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mercredi 5 juillet 2023

Sallenave (roman 3/3)

Sallenave, Le Don des morts 1991 : 

"Le personnage me fait accéder à mon tour au grand règne des métamorphoses. C'est par lui que le roman peut se faire expérience du monde, en m'obligeant à devenir moi aussi un être imaginaire. En lisant, je me livre, je m'oublie ; je me compare ; je m'absorbe, je m'absous. Sur le modèle et à l'image du personnage, je deviens autre. Comme disait Aragon :

« Etre ne suffit pas à l'homme 

Il lui faut 

Etre autre » 

(Théâtre / Roman).

Autre par la médiation du personnage, autre, afin de devenir moi-même et, passant par ma propre absence, ayant fait le deuil de moi-même, capable de comprendre ce qu'il en est de ma vie. C'est ce que Sartre appelait la « générosité » du lecteur : cette mort feinte, cette transmutation provisoire par quoi j'accède au sens, à la compréhension.

Grâce à la fiction, chacun porte une tête multiple sur ses épaules ; il se fait une âme ouverte ; un coeur régénéré."



mardi 4 juillet 2023

Sallenave (roman 2/3)

Sallenave, Le Don des morts 1991 [suite] : 

"L'illusion littéraire suppose un consentement à la croyance temporaire dans la réalité imaginaire des choses fictives. « Héros » d'Homère ou personnage de Balzac, ou simple voix, sans corps ni sexe, de la fiction moderne, le personnage est « entre deux mondes », issu de l'expérience imaginaire ou réelle de l'auteur, et de l'agencement « mimétique » de ses actions, le personnage vient vers le lecteur comme une proposition à achever. Pour parvenir à cette fin, l'auteur a dû lui-même se métamorphoser en un être de fiction, en une figure de pensée, le narrateur, qui se constitue dans l'ordre même qu'il impose à ses objets. L'auteur, en un sens, est devenu un personnage de son propre roman, il se met lui aussi à exister « entre deux mondes », entre le monde de la fiction et le monde vrai auquel il appartient encore un temps. C'est sur ce modèle que le lecteur va plus tard se couler.

Ce battement du réel et de l'imaginaire qui nous saisit pendant la lecture est l'essence de la fiction dramatique ou épique. Une feinte, tout entière au service de la création romanesque, du bonheur du lecteur, du fonctionnement de la fiction. Car l'essentiel est là : le relais maintenant peut être pris ; c'est au lecteur d'agir. La pensée s'est emparée de son objet, les actions (et les passions) ; elle en a constitué la figuration nécessaire pour que nous puissions y entendre notre voix, et tenter, espérer, d'y « éclairer notre énigme ». A la compréhension des causes s'adjoint alors l'allégement des passions passées par le filtre de la raison."

[à suivre]


lundi 3 juillet 2023

Sallenave (roman 1/3)

Sallenave, Le Don des morts 1991 : 

"Il faut le dire et le redire dans compter : il y a un lien indestructible entre le roman et le personnage ; qui attente au second ne peut que porter atteinte au premier. La catharsis ne peut se passer du personnage. C'est une énigme, et c'est un fait : nous avons besoin de projection, de transfert, d'identification. Pour que la fiction opère, nous avons besoin de croire à l'existence d'un personnage en qui se résument et se concentrent les actions qu'organise la fable. Le fonctionnement même du texte le veut : sa vérité est obligée de passer par des simulacres de mots ; et la vie même et l'âme de l'auteur de se couler vivantes dans la figure de papier qui le représente. Et qui, dans le même temps, le sauve [...].

Est-ce à dire que notre lecture hallucinée oublie de voir dans le personnage un être de fiction, et nous fait croire à son existence hors du texte ? Non pas. Le personnage vit, sans doute : mais nous savons fort bien de quelle vie. C'est la vie de l'illusion. Ni plus ni moins. Le personnage existe, mais dans la fiction, d'une existence fictive. Comme le roi Lear « existe » sur la scène, d'une existence scénique."

[à suivre…]



dimanche 4 avril 2021

Sallenave (vie sans livres)

 Sallenave (Danièle), Le Don des morts, chapitre 'Le pourpier d'Olga' : 

" [...] C’est encore leurs âmes qu’on peut voir tandis que, silencieux, comblés de bières en packs de douze et d’adoucissants pour le linge, ils retraversent l’esplanade cimentée où rôde un vent triste et regagnent leurs voitures entre les caddies renversés, amollis d’avoir cédé à tant de douces et humbles convoitises, fâchés d’avoir dû résister à quelques autres, s’attardant encore un peu devant les boutiques qui exposent leurs appâts modestes sous un auvent de béton armé : machines à coudre Singer ; parfumerie sans clients ; 'croissanterie' odorante ; location de cassettes vidéo où des affiches montrent, sur un fond strié de violet et de rouge, des visages brutaux, des seins arrogants, des poings brandis, la bouche noire d’une arme de gros calibre. Un bonheur calme et doux monte dans leurs corps tandis qu’ils calent les bouteilles d’apéritif dans le coffre contre le pneu de secours. Le ciel les protège de son dôme gris pâle où stagnent des rêveries identiques parmi les fumées du chauffage urbain. Une douceur leur vient comme ils n’en ont connu qu’enfants et qui fait venir un peu de bonne chaleur au creux de leurs reins. Puis, comme une folle envie de dormir, et la journée est passée."