samedi 11 janvier 2025

Safranko (Céline)

Safranko (Mark), Confessions d'un loser (trad. Gassie & Rebillon) chap. 18 :

"Avant de décoller pour chez Marlene ce samedi soir je me suis allongé sur mon canapé estropié avec Voyage au bout de la nuit de Céline. Où que Ferdinand t’emmène – que ce soit à travers les champs de bataille sanglants de la Première Guerre mondiale, ou les jungles équatoriales moites, ou les taudis insalubres de nos bons vieux États-Unis –, lire ce bouquin est une expérience que t’oublieras jamais. La vie est un putain d’énorme bordel, très bien, mais si t’arrives à en trouver l’ironie, t’as une chance de t’en sortir. Une fois que t’en as fini avec Voyage au bout de la nuit ou Mort à crédit, tu peux plus revenir aux joyeux étalagistes, ceux qui t’enjolivent la vitrine à coups de dentelle et de froufrous."


vendredi 10 janvier 2025

Goncourt (misanthropie)

Goncourt, Journal 17 mars 1867, éd. Bouquins t. 2 p. 70 : 

"Je vomis mes contemporains. C’est dans le monde actuel des lettres, et dans le plus haut, un aplatissement des jugements, un écroulement des opinions et des consciences. Les plus francs, les plus coléreux, les plus pléthoriques, dans la bassesse des événements, du ciel, des fortunes de ce temps, au contact du monde, au frottement des relations, au ramollissement des accommodements, dans l’air ambiant des lâchetés, perdent le sens de la révolte, et ont de la peine à ne pas trouver beau tout ce qui réussit."


jeudi 9 janvier 2025

Roth (Joseph) (lacets)

Roth (Joseph), Des Lacets, s'il vous plaît ! (1919), in J. Roth journaliste : 

"Allégorie et vestige d’une grande époque, celle des héros fabriqués au plus vite à partir du tout-venant [...], remis à neuf avec les prothèses les plus modernes et réparé à l’image de Dieu, posté au coin de la rue où se croisent le présent et les profits de guerre, quelque chose d’un homme agite un paquet de lacets de sa main droite qu’un hasard bienveillant ou cruel n’a pas voulu laisser au champ d’honneur. Au lieu de se tenir sur ses jambes comme les autres vendeurs de lacets qui les ont ramenées chez eux en sus d’une médaille de bronze et de la croix de l’empereur Charles, celui-là repose sur deux prothèses avec les jambes de pantalon qui flottent autour. Il agite son paquet de lacets d’un air victorieux, comme le drapeau noir de la misère, au-dessus de la tête de passants chômeurs ou oisifs, avec l’énergie de ce désespoir qui trouve sa source dans le service d’assistance aux invalides de la ville de Vienne. Il jette sans arrêt son « Des lacets, s’il vous plaît ! » à la foule comme s’il devait la conduire à l’assaut. Ses lacets sont en ersatz véritable à base de papier, sinon, il y a longtemps qu’il se serait pendu avec. On peut voir mon vendeur de lacets depuis tôt le matin jusque tard le soir. Son paquet reste toujours pareil, personne n’achète de lacets en ersatz de papier. Mais le bout d’homme continue de crier inlassablement et de gesticuler au coin de la rue, une faim intermittente peinte sur le visage, la menace et la prière dans la voix. Il n’est plus vendeur de lacets, il est avertissement et prophète. Son cri est couvert par le bruit du tram qui tourne au coin, son geste de la main effacé par le mouvement du profit en marche. Monde, femmes et argent se marchandent autour de lui, Vienne valse de droite et de gauche, la ville du renard bleu et des aveugles de guerre…"



mercredi 8 janvier 2025

Sterne (digressions)

Sterne, Tristram Shandy, livre I Chapitre XXII trad. Wailly :

"Les digressions sont incontestablement la lumière ; — elles sont la vie, l’âme de la lecture ! — supprimez-les de ce livre, par exemple, — vous pourriez aussi bien supprimer le livre avec elles ; — un froid hiver régnerait à jamais sur chaque page : rendez-les à l’écrivain ; — il va d’un pas de fiancé, — il sourit à tout le monde ; il apporte la variété, et tient l’appétit en éveil.

Toute l’adresse est de les bien employer et assaisonner, de manière à ce qu’elles ne soient pas seulement avantageuses au lecteur, mais aussi à l’auteur, dont l’embarras en cette circonstance est vraiment digne de pitié : car s’il commence une digression, — à dater de ce moment, je remarque que tout son ouvrage reste là comme une souche ; — et s’il fait marcher son sujet principal, c’en est fait de sa digression.

… C’est de pauvre ouvrage. — Aussi depuis le commencement de celui-ci, vous voyez, j’en ai construit le corps principal et les parties accessoires avec tant d’intersections, et j’ai tellement compliqué et entrelacé les mouvements digressifs et progressifs, une roue dans l’autre, que toute la machine, en général, n’a pas cessé d’aller ; — et, qui plus est, elle ne cessera pas d’aller d’ici à quarante ans, s’il plaît à la source de la santé de me verser aussi longtemps la vie et le courage."



Digressions, incontestably, are the sunshine ; -- they are the life, the soul of reading ! -- take them out of this book, for instance, -- you might as well take the book along with them ; -- one cold eternal winter would reign in every page of it ; restore them to the writer ; - -he steps forth like a bridegroom, -- bids All-hail ; brings in variety, and forbids the appetite to fail.

All the dexterity is in the good cookery and management of them, so as to be not only for the advantage of the reader, but also of the author, whose distress, in this matter, is truly pitiable : For, if he begins a digression, -- from that moment, I observe, his whole work stands stock still ; -- and if he goes on with his main work, -- then there is an end of his digression.

-- This is vile work. -- For which reason, from the beginning of this, you see, I have constructed the main work and the adventitious parts of it with such intersections, and have so complicated and involved the digressive and progressive movements, one wheel within another, that the whole machine, in general, has been kept a-going ; -- and, what's more, it shall be kept a-going these forty years, if it pleases the fountain of health to bless me so long with life and good spirits.


mardi 7 janvier 2025

Goncourt (langage)

Goncourt, Journal , 4 nov. 1866, éd. Bouquins t. 2 p. 49 :

"Jamais en aucun temps la langue crapuleuse, ignoble et hébétée des pièces de putains et de gandins n’a autant déteint sur la société et dans la famille. On veut le nier ; il y a un consentement de l’hypocrisie générale pour crier haro sur le livre et la pièce qui essayent d’en donner la note, même adoucie***. Mais le fait est flagrant, ici comme partout : le monde honnête a volé les expressions et l’esprit de l’autre ; et je me demande si ce monde, où ne résonne plus jamais le souvenir d'une haute lecture, d'un beau vers, d'un trait d'esprit fin, n'est pas mené tout doucement et tous les jours, par cette contagion de sentiments bas, d'ironie malsaine, cocasse et ahurie, à un abaissement intellectuel et moral que n'a connu jusqu'ici aucune société."


*** allusion à des critiques adressées à des romans des G.


lundi 6 janvier 2025

Woolf (Sterne)

 Woolf, Introduction au Voyage sentimental [1928], trad. V. Lerouge, Europe, déc 2024 p. 67 : 

"Il ne resterait peu, voire rien, du Voyage sentimental, s'il fallait en extraire la présence de Sterne. Il n'a aucune information de valeur à donner, aucune philosophie raisonnée à transmettre. Il quitta Londres, nous dit-il "avec une telle précipitation qu'il ne m'était pas venu à l'esprit que nous étions en guerre avec la France". Il n'a rien à nous dire des tableaux, ni des églises, ni de la misère ou de la prospérité des campagnes. Il voyageait en France, certes, mais le chemin qu'il empruntait traversait bien souvent son esprit, et ses principales aventures ne concernaient pas brigands et précipices, mais bien les émotions de son propre cœur."


Little or nothing of A Sentimental Journey would be left if all that we call Sterne himself were extracted from it. He has no valuable information to give, no reasoned philosophy to impart. He left London, he tells us, “with so much precipitation that it never enter’d my mind that we were at war with France”. He has nothing to say of pictures or churches or the misery or well-being of the countryside. He was travelling in France indeed, but the road was often through his own mind, and his chief adventures were not with brigands and precipices but with the emotions of his own heart.

[repris dans The Common Reader, Second Series, 1932]



dimanche 5 janvier 2025

Valéry (bourgeois)

Valéry, Nécessité de la poésie [1937], éd. Pochothèque t. 2 p. 1005 : 

"Vous avez entendu souvent, c’est une expression qui date du romantisme, traiter les gens de bourgeois. Ce terme, jadis assez honorable, a été, vers 1830, transformé en épithète méprisante à l’adresse de toute personne soupçonnée de ne rien comprendre aux arts. Puis la politique l’a adopté et en a fait ce que vous savez. Mais cela n’est pas notre affaire.

Eh bien, je crois que l’idée que les romantiques se faisaient de cet affreux bourgeois n’était pas tout à fait exacte. Le bourgeois n’est pas le moins du monde un homme insensible aux arts. Il n’est pas fermé aux lettres, ni à la musique, ni à aucune valeur de la culture. Il est des bourgeois fort cultivés : il en est de très raffinés ; la plupart aiment la musique, la peinture, et même il en est d’étonnamment avancés, et qui se piquent de l’être. Il n’est pas nécessairement ce qu’on appelait, au temps classique, un Béotien. Le bourgeois, vous le reconnaîtrez facilement, (en admettant qu’il en existe encore, ce qui n’est pas dit…) à ce fait que cet homme, (ou cette femme), qui peut être très instruit, plein de goût, sachant très bien admirer les œuvres qu’il faut admirer, n’a pas, cependant, un besoin essentiel de poésie ou d’art… Il pourrait, à la rigueur, s’en passer ; il peut vivre sans cela. Sa vie est parfaitement organisée en dehors de cet étrange besoin. Son esprit goûte l’art : il n’en vit pas. Il n’a pas pour aliment essentiel et immédiat cet aliment particulier qu’est la poésie."