Stasiuk, Mon Bourricot trad. Ch. Zaremba :
"J’aime ce bruit, même quand il me réveille. Ce cliquetis dur, métallique. Comme si là-dedans, il n’y avait ni compression ni détente, comme s’il n’y avait pas ce prodige de l’explosion contrôlée qui écarte des surfaces métalliques, les éloigne et les rapproche deux mille fois par minute. Comme si les pistons cognaient comme des sauvages contre les valves et la culasse, dépourvus de la médiation éthérée d’un mélange en feu. Ce bruit, à l’aube. Comme une hyperbatteuse. Et dès que ça tourne un peu mieux, que ça s’est graissé à l’intérieur et a chauffé, le bruit s’atténue. Les gars donnent alors un ou deux coups d’accélérateur, et on entend ce gargouillis souterrain, tectonique. Comme si une bête chtonienne se réveillait. Se dressait sur ses pattes, secouait de son échine la terre, le sable, les éboulis, et se mettait en route. Irrésistiblement. Voilà ce qu’est le diesel. On ne saurait le comparer à la légèreté frivole du moteur à essence."
Un texte par jour, ou presque, proposé par Michel PHILIPPON (littérature, philosophie, arts, etc.).
dimanche 19 décembre 2021
Stasiuk (diesel)
jeudi 18 novembre 2021
Stasiuk (église)
Stasiuk, Contes de Galicie ("Le lieu") :
"Je me dis que le type avait dû sans le vouloir photographier l’espace où se trouvait l’iconostase, maintenant vidée de ses formes, que la lumière continuait de remplir comme toujours avant le coucher du soleil. Les après-midi d’automne, quand le temps était beau, le soleil se trouvait face à l’entrée. Pousser le portail suffisait pour que la lumière se déverse à l’intérieur. Une vague éblouissante roulait à travers la nef sentant le bois putréfié, balayait rapidement les murs à la polychromie écaillée pour éclater sur l’iconostase. Durant ces quelques minutes, l’or terni des reliefs et les couleurs pâlissantes des icônes retrouvaient leur éclat surnaturel d’origine, celui que l’imagination et la mélancolie des artistes paysans avaient façonné. Cela ne durait pas. Le soleil se cachait derrière la colline herbue, et l’église retrouvait la semi-obscurité. Le visage de saint Dimitri s’assombrissait, redevenait humain, et le corps nu d’Adam reprenait la teinte gris-marron de l’argile."