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vendredi 7 juillet 2023

Rilke (prose)

Rilke, lettre à Rodin 29 décembre 1908 :  

"En faisant de la poésie, on est toujours aidé et même emporté par le rythme des choses extérieures ; car la cadence lyrique est celle de la nature, des eaux, du vent, de la nuit. Mais pour rythmer la prose, il faut s'approfondir en soi-même et trouver le rythme anonyme et multiple du sang. La prose veut être bâtie comme une cathédrale : là on est vraiment sans nom, sans ambition, sans secours - dans des échafaudages, avec la seule conscience. 

Et pensez qu'en cette prose je sais maintenant faire des hommes et des femmes, des enfants et des vieillards. J'ai évoqué surtout des femmes en faisant soigneusement toutes les choses autour d'elles, laissant un blanc qui ne serait qu'un vide, mais qui, contourné avec tendresse et amplement, devient vibrant et lumineux, presque comme un de vos marbres…"


mercredi 8 février 2023

Rilke + Keats + Gide (perméabilité)

Rilke à Lou Andreas Salomé 26 juin 1914, Correspondance, Seuil, trad. Jaccottet, p. 347 : 

"Je suis incurablement tourné vers le dehors, donc distrait de tout, ne refusant rien, mes sens passent, sans me consulter, au parti de tout intrus ; un bruit se produit-il, je me renonce et je suis ce bruit, et comme toute chose excitable veut être excitée, je ne désire au fond qu'être dérangé, et je le suis perpétuellement."

 

Keats, lettre à Woodhouse, 27 octobre 1818 : 

"When I am in a room with People if I ever am free from speculating on creations of my own brain, then not myself goes home to myself : but the identity of every one in the room begins so to press upon me that I am in a very little time annihilated."

trad. Davreu : 

"Lorsque je me trouve dans une pièce en compagnie d’autres Gens, si jamais me désertent les méditations sur les créations de mon propre cerveau, ce n’est pas alors moi-même qui rentre en moi-même : mais l’identité de chacun des présents se met à peser tellement sur moi qu’en très peu de temps je suis annihilé."


Keats, lettre à Benjamin Bailey, November 22, 1817

"if a Sparrow come before my Window I take part in its existince (sic) and pick about the Gravel."

trad. Davreu :

"si un oiseau vient à ma fenêtre, je prends part à son existence et picore les gravillons."


Gide, Les Nourritures terrestres, VI :

"Disponible ! Nathanaël, disponible ! — et par une attention subite, simultanée de tous les sens, arriver à faire (c’est difficile à dire) du sentiment même de sa vie, la sensation concentrée de tout l’attouchement du dehors… (ou réciproquement). — J’y suis ; là ; j’occupe ce trou, où s’enfoncent :

dans mon oreille : 

ce bruit continu de l’eau ; grossi, puis apaisé de ce vent dans ces pins ; intermittent des sauterelles ; etc.

dans mes yeux : 

l’éclat de ce soleil dans le ruisseau ; le mouvement de ces pins… (tiens ! un écureuil)… de mon pied qui fait un trou dans cette mousse ; etc.

dans mes narines : 

… (chut ! l’écureuil s’approche.) etc.

Et tout cela ensemble, etc., en un petit paquet ; — c’est la vie ; — est-ce tout ? — Non ! il y a toujours d’autres choses encore.

Crois-tu donc que je ne suis qu’un rendez-vous de sensations ? — Ma vie c’est toujours : cela, plus moi-même.



dimanche 27 novembre 2022

Rilke (description)

Rilke, Cahiers de Malte Laurids Brigge (trad. Betz) :

"C’est alors seulement que je m’aperçus qu’on ne pouvait rien dire d’une femme ; je remarquai, quand ils parlaient d’elle, combien ils la laissaient en blanc, qu’ils nommaient et décrivaient les autres, les environs, les lieux, les objets, jusqu’à un certain endroit où tout s’arrêtait, s’arrêtait, doucement et pour ainsi dire prudemment, au contour léger qui l’enveloppait et qui n’était jamais retracé. «Comment était-elle ?» demandais-je alors. «Blonde, à peu près comme toi», disaient-ils, puis ils énuméraient toute sorte de détails qu’ils connaissaient encore ; mais aussitôt son image en redevenait plus imprécise, et je ne pouvais plus rien me représenter d’elle."



dimanche 20 novembre 2022

Rilke (flamants)

Rilke, Neue Gedichte II : Die Flamingos, trad. Pléiade p. 475 : 


Les flamants roses

          Paris, Jardin des Plantes


Des reflets au miroir comme de Fragonard

ne te livreraient pas de leur blanc, de leur rose,

plus que ne t'apprendrait, parlant de son amie,

un homme qui te dit : "Elle était douce encor


de sommeil." Car, dressés dans le vert,

légèrement tournés sur leurs tiges de rose,

ensemble fleurissant comme dans un parterre,

plus charmeurs que Phryné eux-mêmes se séduisent.


Puis au bout de leur cou ils penchent leur œil pâle,

et l'abritent au creux de leur propre douceur 

dans laquelle le noir et le rouge se cachent.


Une querelle éclate en cris dans la volière.

Mais, étonnés, soudain ils se sont étirés,

et s'en vont un à un au monde imaginaire.



          Paris, Jardin des Plantes


In Spiegelbildern wie von Fragonard

ist doch von ihrem Weiß und ihrer Röte

nicht mehr gegeben, als dir einer böte,

wenn er von seiner Freundin sagt: sie war


noch sanft von Schlaf. Denn steigen sie ins Grüne

und stehn, auf rosa Stielen leicht gedreht,

beisammen, blühend, wie in einem Beet,

verführen sie verführender als Phryne


sich selber; bis sie ihres Auges Bleiche

hinhalsend bergen in der eignen Weiche,

in welcher Schwarz und Fruchtrot sich versteckt.


Auf einmal kreischt ein Neid durch die Volière;

sie aber haben sich erstaunt gestreckt

und schreiten einzeln ins Imaginäre.



samedi 19 novembre 2022

Rilke (animaux)

Rilke : Vergers (poèmes en français))


n° 54, Pléiade p. 1007 : 


J'ai vu dans l'œil animal

la vie paisible qui dure,

le calme impartial

de l'imperturbable nature.

La bête connaît la peur ;

mais aussitôt elle avance

et sur son champ d'abondance

broute une présence,

qui n'a pas le goût d'ailleurs.



n° 57 Pléiade p. 1108 :


La biche 


Ô la biche : quel bel intérieur

d'anciennes forêts dans tes yeux abonde ; 

combien de confiance ronde 

mêlée à combien de peur.

Tout cela, porté par la vive 

gracilité de tes bonds. 

Mais jamais rien n'arrive 

à cette impossessive 

ignorance de ton front.



vendredi 4 novembre 2022

Rilke (Vergers)

Rilke, Vergers § 21 [1924, écrit en français] :


Dans la multiple rencontre

faisons à tout sa part,

afin que l'ordre se montre

parmi les propos du hasard.


Tout autour veut qu'on l'écoute, -

écoutons jusqu'au bout ;

car le verger et la route

c'est toujours nous !


dimanche 25 septembre 2022

Rilke (Rodin)

Rilke, Rodin  Pléiade, Œuvres en prose p. 878 : 

"Il accomplissait une intention de la nature. Il parachevait quelque chose qui était en devenir et en désarroi, il mettait en lumière des cohérences. [...] Il n'a représenté personne qu'il n'ait un peu arraché de ses gonds pour le transporter dans l'avenir ; comme on tient une chose en l'air sur fond de ciel, ses formes se comprennent plus purement et plus simplement. Ce n'est pas ce qu'on appelle embellir, et rendre caractéristique n'est pas non plus l'expression qui convient. C'est davantage ; c'est séparer le durable de l'éphémère, rendre la justice, être équitable."



mercredi 17 août 2022

Rilke (derniers mots)

Rilke, Correspondance, Seuil p. 612 : 


[en français ; Rilke meurt le 29 décembre]


ce 21 Décembre 1926 

Mon cher cher Supervielle, 

gravement malade, douloureusement, misérablement, humblement malade, je me retrouve un instant dans la douce conscience d'avoir pu être rejoint, même là, sur ce plan insituable et si peu humain, par votre envoi et par toutes les influences qu'il m'apporte. 

Je pense à vous, poète, ami, et faisant cela je pense encore le monde, pauvre débris d'un vase qui se souvient d'être de la terre. (Mais cet abus de nos sens et de leur ‘dictionnaire’ par la douleur qui le feuillette !) 

R.



vendredi 10 décembre 2021

Rilke (fenêtres)

 

 Rilke, Poèmes français, Fenêtres 1924-1925 (extrait) :


N’es-tu pas notre géométrie,
fenêtre, très simple forme
qui sans effort circonscris
notre vie énorme ?

Celle qu’on aime n’est jamais plus belle
que lorsqu’on la voit apparaître
encadrée de toi ; c’est, ô fenêtre,
que tu la rends presque éternelle.

Tous les hasards sont abolis. L’être
se tient au milieu de l’amour,
avec ce peu d’espace autour
dont on est maître.
 


Fenêtre, toi, ô mesure d’attente,
tant de fois remplie,
quand une vie se verse et s’impatiente
vers une autre vie.

Toi qui sépares et qui attires,
changeante comme la mer, –
glace, soudain, où notre figure se mire
mêlée à ce qu’on voit à travers ;

échantillon d’une liberté compromise
par la présence du sort ;
prise par laquelle parmi nous s’égalise
le grand trop du dehors.

 

dimanche 29 août 2021

Rilke (musées)

Rilke, Lettre à la baronne Elisabeth Schenck zu Schweinsberg, 4 nov 1909, Paris, Seuil, Correspondance p. 147-148 :

"N'y a-t-il pas en [l'amour pour l'humanité entière] un principe dissolvant qui retire à nombre d'énergies dévouées leurs points d'attaque naturels ? Cela me fait le même effet, voyez-vous, que de savoir aujourd'hui toutes les plus grandes œuvres d'art dans des musées, n'appartenant plus à personne. On dit sans doute qu'ainsi elles appartiennent à tout le monde. Mais je ne puis absolument pas me faire à cette généralité ; je n'arrive pas à y croire. Tout ce qu'il y a de plus précieux doit-il vraiment aboutir ainsi à la généralité ? Je ne puis m'empêcher de penser que c'est comme si on laissait un flacon d'essence de rose ouvert en plein air : sans doute sa force serait-elle encore là dans l'espace aérien, mais si éparse, si diluée que le plus doux parfum ne pourrait qu'être perdu pour nos sens."


jeudi 8 avril 2021

Fruits (Valéry, Proust, Rilke, Keats)

 Valéry, Le Cimetière marin : 

"Comme le fruit se fond en jouissance,

Comme en délice il change son absence

Dans une bouche où sa forme se meurt [...]"


Proust, Sodome et Gomorrhe, II :

"[...] l'orange pressée dans l'eau semblait me livrer au fur et à mesure que je buvais, la vie secrète de son mûrissement, son action heureuse contre certains états de ce corps humain qui appartient à un règne si différent, son impuissance à le faire vivre, mais en revanche les jeux d'arrosage par où elle pouvait lui être favorable, cent mystères dévoilés par le fruit à ma sensation, nullement à mon intelligence."


Rilke, Sonnets à Orphée, I, 13 [traduction M.P.]

O, pleine pomme, poire, mandarine

et groseille... Tous ces fruits exprimant

vie et mort dans la bouche... Je devine...

Lisez sur le visage de l'enfant


qui s'en délecte. Cela vient de loin

et en bouche retourne à l'anonyme :

enfuis les mots, des merveilles s'animent

de la pulpe libérées soudain.


Dire la pomme et non son apparence !

Recueillement, d'abord, de la douceur,

qui, légère, s'élève en saveur,


s'éveille, s'éclaire en transparence,

contrepoint de soleil, de terre, d'ici,

sensation, volupté, joie, - merci !


 Voller Apfel, Birne und Banane,

Stachelbeere... Alles dieses spricht

Tod und Leben in den Mund... Ich ahne...

Lest es einem Kind vom Angesicht,


wenn es sie erschmeckt. Dies kommt von weit.

Wird euch langsam namenlos im Munde ?

Wo sonst Worte waren, fließen Funde,

aus dem Fruchtfleisch überrascht befreit.


Wagt zu sagen, was ihr Apfel nennt.

Diese Süße, die sich erst verdichtet,

um, im Schmecken leise aufgerichtet,


klar zu werden, wach und transparent,

doppeldeutig, sonnig, erdig, hiesig - :

O Erfahrung, Fühlung, Freude - , riesig !


Keats, lettre du 22 septembre 1819 (Letters, II, 179)

 "Talking of Pleasure, this moment I was writing with one hand, and with the other holding to my Mouth a Nectarine -- how good* how fine. It went down all pulpy, slushy, oozy, all its delicious embonpoint melted down my throat like a large, beatified Strawberry." 

*(good ? god ? peu lisible)


cité par Claudel Journal Pléiade t. 1 p. 736 ; traduction donnée en note : 

 "Parler de la somptuosité de ce moment, où j'écris d'une main, pendant que de l'autre je tiens à la bouche un brugnon à la suavité de nectar. Seigneur ! quelle douceur ! Le fruit s'écoulait, moëlleux et pulpeux, fondant, liquéfié, toute sa chair délicieuse se dissolvait en ruisselant sur ma gorge, comme une fraise énorme et luxuriante."


traduction M.P. :

A propos de Plaisir, ce moment où j'écrivais d'une main, et de l'autre portais à ma Bouche une Nectarine - si bonne, succulente. Elle descendait, toute pulpe lentement fondante, toute délice plantureux le long de ma gorge comme une grande Fraise bienheureuse.


Note : "beatified" : dans la pensée romantique, il y a une même volupté-sanctification dans le sujet et dans l'objet, car le romantisme, à l'opposé du cartésianisme, tend à ne pas séparer sujet et objet.



supplément :

Camus, Noces à Tipasa :
  "On mange mal dans ce café, mais il y a beaucoup de fruits - surtout des pêches qu'on mange en y mordant, de sorte que le jus en coule sur le menton. Les dents refermées sur la pêche, j'écoute les grands coups de mon sang monter jusqu'aux oreilles, je regarde de tous mes yeux."


lundi 8 mars 2021

Balzac + Maupassant + Rilke (musique)


Balzac, La Duchesse de Langeais p. 47 : 

"La musique, même celle du théâtre, n'est-elle pas, pour les âmes tendres et poétiques, pour les coeurs souffrants et blessés, un texte qu'ils développent au gré de leurs souvenirs ? S'il faut un coeur de poète pour faire un musicien, ne faut-il pas de la poésie et de l'amour pour écouter, pour comprendre les grandes oeuvres musicales ?"


Maupassant, Mont-Oriol I, V, 119 : 

"Aimez-vous la musique, Madame ? 

- Beaucoup. 

- Moi, elle me ravage. Quand j'écoute une oeuvre que j'aime, il me semble d'abord que les premiers sons détachent ma peau de ma chair, la fondent, la dissolvent, la font disparaître et me laissent, comme un écorché vif, sous toutes les attaques des instruments. Et c'est en effet sur mes nerfs que joue l'orchestre, sur mes nerfs à nu, frémissants, qui tressaillent à chaque note. Je l'entends, la musique, non pas seulement avec mes oreilles, mais avec toute la sensibilité de mon corps, vibrant des pieds à la tête. Rien ne me procure un pareil plaisir, ou plutôt un pareil bonheur." 

Elle souriait et dit : 

"Vous sentez vivement. 

- Parbleu ! A quoi servirait de vivre si on ne sentait pas vivement ? Je n'envie pas les gens qui ont sur le coeur une carapace de tortue ou un cuir d'hippopotame. Ceux-là seuls sont heureux qui souffrent par leurs sensations, qui les reçoivent comme des chocs et les savourent comme des friandises. Car il faut raisonner toutes nos émotions, heureuses ou tristes, s'en rassasier, s'en griser jusqu'au bonheur le plus aigu ou jusqu'à la détresse la plus douloureuse." 


Rilke, lettre à Magda von Hattinberg 13 fév. 1914 dans la soirée, Correspondance, Seuil p. 288-289 : 

"Mais quand la musique parle, ce n'est pas à nous qu'elle parle. L'œuvre d'art accomplie n'est reliée à nous qu'en ceci qu'elle nous surpasse. Le poème pénètre du dedans, d'un côté toujours détourné de nous, dans le langage, il le remplit merveilleusement, jusqu'au bord - , mais, dès lors, ne se soucie plus jamais de nous atteindre. Les couleurs se déposent dans le tableau, mais s'y trouvent entretissées comme la pluie et le paysage ; et le sculpteur ne fait que montrer à sa pierre la plus admirable façon de se fermer. La musique, elle, est sans doute une réalité plus proche, elle coule vers nous qui sommes sur sa route, et nous traverse. Elle est presque une forme plus haute de l'air dont nous remplirions les poumons de l'esprit, elle enrichit notre sang intérieur. Mais que ne lance-t-elle pas au-delà de nous ! Que ne fait-elle pas passer à côté de nous ! que ne porte-t-elle pas à travers nous, que nous ne pouvons saisir ! Que nous ne pouvons saisir, hélas, que nous perdons. "


lundi 28 décembre 2020

Rilke (sur Rodin)

 Rilke, lettre à Clara Rilke, 2 septembre 1902, Correspondance (traduction Briod / Jaccottet / Klossowski) Seuil p. 23 :

« D'immenses vitrines, pleines d'admirables fragments de La Porte de l'Enfer. Cela défie la description. Rien que des fragments, côte à côte, sur des mètres. Des nus de la grandeur de ma main, d'autres plus grands, mais rien que des morceaux, à peine un nu entier : souvent un morceau de bras, un morceau de jambe tels qu'ils se présentent, côte à côte, et tout près, le tronc qui leur revient. Ailleurs le torse d'une figure contre lequel se presse la tête d'une autre, le bras d'une troisième... comme si une tempête indicible, un cataclysme sans précédent s'étaient abattus sur cette œuvre. Pourtant, mieux on regarde, plus profondément on ressent que tout cela serait moins entier si chaque figure l'était. Chacun de ces débris possède une cohérence si exceptionnelle et si saisissante, chacun est si indubitable et demande si peu à être complété que l'on oublie que ce ne sont que des parties, et souvent des parties de corps différents, qui se rassemblent si passionnément ici. On devine soudain qu'envisager le corps comme un tout est plutôt l'affaire du savant, et celle de l'artiste, de créer à partir de ces éléments de nouvelles relations, de nouvelles unités, plus grandes, plus légitimes, plus éternelles...  »


sur Rilke et Rodin : 

http://www.musee-rodin.fr/fr/ressources/fiches-educatives/rencontre-rodin-et-rilke


L'écriture de Rilke : 



Da sind Riesenvitrinen, ganz erfüllt mit wundervollen Bruchstücken der Porte de L'Enfer. Es ist nicht zu beschreiben. Da liegt es meterweit nur Bruchstücke, eines neben dem andern. Akte in der Größe meiner Hand und größer ... aber nur Stücke, kaum einer ganz: oft nur ein Stück Arm, ein Stück Bein, wie sie so nebeneinanderhergehen, und das Stück Leib, das ganz nahe dazu gehört. Einmal der Torso einer Figur mit dem Kopf einer anderen an sich angepreßt, mit dem Arm einer dritten ... als wäre ein unsäglicher Sturm, eine Zerstörung ohnegleichen über dieses Werk gegangen. Und doch, je näher man zusieht, desto tiefer fühlt man, daß alles das weniger ganz wäre, wenn die einzelnen Körper ganz wären. Jeder dieser Brocken ist von einer so eminenten ergreifenden Einheit, so allein möglich, so gar nicht der Ergänzung bedürftig, daß man vergißt, daß es nur Teile und oft Teile von verschiedenen Körpern sind, die da so leidenschaftlich aneinanderhängen. Man fühlt plötzlich, daß es mehr Sache des Gelehrten ist, den Körper als Ganzes zu fassen - und vielmehr des Künstlers, aus den Teilen neue Verbindungen zu schaffen, neue, größere, gesetzmäßigere Einheiten ... ewigere ... 



mercredi 1 juillet 2020

Rilke (choses)


Rilke, lettre à Witold von Hulewicz, Corresp., Seuil p. 590-591 : 
« Pour nos grand-parents, une maison, une fontaine, une tour familière, jusqu’à leur propre vêtement, leur manteau étaient infiniment plus encore, infiniment plus familiers ; chaque chose était un réceptacle dans lequel ils trouvaient de l’humain et ajoutaient leur épargne d’humain. Voici que se pressent vers nous, venues d’Amérique, des choses vides, indifférentes, des apparences de choses, des attrapes de vie... Une maison, dans l’acception américaine, une pomme américaine ou une vigne de là-bas n’ont rien de commun avec la maison, le fruit, la grappe dans lesquels avaient pénétré l’espoir et la méditation de nos aïeux... Les choses douées de vie, les choses vécues, les choses admises dans notre confidence sont sur leur déclin et ne peuvent plus être remplacées. Nous sommes peut-être les derniers qui auront connu de telles choses. Sur nous repose la responsabilité de conserver, non seulement leur souvenir (ce serait peu et on ne pourrait s’y fier), mais leur valeur humaine et larique*. »

(* de ‘lares’, divinités de la maison)

dimanche 24 mai 2020

Echenoz + Rilke (immeubles)


Echenoz, Lac, chapitre 2 : 
« Des flancs d’immeubles rescapés laissent quelquefois reconstituer l’anatomie de ceux qui se collèrent contre eux : grands damiers composés d’anciennes parois de cuisine, de chambre ou de salle d’eau, c’est un patchwork d’alvéoles diversement tapissés, lambrissés, carrelés et peints. Des plus ou moins tièdes intimités passées par ces murs, puis expropriées, ne reste que cet écorché d’inaccessibles carrés aux couleurs déchues, exposés au froid, au vent, à la vue de tous, et que Suzy décrypte en les regardant, reconstituant des biographies d’insectes – depuis le niveau du sol on peut deviner l’ancien emplacement d’un lit à deux places ou d’un évier, d’une chasse d’eau, d’un grand cadre ovale ; parfois dans le carrelage d’une salle de bains reste enchâssé un porte-savon intact, contenant un reliquat de pluie mousseuse. »

Rilke, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, trad. Betz : 
« On voyait, aux différents étages, des murs de chambres où les tentures collaient encore ; et, ça et là, l’attache du plancher ou du plafond. Auprès des murs des chambres, tout au long de la paroi, subsistait encore un espace gris blanc par où s’insinuait, en des spirales vermiculaires et qui semblaient servir à quelque répugnante digestion, le conduit découvert et rouillé de la descente des cabinets. Les tuyaux de gaz avaient laissé sur les bords des plafonds des sillons gris et poussiéreux qui se repliaient ça et là, brusquement, et s’enfonçaient dans des trous noirs. Mais le plus inoubliable, c’était encore les murs eux-mêmes. Avec quelque brutalité qu’on l’eût piétinée, on n’avait pu déloger la vie opiniâtre de ces chambres. Elle y était encore ; elle se retenait aux clous qu’on avait négligé d’enlever ; elle prenait appui sur un étroit morceau de plancher ; elle s’était blottie sous ces encoignures où se formait encore un petit peu d’intimité. On la distinguait dans les couleurs que d’année en année elle avait changées, le bleu en vert chanci, le vert en gris, et le jaune en un blanc fatigué et rance. Mais on la retrouvait aussi aux places restées plus fraîches, derrière les glaces, les tableaux et les armoires ; car elle avait tracé leurs contours et avait laissé ses toiles d’araignées et sa poussière même dans ces réduits à présent découverts. On la retrouvait encore dans chaque écorchure, dans les ampoules que l’humidité avait soufflées au bas des tentures ; elle tremblait avec les lambeaux flottants et transpirait dans d’affreuses taches qui existaient depuis toujours. Et, de ces murs, jadis bleus, verts ou jaunes, qu’encadraient les reliefs des cloisons transversales abattues, émanait l’haleine de cette vie, une haleine opiniâtre, paresseuse et épaisse, qu’aucun vent n’avait encore dissipée. Là s’attardaient les soleils de midi, les exhalaisons, les maladies, d’anciennes fumées, la sueur qui filtre sous les épaules et alourdit les vêtements. Elles étaient là, l’haleine fade des bouches, l’odeur huileuse des pieds, l’aigreur des urines, la suie qui brûle, les grises buées de pommes de terre et l’infection des graisses rancies. Elle était là, la doucereuse et longue odeur des nourrissons négligés, l’angoisse des écoliers et la moiteur des lits de jeunes garçons pubères. Et tout ce qui montait en buée du gouffre de la rue, tout ce qui s’infiltrait du toit avec la pluie, qui ne tombe jamais pure sur les villes. »

Wird man es glauben, daß es solche Häuser giebt? Nein, man wird sagen, ich fälsche. Diesmal ist es Wahrheit, nichts weggelassen, natürlich auch nichts hinzugetan. Woher sollte ich es nehmen ? Man weiß, daß ich arm bin. Man weiß es. Häuser ? Aber, um genau zu sein, es waren Häuser, die nicht mehr da waren. Häuser, die man abgebrochen hatte von oben bis unten. Was da war, das waren die anderen Häuser, die danebengestanden hatten, hohe Nachbarhäuser. Offenbar waren sie in Gefahr, umzufallen, seit man nebenan alles weggenommen hatte; denn ein ganzes Gerüst von langen, geteerten Mastbäumen war schräg zwischen den Grund des Schuttplatzes und die bloßgelegte Mauer gerammt. Ich weiß nicht, ob ich schon gesagt habe, daß ich diese Mauer meine. Aber es war sozusagen nicht die erste Mauer der vorhandenen Häuser (was man doch hätte annehmen müssen), sondern die letzte der früheren. Man sah ihre Innenseite. Man sah in den verschiedenen Stockwerken Zimmerwände, an denen noch die Tapeten klebten, da und dort den Ansatz des Fußbodens oder der Decke. Neben den Zimmerwänden blieb die ganze Mauer entlang noch ein schmutzigweißer Raum, und durch diesen kroch in unsäglich widerlichen, wurmweichen, gleichsam verdauenden Bewegungen die offene, rostfleckige Rinne der Abortröhre. Von den Wegen, die das Leuchtgas gegangen war, waren graue, staubige Spuren am Rande der Decken geblieben, und sie bogen da und dort, ganz unerwartet, rund um und kamen in die farbige Wand hineingelaufen und in ein Loch hinein, das schwarz und rücksichtslos ausgerissen war. Am unvergeßlichsten aber waren die Wände selbst. Das zähe Leben dieser Zimmer hatte sich nicht zertreten lassen. Es war noch da, es hielt sich an den Nägeln, die geblieben waren, es stand auf dem bandbreiten Rest der Fußböden, es war unter den Ansätzen der Ecken, wo es noch ein klein wenig Innenraum gab, zusammengekrochen. Man konnte sehen, daß es in der Farbe war, die es langsam, Jahr um Jahr, verwandelt hatte: Blau in schimmliches Grün, Grün in Grau und Gelb in ein altes, abgestandenes Weiß, das fault. Aber es war auch in den frischeren Stellen, die sich hinter Spiegeln, Bildern und Schränken erhalten hatten; denn es hatte ihre Umrisse gezogen und nachgezogen und war mit Spinnen und Staub auch auf diesen versteckten Plätzen gewesen, die jetzt bloßlagen. Es war in jedem Streifen, der abgeschunden war, es war in den feuchten Blasen am unteren Rande der Tapeten, es schwankte in den abgerissenen Fetzen, und aus den garstigen Flecken, die vor langer Zeit entstanden waren, schwitzte es aus. Und aus diesen blau, grün und gelb gewesenen Wänden, die eingerahmt waren von den Bruchbahnen der zerstörten Zwischenmauern, stand die Luft dieser Leben heraus, die zähe, träge, stockige Luft, die kein Wind noch zerstreut hatte. Da standen die Mittage und die Krankheiten und das Ausgeatmete und der jahrealte Rauch und der Schweiß, der unter den Schultern ausbricht und die Kleider schwer macht, und das Fade aus den Munden und der Fuselgeruch gärender Füße. Da stand das Scharfe vom Urin und das Brennen vom Ruß und grauer Kartoffeldunst und der schwere, glatte Gestank von alterndem Schmalze. Der süße, lange Geruch von vernachlässigten Säuglingen war da und der Angstgeruch der Kinder, die in die Schule gehen, und das Schwüle aus den Betten mannbarer Knaben. Und vieles hatte sich dazugesellt, was von unten gekommen war, aus dem Abgrund der Gasse, die verdunstete, und anderes war von oben herabgesickert mit dem Regen, der über den Städten nicht rein ist. 

lundi 13 avril 2020

Rilke + Fallet (poésie + Pigalle)


Rilke, Cahiers de Malte Laurids Brigge, traduction Betz :  
« … il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

Fallet, Pigalle chap. X : 
« … derrière, en dessous, en dedans, à la loupe, Pigalle secret avoue qu’il est ce qui l’a fait connaître au monde : un monde. Ce ne sont pas des aveux spontanés. Il faut avoir passé des heures sur le pouf de cuir des tabourets de bar, lancé les dés en regardant les jambes, regardé les yeux en buvant le verre, avoir passé la nuit, la vraie nuit, celle que l’on ne dort pas, la nuit passée à attendre le jour bleui par les percolateurs, à le voir débarbouiller à petite eau le boulevard de Clichy ; il faut avoir été cramponné par le clodo qui veut fumer, par la fille qui veut monter, par le patron qui veut fermer, par le poivrot qui veut parler, et par celui qui pleure ; il faut avoir cramponné à son tour le barman qui ne comprend pas ce que vous voulez boire ; il faut avoir filé en trombe devant la dame des lavabos parce que l’on n’a plus même vingt ronds à faire briller dans son assiette, il faut s’être débarrassé des œillades conjuguées de la poule et de la tante ; il faut avoir été pris dans une rafle, avoir évité de justesse les petits boxeurs de l’Élysée-Montmartre lorsqu’ils sont saouls ; il faut savoir supputer les prix approximatifs du rosé, du demi ou du cocktail ; il faut savoir claquer sans jouer à l’épate de quoi aller au cinéma accompagné toute l’année ; il faut savoir craquer une allumette sur ses dents ; il ne faut pas sourciller lorsqu’un inconnu vous propose une tournée au zanzi ; il faut pouvoir se taire, pouvoir parler, pouvoir marchander, pouvoir estimer et pouvoir refuser et savoir tout ça. Alors, ce n’est déjà pas mal. Le reste vient tout seul. »

samedi 22 février 2020

Rilke (nuit)


Rilke, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, trad. Betz (2° page) : 
« Dire que je ne peux pas m’empêcher de dormir la fenêtre ouverte ! Les tramways roulent en sonnant à travers ma chambre. Des automobiles passent sur moi. Une porte claque. Quelque part une vitre tombe en cliquetant. J’entends le rire des grands éclats, le gloussement léger des paillettes. Puis, soudain, un bruit sourd, étouffé, de l’autre côté, à l’intérieur de la maison. Quelqu’un monte l’escalier. Approche, approche sans arrêt. Est là, est longtemps là, passe. Et de nouveau la rue. Une femme crie : « Ah ! tais-toi, je ne veux plus ». Le tramway électrique accourt, tout agité, passe par-dessus, par delà tout. Quelqu’un appelle. Des gens courent, se rattrapent. Un chien aboie. Quel soulagement ! Un chien. Vers le matin il y a même un coq qui chante, et c’est un délice infini. Puis, tout à coup, je m’endors. »

Daß ich es nicht lassen kann, bei offenen Fenster zu schlafen. Elektrische Bahnen rasen läutend durch meine Stube. Automobile gehen über mich hin. Eine Tür fällt zu. Irgendwo klirrt eine Scheibe herunter, ich höre ihre großen Scherben lachen, die kleinen Splitter kichern. Dann plötzlich dumpfer, eingeschlossener Lärm von der anderen Seite, innen im Hause. Jemand steigt die Treppe. Kommt, kommt unaufhörlich. Ist da, ist lange da, geht vorbei. Und wieder die Straße. Ein Mädchen kreischt: Ah tais-toi, je ne veux plus. Die Elektrische rennt ganz erregt heran, darüber fort, fort über alles. Jemand ruft. Leute laufen, überholen sich. Ein Hund bellt. Was für eine Erleichterung: ein Hund. Gegen Morgen kräht sogar ein Hahn, und das ist Wohltun ohne Grenzen. Dann schlafe ich plötzlich ein.

mardi 17 décembre 2019

Cendrars + Rilke (poésie)


Le jeune René Fallet s'essaye à la poésie. Il demande conseil à Cendrars (poète confirmé depuis 1913) qui lui répond, en deux lettres du 28 nov. et du 5 déc 1945.
(source : Lécureur, René Fallet le Braconnier des lettres, pp. 44-45) :

Cendrars : « Mon cher, un poète vole de ses propres ailes, on ne lui donne pas de conseils ! C'est des bobards. Jamais on n'a découvert un poète ; c'est le poète qui se découvre [...].
Cher ami, vous n'avez pas compris parce que vous ne pouvez pas encore savoir, vous, quel miracle est la poésie. Souvenez-vous des petits oiseaux et des lys des champs, ils ne se soucient pas de leur gloire. Ils paraissent, meurent et renaissent. Ça se fait tout seul. Personne n'y peut rien, et celui qui pense intervenir n'est pas un poète. Et cela est et ne trompe personne, malgré les critiques, les éditeurs et le tam-tam. Cela se fait miraculeusement. Croyez-moi, jamais je ne me permettrai d'intervenir en poésie. Il faut se laisser porter. Tout est là. Tout le restant est littérature. Et le succès ça n'existe pas. Ne soyez pas dupe. »

pour mémoire : 
Rilke : Lettres à un jeune Poète p. 33 :
"Ici, je vous adresse une prière. Lisez le moins possible d'ouvrages critiques ou esthétiques. Ce sont, ou bien des produits de l'esprit de chapelle, pétrifiés, privés de sens dans leur durcissement sans vie, ou bien d'habiles jeux verbaux ; un jour une opinion y fait loi, un autre jour c'est l'opinion contraire. Les œuvres d'art sont d'une infinie solitude ; rien n'est pire que la critique pour les aborder. Seul l'amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles. Donnez toujours raison à votre sentiment à vous contre ces analyses, ces comptes rendus, ces introductions. Eussiez-vous même tort, le développement naturel de votre vie intérieure vous conduira lentement, avec le temps, à un autre état de connaissance. Laissez à vos jugements leur développement propre, silencieux. Ne le contrariez pas, car, comme tout progrès, il doit venir du profond de votre être et ne peut souffrir ni pression ni hâte. Porter jusqu'au terme, puis enfanter : tout est là. Il faut que vous laissiez chaque impression, chaque germe de sentiment mûrir en vous, dans l'obscur, dans l'inexprimable, dans l'inconscient, ces régions fermées à l'entendement. Attendez avec humilité et patience l'heure de la naissance d'une nouvelle clarté. L'art exige de ses simples fidèles autant que des créateurs. Le temps, ici, n'est pas une mesure. Un an ne compte pas, dix ans ne sont rien. Etre artiste, c'est ne pas compter, c'est croître comme l'arbre qui ne presse pas sa sève, qui résiste, confiant, aux grands vents du printemps, sans craindre que l'été puisse ne pas venir. L'été vient. Mais il ne vient que pour ceux qui savent attendre, aussi tranquilles et ouverts que s'ils avaient l'éternité devant eux. Je l'apprends tous les jours au prix de souffrances que je bénis : patience est tout."

Und es sei hier gleich die Bitte gesagt : Lesen Sie möglichst wenig ästhetisch-kritische Dinge, - es sind entweder Parteiansichten, versteinert und sinnlos geworden in ihrem leblosen Verhärtetsein, oder es sind geschickte Wortspiele, bei denen heute diese Ansicht gewinnt und morgen die entgegengesetzte.
Geben Sie jedesmal sich und Ihrem Gefühl recht, jeder solche Auseinandersetzung, Besprechung oder Einführung gegenüber; sollten Sie doch unrecht haben, so wird das natürliche Wachstum Ihres innern Lebens Sie langsam und mit der Zeit zu anderen Erkenntnissen führen. Lassen Sie Ihren Urteilen die eigene stille, ungestörte Entwicklung, die, wie jeder Fortschritt, tief aus innen kommen muß und durch nichts gedrängt oder beschleunigt werden kann. Alles ist austragen und dann gebären. Jeden Eindruck und jeden Keim eines Gefühls ganz in sich, im Dunkel, im Unsagbaren, Unbewußten, dem eigenen Verstande Unerreichbaren sich vollenden lassen und mit tiefer Demut und Geduld die Stunde der Niederkunft einer neuen Klarheit abwarten: das allein heißt künstlerisch leben: im Verstehen wie im Schaffen.
Da gibt es kein Messen mit der Zeit, da gilt kein Jahr, und zehn Jahre sind nichts, Künstler sein heißt: nicht rechnen und zählen; reifen wie der Baum, der seine Säfte nicht drängt und getrost in den Stürmen des Frühlings steht ohne die Angst, daß dahinter kein Sommer kommen könnte. Er kommt doch. Aber er kommt nur zu den Geduldigen, die da sind, als ob die Ewigkeit vor ihnen läge, so sorglos still und weit. Ich lerne es täglich, lerne es unter Schmerzen, denen ich dankbar bin : Geduld ist alles!

dimanche 29 septembre 2019

Rilke (épiphanies)


RilkeCarnets de Malte Laurids Brigge, esquisse, Pléiade p. 1001 : 
« […] Il était comme enfoncé dans l'ombre et ses propos semblaient provenir d'un indéfinissable lointain, lorsqu'il se mit à parler de lui-même. « Aujourd'hui, dit-il lentement, aujourd'hui, j'ai vu clair. C'est une chose étrange que la clarté ; elle vient quand on s'y attend le moins. Elle arrive à l'instant où l'on monte dans un omnibus, au moment où l'on tient à la main la carte du restaurant, la servante debout à côté de vous, les yeux perdus ailleurs ; on ne voit tout à coup plus rien de ce qui figure sur la carte, on ne pense plus du tout à manger ; c'est qu'une clarté vient de faire son apparition ; à l'instant précis où on lisait d'un regard las, avec un mélange de gravité et d'indifférence, les noms des plats, des sauces et des légumes ; c'est à ce moment-là qu'elle fait son apparition, comme si notre esprit avait perdu toute notion de ce qui l'occupait, l'instant précédent. Aujourd'hui, c'est sur le boulevard des Capucines que cette clarté m'est apparue, alors que j'essayais, à travers la circulation incessante des voitures, de parvenir sur la chaussée mouillée jusqu'à la rue de Richelieu ; au moment où je traversais, la lumière se fit en moi pendant une seconde avec une si vive clarté que, non seulement je revis un souvenir très lointain, mais aussi certaines relations très étranges, qui reliaient un incident ancien et apparemment anodin de mon enfance à ma vie tout entière. Il se produisit même que ce souvenir se détachât [sic] de tous les autres, comme s'il était d'une nature supérieure ; je pensai trouver en lui la clef qui ouvrait toutes les autres portes de ma vie, la formule magique destinée à mes cavernes les mieux closes, le cor forgé d'or, à l'appel duquel le secours ne se fait jamais attendre. C'était comme si m'était adressé ce jour-là le signe le plus important de ma vie, un conseil, une sagesse ; et j'ai tout manqué, parce que je n'ai pas suivi ce conseil, parce que je n'ai pas compris ce signe […]. »