse qui se serait penchée sur le linge sale de l’auteur est, du point de vue artistique, un fiasco."


Our professor of French literature maintains that there is a grave philosophical, and hence artistic, flaw in the entire treatment of the Marcel and Albertine affair. It makes sense if the reader knows that the narrator is a pansy, and that the good fat cheeks of Albertine are the good fat buttocks of Albert. It makes none if the reader cannot be supposed, and should not be required, to know anything about this or any other author's sexual habits in order to enjoy to the last drop a work of art. My teacher contends that if the reader knows nothing about Proust's perversion, the detailed description of a heterosexual male jealously watchful of a homosexual female is preposterous because a normal man would be only amused, tickled pink in fact, by his girl's frolics with a female partner. The professor concludes that a novel which can be appreciated only by quelque petite blanchisseuse who has examined the author's dirty linen is, artistically, a failure.'


rappel : 

mardi 21 novembre 2023

Aymé (Lolita)

Aymé, Les Tiroirs de l'inconnu, chap. VI :

"À demi couché sur le divan de la salle à manger, mon frère lisait un livre ayant pour titre Lolita. Il a levé le nez à mon approche et m’a dit qu’il était en train de lire un livre comme jamais lu, un roman faramineux. Je n’ai pas manifesté de curiosité. Les romans et plus généralement la littérature ne m’intéressent pas. Michel, qui s’en est souvenu tout à coup, m’a considéré un moment en silence. « C’est, a-t-il ajouté, l’histoire d’un type de quarante ans qui est l’amant d’une petite fille de douze ans. » À quoi je n’ai pu me retenir de hausser les épaules. On se casse le dos à faire des études, on avale des centaines et des centaines d’alexandrins qui vous cambrent les sentiments et après, il faudrait se plonger dans une littérature qui va à contre-poil de tout ce qu’on a appris. C’est ce que j’ai dit à mon frère. Maintenant, on en est au derrière des fillettes, demain peut-être à celui des octogénaires. Une littérature de pissotière, d’égout, d’asile de fous, voilà à quoi tu te délectes. À quand le best-seller mondial dont l’action se passera tout entière dans les chiottes ?"


jeudi 21 septembre 2023

Nabokov (retour)

Nabokov, Le Don chap. V, Pléiade p. 369 : 

"Et quand retournerons-nous en Russie ? Quelle sentimentalité idiote, quel gémissement rapace notre innocent espoir ne doit-il pas communiquer aux gens qui sont restés en Russie ? Mais notre nostalgie n'est pas historique – simplement humaine – comment leur expliquer cela ? Il m'est plus facile, bien sûr, qu'à un autre de vivre à l'extérieur de la Russie, parce que j'ai la certitude que je reviendrai – d'abord parce que j'ai emporté la clé***, et deuxièmement parce que, peu importe quand, dans cent, deux cents ans, j'y vivrai dans mes livres, ou du moins dans la note en bas de page de quelque chercheur. Voilà, maintenant nous avons un espoir historique, un espoir historico-littéraire... J'ai soif d'immortalité – même de son ombre terrestre !"

*** [sous-entendu : la langue russe]    


And when will we return to Russia ? What idiotic sentimentality, what a rapacious groan must our innocent hope convey to people in Russia. But our nostalgia is not historical – only human – how can one explain this to them? It’s easier for me, of course, than for another to live outside Russia, because I know for certain that I shall return – first because I took away the keys to her, and secondly because, no matter when, in a hundred, two hundred years – I shall live there in my books – or at least in some researcher’s footnote. There, now you have a historical hope, a literary-historical one … ‘I lust for immortality – even for its earthly shadow !


jeudi 20 juillet 2023

Goncourt + Céline + Queneau + Nabokov (adolescentes)

Goncourt Journal 1 p. 768, 6 fév 1862 : 

"Dans le faubourg Saint-Jacques, tout à coup une petite fille des yeux ! des yeux qui ont passé comme une lumière et comme une chaleur. Un miracle, une beauté, une aube ! Imaginez quelque chose d'angéliquement irritant, d'effrontément ingénu. Celle-ci, et puis une autre que j'ai vue à Baïes, du même âge, dansant une tarentelle dans un débris de temple antique, ce sont deux de ces figures qui restent en vous. La femme n'a pas ce charme vainqueur de la petite fille, lorsque la petite fille est pareillement adorable. Âge d'ange de la femme, que cet âge de demi-enfance où le sourire est une fleur, le sang une rose, l'oeil une étoile du matin."


Céline, Voyage au bout de la nuit p. 190 :

"J’aurais cependant pu en rester là, indéfiniment tranquille, bien nourri à la popote de la station, et d’autant mieux que la fille du major Mischief, je le note encore, glorieuse dans sa quinzième année, venait après cinq heures jouer du tennis, vêtue de jupes extrêmement courtes devant la fenêtre de notre bureau. En fait de jambes j’ai rarement vu mieux, encore un peu masculines et cependant déjà plus délicates, une beauté de chair en éclosion. Une véritable provocation au bonheur, à crier de joie en promesses."


Queneau, Un Rude hiver p. 30 : 

"La petite fille était égale à son souvenir. Cet éclair qui l'avait transpercé, il le retrouvait incarné dans cette chair, si délicate qu'il s'étonnait qu'elle pût supporter une telle intensité de grâce. Cet éclair n'avait engendré en lui que ténèbres. Sa nuit s'illuminait maintenant de cette flamme retrouvée, de la flamme menue mais étincelante que réalisait cette enfant. Foudroyé par cette rencontre, il vit à peine que la petite fille lui souriait.."


Nabokov, Lolita I, 11, trad. Couturier :

"Pourquoi donc sa façon de marcher – ce n'est qu'une enfant, notez bien, une simple enfant ! – m'excite-t-elle si abominablement ? Analysons-la. Les pieds légèrement rentrés. Une sorte de tortillement élastique en dessous du genou qui se prolonge jusqu'à la chute de chaque pas. Une démarche un tantinet traînante. Très infantile, infiniment racoleuse. Humbert Humbert est aussi intensément troublé par le langage argotique de la petite, par sa voix aigre et puissante. Plus tard, je l'ai entendue qui lançait à Rose des sottises grossières par-dessus la clôture. Tout cela vibrait en moi à rythme accéléré. Pause. «Il faut que j'y aille maintenant, petite môme»."

Why does the way she walks—a child, mind you, a mere child!—excite me so abominably? Analyze it. A faint suggestion of turned in toes. A kind of wiggly looseness below the knee prolonged to the end of each footfall. The ghost of a drag. Very infantile, infinitely meretricious. Humbert Humbert is also infinitely moved by the little one’s slangy speech, by her harsh high voice. Later heard her volley crude nonsense at Rose across the fence. Twanging through me in a rising rhythm. Pause. “I must go now, kiddo".


rappel : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2023/05/gautier-adolescence.html


mardi 28 février 2023

Nabokov (Einfühlung)

Nabokov, Perfection, Quarto p. 489 : 

"Il se sentait seul et engoncé dans son habit noir. Il enlevait son chapeau et, immobile un instant, regardait autour de lui. Parfois, comme ses yeux se portaient sur un ramoneur [...] ou sur un aéroplane gagnant de vitesse un nuage, Ivanov se laissait aller à la rêverie ; il songeait aux nombreuses choses qu'il ne connaîtrait jamais que de loin, aux métiers qu'il ne pratiquerait pas. [....] Ses pensées voletaient, montaient et descendaient le long de cette vitre qui, tant qu'il vivrait, l'empêcherait d'avoir un contact direct  avec le monde. Avec quelle passion ne désirait-il pas faire l'expérience de toutes choses, tout atteindre, toucher, laisser les voix diaprées, les appels d'oiseaux filtrer à travers son être, et visiter un instant l'âme d'un passant, comme on entre sous l'ombre fraîche d'un arbre. [...] Quand [...] il s'élevait dans l'ascenseur, il se sentait grandir lentement, s'étirer vers le haut et, après que sa tête fut parvenue au sixième étage, il ramenait ses jambes sous lui comme un nageur ; puis, ayant repris sa taille normale, il entrait dans la chambre […]."


lundi 9 janvier 2023

Nabokov (créateur)

Nabokov, Littératures (1980) (trad. H. Pasquier), Bouquins, 2010, L'Art de la littérature et le bon sens, p. 491 : 

"Les fous ne sont fous que parce qu'ils ont profondément et imprudemment démantelé un monde familier, mais n'ont pas le pouvoir – ou ont perdu le pouvoir – d'en créer un nouveau aussi harmonieux que l'ancien. L'artiste, lui, désassemble ce qu'il choisit de désassembler, et, ce faisant, a conscience du fait que quelque chose en lui a conscience du résultat final. Lorsqu'il examine son chef-d'oeuvre terminé, il sait que, malgré l'inconsciente opération mentale qui a accompagné le grand saut créateur, ce résultat final est l'achèvement d'un plan défini, qui était contenu dans le choc* initial."


* L'original numérique donne "ceil", ce qui est une coquille plus que probable pour "cell", qui concorde parfaitement avec le contexte, pour "cellule germinative". Le "choc" de la TF est certes compatible avec la première étape (dissociation du monde donné), mais semble bien peu justifié à côté de "germ". 


Lunatics are lunatics just because they have thoroughly and recklessly dismembered a familiar world but have not the power – or have lost the power – to create a new one as harmonious as the old. The artist on the other hand disconnects what he chooses and while doing so he is aware that something in him is aware of the final result. When he examines his completed masterpiece he perceives that whatever unconscious cerebration had been involved in the creative plunge, this final result is the outcome of a definite plan which had been contained in the initial shock, as the future development of a live creature is said to be contained in the genes of its germ *ceil.