Affichage des articles dont le libellé est Suarès. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Suarès. Afficher tous les articles

jeudi 10 novembre 2022

Suarès (Cène)

SuarèsLe Voyage du condottiere : 

"Un grave couloir à la porte d’une sacristie ; un cloître aux arcades longues ; enfin le réfectoire où un tel aliment est servi pour les siècles : sur le mur du fond, bas et large, la fresque. Une lumière bleue flotte sous la voûte, et la muraille peinte n’en paraît que plus sombre et plus lointaine. Mais chacun y retrouve ce qu’il connaît déjà, et l’image la plus illustre de l’Italie. [...] Que d’autres se plaignent de n’y plus rien voir. La beauté de cette fresque est surtout qu’elle s’efface. Elle n’est point sur le mur ; elle est un rêve de l’ombre sur ma propre muraille : une tapisserie que le songe intérieur a tissée. Quand un nuage voile la lumière du jour, la Cène de Léonard n’est plus elle-même qu’un voile, tendu par le crépuscule, sur le fond de la nuit. [...] Heureuse donc, la fresque où Léonard donnait chaque jour un coup de pinceau médité pendant une semaine, heureuse de s’être sitôt évanouie et, peu à peu, de disparaître avec pudeur. La couleur, pour nous, n’en eût pas été belle ; toutes les œuvres de Léonard ont perdu à ce qu’il les achève."


https://fr.wikipedia.org/wiki/La_C%C3%A8ne_(L%C3%A9onard_de_Vinci)#/media/Fichier:The_Last_Supper_-_Leonardo_Da_Vinci_-_High_Resolution_32x16.jpg



mercredi 9 novembre 2022

Suarès (Italie)

Suarès, Le Voyage du condottiere (Vers Venise) (1910) : 

"Qu’on est loin du Nord, à Lugano ! La petite ville sur le lac est un nid de félicité. L’air est suave, doux et câlin comme la plume. L’ombre brille, elle est trempée de soleil liquide. La clarté joue autour des piliers, dans les rues à arcades. Au-dessus des chapiteaux informes, la barre d’appui est tendue, corde grossière de l’arc. Et les ruelles étroites, de coude en coude, fuient entre des maisons trop hautes ; la chaussée de granit luit comme une eau œillée d’huile au fond d’un puits. Il fait frais dans ces venelles profondes.

Sur le dos, les femmes et les jeunes garçons chargent de vastes hottes en forme de ruches renversées. Le marché en plein vent éclate des mêmes couleurs que les corsages et les jupes : le rouge et le jaune crus, le vert et le caca d’oie. Les fruits sont trop gros, et d’une senteur si lourde qu’ils ont un goût de musc : les raisins en olives ont la taille des mirabelles ; et sous la peau noire, la chair molle est verte comme l’algue. Les gourdes violettes des aubergines frôlent les fesses des melons. Et les pommes d’amour en tas sont si rouges, et d’un si beau feu qu’elles triomphent dans ce parterre de légumes, telles les roses parmi les fleurs."



jeudi 22 octobre 2020

Suarès (voyage)

 Suarès, Voyage du condottiere, prologue : 

« Le voyageur est encore ce qui importe le plus dans un voyage. Quoi qu'on pense, tant vaut l'homme, tant vaut l'objet. Car enfin qu'est-ce que l'objet, sans l'homme ? Voir n'est point commun. La vision est la conquête de la vie. On voit toujours, plus ou moins, comme on est. Le monde est plein d'aveugles aux yeux ouverts sous une taie ; en tout spectacle, c'est leur cornée qu'ils contemplent, et leur taie grise qu'ils saisissent.

Les idées ne sont rien, si l'on n'y trouve une peinture des sentiments, et les médailles que toutes les sensations ont frappées dans un homme.

Comme tout ce qui compte dans la vie, un beau voyage est une œuvre d'art : une création. De la plus humble à la plus haute, la création porte témoignage d'un créateur. Les pays ne sont que ce qu'il est. Ils varient avec ceux qui les parcourent. Il n'est de véritable connaissance que dans une œuvre d'art. Toute l'histoire est sujette au doute. La vérité des historiens est une erreur infaillible. Qui voyage pour prouver des idées, ne fait point d'autre preuve que d'être sans vie, et sans vertu à la susciter.

Un homme voyage pour sentir et pour vivre. À mesure qu'il voit du pays, c'est lui-même qui vaut mieux la peine d'être vu. Il se fait chaque jour plus riche de tout ce qu'il découvre. Voilà pourquoi le voyage est si beau, quand on l'a derrière soi : il n'est plus, et l'on demeure ! C'est le moment où il se dépouille. Le souvenir le décante de toute médiocrité. Et le voyageur, penché sur sa toison d'or, oublie toutes les ruses de la route, tous les ennuis et peut-être même qu'il a épousé Médée. »



vendredi 9 octobre 2020

Suarès (sur Rimbaud)

 Suarès, cité par François Crouzet (Contre René Char, Belles-Lettres 1992) : 

« Il est le poète à l'état pur, comme le minéral le plus précieux en pépites. Mais la statue d'or, l'oeuvre, n'est jamais faite ; et un monceau de pépites les unes sur les autres ne font pas une Victoire Aptère ni une figure du Parthénon... Avant tout Rimbaud vit par les yeux. Il saisit moins la forme que les contrastes de la lumière et de l'ombre ; d'ailleurs les ombres mêmes s'allument dans sa vision ; dans Rimbaud, la ligne même, tout est couleurs. Son âme est en proie aux couleurs. Son génie est le damné de la sensation... Il est tout sensations, et il veut qu'on soit tout sensations avec lui. Il semble l'homme qui a le moins douté du monde réel, de la nature et des apparences changeantes... Rimbaud est un polypier d'images et de sensations. Il est le miroir des phénomènes. Il est ce qu'ils sont. Ils sont tout ce qu'il est... Il use des mots comme le peintre des tons. Il va par tons purs. De là cette ellipse perpétuelle. La pensée, pour la plupart des gens, s'y perd : elle ne retrouve plus son lien logique. Elle le cherche, et a tort de le chercher. Chaque phrase, chaque mot même est une espèce de proposition faite par le regard à la sensation. »