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dimanche 13 août 2023

Ozouf (roman)

Ozouf, Les Aveux du roman p. 22 : 

"[…] La pensée explicite inspirée aux écrivains par les relations entre le vieux monde et le nouveau compte moins que la manière dont ils l'ont incarnée et fait vivre dans leurs fictions. Non, bien entendu, que leur engagement politique soit indifférent, que la haine du parti-prêtre ne soit pas décisive chez Stendhal comme l'est chez Balzac la proclamation légitimiste. Il faut résister à la tentation de forger de toutes pièces un auteur aveuglé, capable de servir sans le savoir une cause qu'il déteste, tandis que son lecteur arrogant et omniscient lui prête d'autorité les convictions que lui-même professe : il est toujours choquant de voir enrôler Balzac, quoiqu'il ait pu en dire, et comme ce fut pourtant si longtemps la mode, dans la troupe progressiste. […] C'est aussi que le roman, s'il est loin de dire le contraire de ce que son auteur a eu l'intention d'exprimer, en dit toujours un peu plus long. Le travail de la démocratie peut ainsi s'observer dans des romans hostiles à la démocratie, et la persistance de l'aristocratie dans les romans « démocrates »."


rappel : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2023/07/kundera-roman.html



mardi 9 mars 2021

Ozouf (roman et histoire)

 Ozouf, Récit des romanciers, récit des historiens (Le Débat 2011) : 

"Toute la question, en définitive, se ramène à celle-ci : qu’est-ce qui distingue la croyance prêtée à une narration historique de la croyance prêtée à une narration romanesque ? En quoi le pacte de lecture change-t-il en passant de l’une à l’autre ? Il me semble, et cela peut paraître un paradoxe, que la croyance dans ce que dit l’historien est à la fois forte et conditionnelle : forte, en ce que nous ne doutons nullement de la prise de la Bastille ou du sacre de Napoléon ; conditionnelle cependant, comme mise en attente, car nous savons que cette connaissance peut être nuancée, complétée, enrichie, possiblement contestée aussi, par une autre narration historique, tant il est vrai que toute histoire est révisionniste. À l’inverse, la croyance dans la narration romanesque est à la fois faible, et inconditionnelle: faible parce que nous ne jurerions pas que Jean Valjean ait pu léviter, Cosette dans les bras, pour franchir la muraille du petit Picpus ; mais inconditionnelle, car, une fois accordée, elle ne peut être ni infirmée ni même corrigée par une autre narration. La vision que Stendhal nous donne de la guerre à travers l’errance hébétée de Fabrice sur le champ de bataille ne saurait être complétée ni redressée par celle de Hugo ou de Tolstoï. Chacun des récits est à prendre ou à laisser. Le pacte entre le romancier et son lecteur n’est pas identique à celui que passent l’historien et son lecteur. 

Il y a une autre manière de le dire. La foi que l’on met dans le roman est une foi très particulière, où l’on croit sans croire tout à fait, où se glisse un trouble délicieux entre la fiction et la réalité. On peut le vérifier sur la lecture adolescente. Quand nous lisons, à quinze ans, les grands romans, Guerre et Paix, ou Oliver Twist, nous faisons l’apprentissage de ce que sont la passion, la déception, la cruauté, la jalousie, le délaissement, l’abandon, le vieillissement, la mort ; nous ne contestons pas cet enseignement (notre croyance est inconditionnelle) ; mais nous le vivons sans le vivre, nous n’en souffrons pas trop, nous n’y laissons pas trop de plumes (notre croyance est faible). C’est une expérimentation imaginaire, une répétition générale de ce que la vie nous réserve, mais tenue à distance, et fort instructive en cela."