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mardi 14 novembre 2023

Soljénitsyne (éloignement)

Soljénitsyne, Discours (pour) Stockholm :

"Nous considérons comme le plus important, le plus pénible, et le moins supportable, ce qui est le plus proche de nous. Tout ce qui est loin, tout ce qui ne menace pas de nous envahir à l'instant et de franchir le seuil de notre porte - même avec (des) millions de victimes – tout cela nous le considérons comme parfaitement supportable et tolérable. […] Notre esprit est tout à fait en paix quand il s'agit de cette partie exotique du monde dont nous ne savons pratiquement rien. […] Qui orientera la colère des hommes contre ce qui est le plus terrible et non plus contre ce qui est le plus proche ? […] Les artistes peuvent accomplir ce miracle. Ils peuvent surmonter cette faiblesse caractéristique de l'homme qui n'apprend que de sa propre expérience tandis que l'expérience des autres en le touche pas. L'art transmet d'un homme à l'autre pendant leur bref séjour sur la terre, tout le poids d'une très longue et inhabituelle expérience, avec ses fardeaux, ses couleurs, la sève de sa vie : il la recrée dans notre chair et nous permet d'en prendre possession, comme si elle était nôtre. […] Le seul substitut à l'expérience que nous n'avons pu acquérir est l'art, la littérature. Ceux-ci possèdent un merveilleux pouvoir : au-delà des différences de langues, de coutumes, de structures sociales, ils peuvent transmettre l'expérience de toute une nation à une autre. Ils peuvent faire conanître à une nation novice la pénible épreuve d'une autre s'étendant sur des dizaines d'années, lui évitant ainsi de suivre une route inutile, ou erronée, ou même désastreuse, abrégeant ainsi les sinuosités de l'histoire de l'humanité."


dimanche 12 novembre 2023

Soljénitsyne (colonies)

Soljénitsyne, Lettre aux Dirigeants de l'Union soviétique p. 35 : 

"Les impératifs de notre développement intérieur sont beaucoup plus importants pour nous, en tant que peuple, que ceux de notre expansion extérieure en tant que puissance. Toute l'histoire du monde révèle que les peuples qui ont construit des empires en ont toujours pâti sur le plan spirituel. Les visées d'un grand empire et la santé morale d'un peuple sont incompatibles. Comment oserions-nous nous inventer des tâches internationales et en payer le prix tant que notre peuple se trouve dans un tel délabrement et tant que nous nous considérerons comme ses fils ?"


dimanche 15 octobre 2023

Soljénitsyne (confort)

Soljénitsyne, Le Déclin du Courage (Discours de Harvard) 1978 :

"Chacun se voit assurer l’indépendance par rapport à de nombreuses formes de pression étatique, la majorité dispose d’un confort dont nos pères et nos grands-pères n’avaient aucune idée, on peut désormais élever la jeunesse dans l’esprit des nouveaux idéaux, en l’appelant à l’épanouissement physique et au bonheur, de l’argent, des loisirs, en l’habituant à une liberté de jouissance presque sans limites – alors dites-moi au nom de quoi, dites-moi dans quel but certains devraient s’arracher à tout cela et risquer leur précieuse vie pour la défense du bien commun, surtout dans le cas brumeux où c’est encore dans un pays éloigné qu’il faut aller combattre pour la sécurité de son peuple ?"


jeudi 26 mars 2020

Soljénitsyne (macaque)


Soljénitsyne, Le Pavillon des cancéreux (traduction Aucouturier, Nivat, Sémon) chap. XXXV : 
« N’attendant rien d’intéressant de sa visite aux singes, Kostoglotov passait rapidement et était même sur le point de prendre un raccourci lorsque, sur une cage éloignée, il aperçut un avis que quelques personnes étaient en train de lire.
Il les rejoignit : la cage était vide ; à l’emplacement habituel, un écriteau indiquait : « Macaque rhésus » et un avis écrit à la hâte et fixé à la plaque disait : « Le singe qui vivait là est devenu aveugle par suite de la cruauté insensée d’un visiteur. Un méchant homme a jeté du tabac dans les yeux du macaque rhésus. »
Et ce fut le choc ! Jusque-là, Oleg avait déambulé avec le sourire condescendant de celui qui en a vu d’autres ; mais là, on avait envie de se mettre à glapir, à hurler, à ameuter tout le parc, comme si on avait soi-même du tabac plein les yeux.
Pourquoi ?... Pourquoi simplement comme ça ?... Pourquoi sans raison ?...
Plus que toute autre chose, c’était cette simplicité enfantine de la rédaction qui serrait le cœur. De cet inconnu, qui était parti impunément, on ne disait pas qu’il était anti-humanitaire, on ne disait pas que c’était un agent de l’impérialisme américain. On disait seulement qu’il était méchant. Et c’est cela qui était frappant ! Pourquoi donc était-il tout simplement méchant ? Enfant ! Ne devenez pas méchants en grandissant ! Ne faites pas de mal à ceux qui ne peuvent pas se défendre. »

mardi 10 septembre 2019

Soljénitsyne (relégation)


L’Archipel du Goulag [trad. Johannet] , tome 3 p. 339 :

[après le camp, la relégation au Kazakhstan]

« Nos nouveaux chefs se révèlent accommodants et nous permettent, au lieu de passer la nuit dans une pièce fermée à clé, de dormir dans la cour, sur le foin.
Une nuit à la belle étoile ! Nous avions oublié ce que cela veut dire !... Toujours des verrous, toujours des barreaux, toujours des murs et un plafond. Ah, il s'agit bien de dormir ! Je vais et je viens, je vais et je viens, arpentant en tous sens la cour de service annexée à la prison. Elle baigne dans un doux clair de lune. Cette télègue dételée, le puits, l'auge où on fait boire les bêtes, la petite meule de foin, les ombres noires des chevaux sous l'auvent, tout cela est si paisible, si ancien : rien ne porte la marque cruelle du MVD. On est seulement le 3 mars, et pourtant la nuit n'a apporté aucun rafraîchissement de la température, c'est le même air, presque estival, que durant la journée. Dans Kok-Térek éparpillé sous la lune, les ânes braient, longuement, passionnément : ils disent et redisent aux ânesses leur amour, ils disent la force débordante qui afflue en eux, et à cette grande clameur doit se mêler aussi la réponse des ânesses. Je distingue mal leurs voix à tous ; ces cris plus puissants et plus profonds, peut-être est-ce les chameaux. Il me semble que si j'avais de la voix, je me mettrais moi aussi à hurler à la lune : je vais respirer, ici. Je vais pouvoir me déplacer, ici !
Il n'est pas possible que je n'arrive pas à percer le rideau de papier des questionnaires ! En cette nuit retentissante, je sens ma supériorité sur tous les fonctionnaires blancs de frousse. Enseigner ! me sentir de nouveau un homme ! Entrer dans la classe d'un pas rapide et parcourir d'un regard de feu les visages des enfants ! On pointe l'index vers la figure tracée au tableau - et tous en oublient de respirer ! On ébauche la construction qui résout le problème - et on entend leur soupir de soulagement.
Je ne peux pas dormir ! Je vais et je viens, je vais et je viens sans fin sous la lune. Les ânes chantent ! Les chameaux chantent ! En moi aussi tout chante : libre ! libre !
Je finis tout de même par m'étendre sur le foin aux côtés de mes camarades,  sous l'auvent. À deux pas de nous les chevaux sont là, debout devant leur crèche, et tout au long de la nuit ils mâchent paisiblement leur foin. Je crois que dans l'univers entier on n'aurait pu trouver chose plus doucement familière que ce bruit-là pour notre première nuit de semi-liberté.
Mangez, bêtes sans malice ! Mangez, gentils chevaux !... »