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vendredi 6 mars 2026

Carvalho (parole)

  Carvalho, Fantaisie pour deux colonels et une piscine, trad. M.-H. Piwnik, incipit  p. 17-18 : 

  "Le pays est ravagé par une logorrhéique pulsion, qui met tout un chacun dans un état de frénésie papoteuse, multipliant jusqu'au délire les duos, trios, choeurs, ensembles polyphoniques. Du nord au sud, des cimes de Castro Laboreiro au fin fond d'Ilhéu do Monchique bouillonnent cris et chuchotements, clabauderies, barrissements qui étouffent et volatilisent la patience des uns, les loisirs de beaucoup et le bon sens de tous. La parlote est cause d'incalculables inepties, productivité en baisse et noms d'oiseaux. On parle, on parle, on parle, sur tous les tons, décibels et accents, et tous azimuts. Le pays parle, parle, s'égosille à parler, et peu de ce qu'il dit a un quelconque intérêt. Le pays n'a rien à dire, à enseigner, à communiquer. Le pays veut seulement s'étourdir. Et le papotage est le moyen de s'étourdir le plus à sa portée. 

    Tous parlent, les médecins, les enseignants, les chefs d'entreprise, les balayeurs, les notaires, les chauffeurs, la liste entière des professions que la statistique recense, il n'est corporation écartée de ce zonzonnement de la tchatche, placiers en assurances, garçons de café, vendeurs de voitures, cordonniers qui passent leur vie à chanter, représentants de l'autorité, malades à l'hôpital, agents immobiliers, fonctionnaires de justice, et aussi ingénieurs, sans-abri, vagabonds, téléphonistes, patineurs, boulangers, cireurs de chaussures et vandales. Des immigrants venus de pays ténébreux apprennent ici à se délier la langue, font profession de déblatérer contre ceci, cela, tout, rien. Passent les jours, les mois, les années, couvent les dépressions, s'amoncellent les dangers, le pays, lui, il cause, il cause, il cause."


vendredi 1 mars 2024

Carvalho (fête)

Carvalho, Fantaisie pour deux colonels et une piscine, trad. M.-H. Piwnik  p. 58-59 : 

"Un village en fête gêne le plus souvent les étrangers, qui préféreraient en général le traverser en un clin d'oeil, insensibles aux surprises prévues par les réjouissances, indifférents aux monstrueux arcs de triomphe en contreplaqué avec des sirènes et des grappes de raisin dessinées, genre train fantôme, aux ivrognes joyeux communiquant leur euphorie au reste de l'humanité, aux fringues – de marque – du dimanche, aux familles triomphantes qui parcourent en groupes plus ou moins compacts les rues coupées à la circulation par des branches de pin, aux horribles ballons des enfants geignards, figurant des monstres planant la gueule béante, au boniment vaguement rigolard et porté sur le calembour minable diffusé par les haut-parleurs, aux musiquettes les plus tartes qu'aient produites les sept parties du monde, à l'odeur des grillades de porc et de la fumée nauséabonde et voyageuse qui en résulte, enfin à cette voiture qui est toujours, toujours, toujours entourée de spécialistes, le capot ouvert exhalant des volutes blanchâtres plus que suspectes."


mardi 6 février 2024

Carvalho (Uzi)

Carvalho, Fantaisie pour deux colonels et une piscine, trad. M.-H. Piwnik  p. 43-44 : 

"Au Portugal, une loi ancienne donne aux officiers des forces armées le droit de posséder des armes de guerre. Le colonel avait gardé cette habitude de l'arme sous le traversin, qui lui venait d'autres temps. Il se sentait plus en sécurité. Il était comme les enfants avec leurs nounours, lapins et autres dou-dous. Même quand il lui arrivait de dormir dans la quiétude d'un couvent de franciscains, dans les forêts du Haut-Minho, au son des vêpres paisiblement chantées au loin dans la chapelle, même dans ce cas, il préférait sentir sous son oreiller la fermeté bien graissée, et hostile aux draps de lin, d'une arme sûre, rapide, fidèle. En Afrique, il dormait avec sa kalach, baïonnette et tout. Mais l'Uzi, en temps de paix, lui paraissait plus maniable, plus féminin, d'une taille raisonnable, compatible avec le partage du lit conjugal."