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vendredi 26 juillet 2024

Musil (pensées)

Musil, L'Homme sans qualités, 1, § 28 : 

"On sait que les médecins ont découvert aux pensées la faculté de résoudre et de distraire les conflits qui pullulent et s’emmêlent maladivement dans les régions sourdes du moi ; cette faculté ne repose probablement sur rien d’autre que sur la nature sociale et extérieure des pensées, qui tendent à relier l’individu aux autres hommes et aux choses ; malheureusement ce qui leur donne ce salubre pouvoir semble être aussi ce qui diminue leur qualité d’événement personnel. "


mardi 23 juillet 2024

Musil (mystiques)

Musil, L'Homme sans qualités t. 2 chap. 1, trad. Jaccottet, Le Livre de Poche p. 5 : 

"[…] les descriptions que ces hommes et que ces femmes des siècles passés ont laissées de leur naufrage en Dieu […] ils parlent d’un éclat surabondant. D’une étendue infinie, d’un infini royaume de lumière. D’une unité flottante du monde et des pouvoirs de l’âme. D’un élan merveilleux et indescriptible du cœur. De cognitions si rapides que tout y est instantané, et pareilles à des gouttes de feu tombant dans le monde. D’autre part, ils parlent d’un oubli absolu, d’une non-intelligence, même d’une abolition des choses. Ils parlent d’un repos immense, dérobé à toutes les passions. D’un mutisme soudain. D’un effacement des pensées et des intentions. D’un aveuglement dans lequel ils voient clair, d’une clarté dans laquelle ils sont morts et surnaturellement vivants. Ils appellent cela une agonie* et affirment pourtant vivre plus pleinement que jamais : ne sont-ce pas là, encore qu’enveloppées dans l’obscurité flamboyante de l’expression, les sensations mêmes que l’on éprouve aujourd’hui quand par hasard le cœur (avide et rassasié, comme ils disent !) pénètre dans ces régions utopiques qui s’étendent quelque part et nulle part entre une tendresse infinie et une infinie solitude ?"

* [NdT] littéralement : "cessation du devenir", dé-vivre (Entwerden)


dimanche 21 juillet 2024

Musil (justifications)

Musil, L'Homme sans qualités t. 1 § 72 trad. Jaccottet : 

"Toutes les idéologies de profession sont évidemment nobles ; les chasseurs, par exemple, bien loin de s’intituler bouchers des forêts, se proclament très haut amis officiels des animaux et de la nature, de même que les commerçants défendent le principe du profit honorable et que les voleurs, à leur tour, adoptent le dieu des commerçants, à savoir le distingué promoteur de la concorde universelle, l’international Mercure. Il ne faut donc pas faire trop de cas de la forme que prend une activité quelconque dans la conscience de ceux qui l’exercent."


Alle Berufsideologien sind edel, und die Jäger zum Beispiel sind weit davon entfernt, sich die Fleischer des Waldes zu nennen, nennen sich vielmehr den weidgerechten Freund der Tiere und der Natur, ebenso wie die Kaufleute den Grundsatz des ehrbaren Nutzens hegen und die Diebe den Gott der Kaufleute, nämlich den vornehmen und völkerbindend internationalen Merkur, auch den ihren nennen. Auf die Darstellung einer Tätigkeit im Bewußtsein derer, die sie ausüben, ist also nicht allzuviel zu geben.


mercredi 21 février 2024

Musil (ciel)

Musil, Les Désarrois de l’élève Törless, trad. Jaccottet :

"Tout à ses pensées, Törless était allé se promener dans le parc. C’était le milieu du jour, et le soleil d’arrière-automne déposait de pâles souvenirs sur les pelouses et les allées. Trop agité pour songer à une longue promenade, Törless se contenta de tourner à l’angle du bâtiment ; là, 

au pied du mur latéral, presque aveugle, bruissait une herbe couleur de cendre ; il s’y coucha. Au-dessus de lui le ciel se déployait tout entier de ce bleu passé, douloureux, qui est particulier à l’automne, et de petits nuages en forme de boules blanches couraient dessus.

Törless, étendu sur le dos, clignait des yeux, rêveur, le regard perdu entre les couronnes bientôt dépouillées de deux arbres qui s’élevaient devant lui. […]

Soudain, et il lui sembla que c’était la première fois de sa vie, il prit conscience de la hauteur du ciel.

Il en fut presque effrayé. Juste au-dessus de lui, entre les nuages, brillait un petit trou insondable.

Il lui sembla qu’on aurait dû pouvoir, avec une longue, longue échelle, monter jusqu’à ce trou. Mais plus il pénétrait loin dans la hauteur, plus il s’élevait sur les ailes de son regard, plus le fond bleu et brillant reculait. Il n’en semblait pas moins indispensable de l’atteindre une fois, de le saisir et de le fixer des yeux. Ce désir prenait une intensité torturante."


lundi 27 mars 2023

Musil (anthropomorphisme)

Musil, Post-scriptum critique, in Proses éparses, trad. Jaccottet, Points-Seuil p. 222 : 

"En passant le Brenner, le troubadour Heine vit de très hautes montagnes qui le regardaient  d'un air grave et, de leurs fronts énormes, de leurs longues barbes de nuées, lui souhaitaient bon voyage. Il remarquait aussi parfois dans le lointain une petite cime bleue qui semblait se dresser sur la pointe des pieds et jeter des regards curieux par-dessus l'épaule des autres, probablement pensait-il, pour mieux le voir. Ces passages-là, chez Heine, ne sont ironiques qu'à demi. Pour lui, le soleil, le rossignol et les fleurs n'ont vraiment pas d'autre fin que de se lever, de chanter et fleurir dans son cœur."    

cf. :

Jean-Paul, Vie de Fibel 10 x18 p. 125 : 

"Le paysage et son âme s'enlaçaient l'un à l'autre d'une manière étrange et douce. Il voltigeait avec cette lueur sur les prairies, et la lune pénétrait dans son cœur et brillait sur toutes ses pensées."


samedi 18 mars 2023

Musil (fourgon)

MusilL'Homme sans qualités 1 § 53, trad. Jaccottet, Points p. 294 :

"Les roues, à travers la banquette, communiquaient à son corps un cahotement désordonné ; derrière les barreaux de la portière grillagée on voyait fuir les pavés, des camions étaient dépassés, parfois des hommes, des femmes, des enfants titubaient en travers des barreaux, de très loin en arrière un fiacre les rattrapait, grandissait, s’approchait, il commençait à jeter de la vie comme une enclume des étincelles, les têtes des chevaux paraissaient vouloir enfoncer la porte, puis le claquement des sabots et le bruit mou des jantes passaient derrière la cloison."


Ein wirres Geholper kam aus den Rädern durch die Bank in seinen Körper ; hinter den Gitterstäben in der Türe liefen die Pflastersteine zurück, Lastfuhrwerke blieben zurück, zuweilen torkelten Männer, Frauen oder Kinder quer durch die Stäbe, von weit hinten schob sich ein Fiaker heran, wuchs, kam näher, begann Leben zu sprühen wie ein Schmiedeblock Funken, die Pferdeköpfe schienen die Türe durchstoßen zu wollen, dann lief das Geklapper der Hufe und der weiche Laut der Gummireifen hinter der Wand vorbei. 



dimanche 19 février 2023

Musil (arrestation)

Musil, L'Homme sans qualités, trad. Jaccottet, t. 1 p. 236 :

"[…] c'est alors que le représentant de l'ordre, considérant qu'on lui manquait de respect, procéda à l'arrestation.

Elle ne se fit pas sans résistance et manifestation réitérée d'opinions séditieuses. Des badauds s'émurent, l'ivrogne en fut flatté, et une aversion résolue pour son semblable, restée jusque-là soigneusement cachée, éclata alors au grand jour. Un combat passionné pour l'honneur commença. Une fierté accrue affronta le sentiment inquiétant de ne plus bien tenir dans sa peau. Le monde lui non plus n'était pas ferme ; c'était un souffle incertain qui ne cessait de se déformer et de changer d'aspect. Les maisons étaient de guingois, comme expulsées de l'espace : les gens, là, au milieu, étaient un grouillement de pauvres types ridicules, mais tous parents. Je suis appelé à y mettre ordre, voilà ce que sentait cet ivrogne exceptionnel. La scène tout entière était remplie d'une sorte de vacillement, un fragment de ce qui se passait lui apparut clairement comme un bout de chemin, puis de nouveau les murs tournèrent. Les axes des yeux lui sortaient de la téte -comme des tiges, cependant que la plante de ses pieds retenait de toutes ses forces la terre. Un étrange ruissellement avait commencé dans sa bouche ; des mots sortaient, remontant de l'intérieur, dont il était impossible de savoir comme ils avaient pu y rentrer. C'étaient peut-être des injures. Il était malaisé de le préciser. Le dedans et le dehors se ruaient l'un dans l'autre. Cette colère n'était pas une colère profonde, mais seulement l'habitacle corporel de la colère, exaspéré jusqu'à la frénésie, et le visage d'un agent de police s'approcha avec une extrême lenteur d'un poing fermé, avant de se mettre à saigner."



mercredi 30 novembre 2022

Musil (maisons)

    Musil, Portes et portails in Œuvres pré-posthumes, trad. Jaccottet :
   "[Un] illustre architecte [...] a su deviner que l’homme, naissant en clinique et mourant à l’hôpital, doit traiter même l’espace où il vit avec une antiseptique sobriété ! On prétend que c’est là le développement naturel de l’architecture selon l’esprit nouveau : il faut avouer que pour le moment, c’est un peu pénible. L’homme d’autrefois, châtelain ou citadin, vivait dans sa maison ; c’est là qu’il exposait, qu’il emmagasinait aussi sa situation. Au XIXe siècle on recevait encore chez soi ; aujourd’hui, on fait semblant. La maison servait à cela qu’on désirait paraître, pour quoi l’on trouve toujours de l’argent de reste. Aujourd’hui, d’autres choses jouent le même rôle : voyages, voitures, sports, séjours d’hiver, appartements d’hôtels de luxe. Le goût de montrer ce qu’on est se retourne de ces côtés-là, et lorsqu’un homme riche s’entête à construire quand même une maison, ce geste a quelque chose de fabriqué, de purement privé : ce n’est plus l’apaisement d’une nostalgie commune. Or, comment pourrait-il y avoir des portes, quand il n’y a plus de maisons ? La seule porte originale qu’ait produite notre époque, c’est la porte tournante de l’hôtel et du magasin."


mardi 29 novembre 2022

Musil (Œdipe)

Musil, Œdipe menacé, in Œuvres préposthumes, trad. Jaccottet : 

"Je crains qu’après une ou deux générations, il n’y ait plus d’Œdipe ! Comprenons en effet qu’il est issu de ce petit être qui est censé trouver son plaisir dans le giron de sa mère, et jalouser le père qui l’en expulse. Mais si la mère n’a plus de giron ? On a compris où je veux en venir : le giron ne désignant pas tant une partie précise du corps que toute la sourde maternité de la femme, les seins, la graisse chaleureuse, la mollesse rassurante, protectrice et même, à bon droit, la robe dont les larges plis forment un nid mystérieux. En ce sens, les expériences fondamentales de la psychologie sont issues évidemment de la mode des années 70 et 80, et non des costumes de ski. Imaginons un maillot de bain : où en est le giron ? Quand j’essaie, à la vue d’une nageuse de crawl, de me représenter le désir psychanalytique de me retrouver embryon dans son sein, je me demande vraiment, non sans être sensible à leur beauté originale, pourquoi la génération future ne souhaiterait pas aussi bien rentrer dans le giron du père."


lundi 28 novembre 2022

Musil (effacement)

Musil, Monuments, in Œuvres pré-posthumes, traduction Jaccottet : 

"Tout ce qui se prolonge perd le pouvoir de frapper. Tout ce qui forme l’entourage de notre vie, le décor de notre conscience en quelque sorte, perd la capacité d’impressionner cette conscience. Un bruit désagréable, s’il se prolonge quelques heures, nous finissons par ne plus l’entendre. Les tableaux que nous accrochons à nos murs se voient absorbés par ceux-ci en l’espace de quelques jours ; il est extrêmement rare qu’on les prenne dans les mains pour les scruter. Les livres à demi lus qu’on installe dans les magnifiques rayons d’une bibliothèque ne seront jamais achevés. Il suffit même aux personnes sensibles que le début d’un livre a émues, de l’acheter, pour qu’elles n’y touchent plus jamais ensuite. Dans un tel cas, le processus prend une forme presque agressive ; mais on peut en constater l’implacable déroulement jusque dans les sentiments plus élevés, où il a toujours cette forme, ainsi dans la vie de famille."


vendredi 28 octobre 2022

Musil x 2 (intuition)

Musil, L'Homme sans qualités trad. Jaccottet, t. 1 p. 166  : 

"On peut percevoir très distinctement en soi une légère stupeur en constatant que les pensées, loin d'attendre leur auteur, se sont bel et bien faites toutes seules. Ce sentiment de stupeur légère, beaucoup de gens, de nos jours, l'ont baptisé "intuition", et croient y voir quelque chose de supra-personnel, alors que c'est simplement quelque chose d'impersonnel, à savoir l'affinité et l'homogénéité des choses mêmes qui se rencontrent dans un cerveau."

id. p. 214 

"Comme la plupart des natures musiciennes, il tenait ces bouillonnements houleux, ces mouvements émotionnels de l'être intérieur, c'est-à-dire ce trouble nébuleux des sous-souls physiques de l'âme, pour le langage de l'éternel par quoi les hommes peuvent être tous unis."



lundi 31 janvier 2022

Musil (changement)

     Musil, L'homme sans qualités 1, 16 :
    "Quelque chose d’impondérable. Un présage. Une illusion. Comme quand l’aimant lâche la limaille, et elle retombe en vrac. Comme quand un peloton de laine se défait. Comme quand un cortège se disperse. Comme quand un orchestre commence à jouer faux. [...] On ne peut en rejeter la faute sur qui que ce soit. On ne peut davantage expliquer comment les choses en sont venues là. Ce ne sont ni le talent, ni la bonne volonté, ni même les caractères qui manquent. C’est à la fois tout et rien ; on dirait que le sang, ou l’air, ont changé. On ne sait plus en fin de compte si le monde a réellement empiré ou si l’on a tout simplement vieilli. Ainsi donc, l’époque était changée, comme un jour commence radieux et insensiblement se couvre."


Etwas Unwägbares. Ein Vorzeichen. Eine Illusion. Wie wenn ein Magnet die Eisenspäne losläßt und sie wieder durcheinandergeraten. Wie wenn Fäden aus einem Knäuel herausfallen. Wie wenn ein Zug sich gelockert hat. Wie wenn ein Orchester falsch zu spielen anfängt. [...] Man kann weder gegen Personen noch gegen Ideen oder bestimmte Erscheinungen kämpfen. Es fehlt nicht an Begabung noch an gutem Willen, ja nicht einmal an Charakteren. Es fehlt bloß ebensogut an allem wie an nichts; es ist, als ob sich das Blut oder die Luft verändert hätte, eine geheimnisvolle Krankheit hat den kleinen Ansatz zu Genialem der früheren Zeit verzehrt, aber alles funkelt von Neuheit, und zum Schluß weiß man nicht mehr, ob wirklich die Welt schlechter geworden sei oder man selbst bloß älter. Dann ist endgültig eine neue Zeit gekommen.

jeudi 23 décembre 2021

Musil (relations)

    Musil, L'Homme sans qualités, trad. Jaccottet (rééd. 2004) t. 1 p. 344-345 :
   "La valeur d’une action ou d’une qualité, leur essence et leur nature mêmes lui paraissaient dépendre des circonstances qui les entouraient, des fins qu’elles servaient, en un mot, de l’ensemble variable dont elles faisaient partie. […] Tous les événements moraux avaient lieu à l’intérieur d’un champ de forces dont la constellation les chargeait de sens, et contenaient le bien et le mal comme un atome contient ses possibilités de combinaisons chimiques. Ils étaient, pour ainsi dire, cela même qu’ils devenaient, et de même que le mot « blanc» définit trois entités toutes différentes selon que la blancheur est en relation avec la nuit, les armes ou les fleurs, tous les événements moraux lui paraissaient être, dans leur signification, fonction d’autres événements. De la sorte naissait un système infini de rapports dans lequel on n’eût plus trouvé une seule de ces significations indépendantes telles que la vie ordinaire en accorde, dans une première et grossière approximation, aux actions et aux qualités"
   * le traducteur modifie naturellement l'exemple

Der Wert einer Handlung oder einer Eigenschaft, ja sogar deren Wesen und Natur er­ schienen ihm abhängig von den Umständen, die sie umgaben, von den Zielen, denen sie dienten, mit einem Wort, von dem bald so, bald anders beschaffenen Ganzen, dem sie angehörten. [...] Dann fanden alle moralischen Ereignisse in einem Kraftfeld statt, dessen Konstellation sie mit Sinn belud, und sie enthielten das Gute und das Böse wie ein Atom chemische Verbindungsmöglichkeiten enthält. Sie waren gewissermaßen das, was sie wurden, und so wie das eine Wort Hart*, je nachdem, ob die Härte mit Liebe, Roheit, Eifer oder Strenge zusammenhängt, vier ganz verschiedene Wesenheiten bezeichnet, erschienen ihm alle moralischen Geschehnisse in ihrer Bedeutung als die abhängige Funktion anderer. Es entstand auf diese Weise ein unendliches System von Zusammenhängen, in dem es unabhängige Bedeutungen, wie sie das gewöhnliche Leben in einer groben ersten Annäherung den Handlungen und Eigenschaften zuschreibt, überhaupt nicht mehr gab.


jeudi 5 septembre 2019

Musil + J. Romains (ennui)


Musil, Essais (1918), trad. Jaccotet, p. 342 : 
« L'Europe était en proie à une grave dépression, et l'Allemagne plus encore. La religion morte. L'art et la science devenus une affaire d'initiés. La philosophie réduite à une science de la connaissance. La vie de famille (avouons-le franchement) : à mourir d'ennui ! Les distractions tapageuses, comme pour être sûrs de ne pas s‘endormir. La grande majorité des hommes transformés en ouvriers de précision, capables d'un nombre très limité de gestes. Avec cela, grâce aux journaux et aux chemins de fer, chacun de nous comme au centre du globe, mais sans pouvoir rien en tirer. La politique : une vente au détail d'idées usagées. Dans une telle forme de vie, qu'y a-t-il qui vaille* la peine d'être vécu ? L'homme de 1914 s'ennuyait littéralement à mourir ! Voilà comment la guerre a pu faire miroiter à ses yeux, avec l'ivresse de l'aventure. l'éclat des rivages encore inconnus. »

* la traduction donne ‘vale’, forme du subjonctif réservée au verbe ‘prévaloir’

Romains (J.), Les Hommes de bonne volonté, vol. Le Drapeau noir, Bouquins p. 1262-1263 : 
« Ah ! on allait se sentir vivre. Plus question, une seconde, de s'ennuyer. L'ennui ? En arrière, Ennui ! En arrière, l'époque de l'Ennui ; le temps de la Paix sans Histoire. Voici que commence l'Histoire » 

dimanche 25 août 2019

Musil : L'Homme sans qualités (incipit)



1
D'où, chose remarquable, rien ne s'ensuit.

On signalait une dépression au-dessus de l’Atlantique ; elle se déplaçait d’ouest en est en direction d’un anticyclone situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l’éviter par le nord. Les isothermes et les isothères remplissaient leurs obligations. Le rapport de la température de l’air et de la température annuelle moyenne, celle du mois le plus froid et du mois le plus chaud, et ses variations mensuelles apériodiques, était normal. Le lever, le coucher du soleil et de la lune, les phases de la lune, de Vénus et de l’anneau de Saturne, ainsi que nombre d’autres phénomènes importants, étaient conformes aux prédictions qu’en avaient faites les annuaires astronomiques. La tension de vapeur dans l’air avait atteint son maximum, et l’humidité relative était faible. Autrement dit, si l’on ne craint pas de recourir à une formule démodée, mais parfaitement judicieuse : c’était une belle journée d’août 1913.
Du fond des étroites rues, les autos filaient dans la clarté des places sans profondeur. La masse sombre des piétons se divisait en cordons nébuleux. Aux points où les droites plus puissantes de la vitesse croisaient leur hâte flottante, ils s’épaississaient, puis s’écoulaient plus vite et retrouvaient, après quelques hésitations, leur pouls normal. L’enchevêtrement d’innombrables sons créait un grand vacarme barbelé aux arêtes tantôt tranchantes tantôt émoussées, confuse mare d’où saillait une pointe ici ou là et d’où se détachaient comme des éclats, puis se perdaient, ses notes plus claires. À ce seul bruit, sans qu’on en pût définir pourtant la singularité, un voyageur eût reconnu les yeux fermés qu’il se trouvait à Vienne, capitale et résidence de l’Empire.