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vendredi 11 juillet 2025

Atkinson (tante Vinny)

Atkinson, Dans les Replis du temps [Human Croquet], chap. 'Qu'est-ce qui ne va pas ?' : 

"Vinny a toujours été une ombre, et elle n’est donc plus que l’ombre d’une ombre. Ses os sont devenus de l’ivoire poli et sa peau du chagrin. Une peau de chagrin émaillée de veines d’un pourpre impérial. Des verrues poussent sur le dos de ses mains comme du lichen. Ses poumons soupirent comme une cornemuse.

De l’antique mausolée qu’est son sac à main, elle tire un poudrier, se frotte vigoureusement les joues d’une poudre qui ressemble à de la farine, et, examinant avec attention le résultat, proclame :

— Mes cors me tuent !

On pourrait presque croire, à l’entendre et à la voir, qu’elle les a sur les joues plutôt que sur les pieds. Elle s’est habillée pour le monde extérieur, avec une gabardine marron et un feutre gris à la forme étrange, ressemblant assez à un vieux pâté en croûte sur lequel on aurait donné un coup de poing. Une plume de faisan vient ajouter une note encore plus insolite à l’ensemble. Elle s’empare d’une longue épingle à tête de perle et la plante férocement dans son chapeau. D’où je suis, on jurerait qu’elle vient de se la planter dans le crâne."


Vinny was a shadow to begin with, now she’s a shadow of a shadow. Her bones have turned to polished yellow ivory, her skin to shagreen. Shagreen enamelled with imperial-purple veins. Warts grow on the backs of her hands like lichen. Her breath is as full of sighs as a bagpipe.

She takes a compact out of her ancient mausoleum of a handbag and rubs her cheeks vigorously with face-powder that looks like flour and, scrutinizing the result intently, says, “My chilblains are killing me,” as if they’re to be found on her face rather than on her feet. She’s dressed for the outside world – a brown gabardine coat and a grey felt hat that’s a strange battered shape, like old dough that’s been punched. Vinny’s hat has an incongruous pheasant feather poking out of the top, expressing a jauntiness somehow at odds with the woman underneath. She takes her pearl-headed hatpin and sticks it into her hat, although from where I’m standing – loitering by the hallstand – it looks as if she’s just stuck it through her head.


lundi 2 juin 2025

Atkinson (photo de mariage)

Atkinson, "Le corps comme un manteau",  in C’est pas la fin du monde, trad. I. Carron : 

 "Il restait peu d’indices de la vie de couple de Billy et Georgie : dans un cadre terni sur le buffet, une seule photo les montrait, le jour de leur mariage, beaucoup trop jeunes pour s’engager solennellement sur quoi que ce soit et certainement pas pour le reste de leur vie. Billy avait dix-huit ans, Georgie seize. « Déjà en cloque », expliquait tristement Billy à Vincent lorsqu’il leur arrivait de contempler cette photo ensemble. Dans sa robe de mariée blanche bon marché qui lui arrivait au genou, la fluette Georgie donnait l’impression d’être à sa confirmation plutôt qu’à son mariage, tandis que le physique de jockey de Billy était noyé dans son costume d’emprunt. Même leurs prénoms suggéraient un côté enfantin qu’ils ne perdraient jamais."


Scant evidence remained of Billy and Georgie’s existence as a couple, only a photograph on the sideboard in a tarnished frame that showed them on their wedding day looking far too young to make solemn vows about anything, let alone the rest of their lives. Billy was eighteen, Georgie sixteen. “Already up the duff,” Billy explained sadly to Vincent when they occasionally contemplated this photograph together. In her cheap knee-length bridal white, bird-boned Georgie looked as though she was attending her confirmation, not her wedding, while Billy’s jockey physique was ill fitted to his borrowed suit. Even their names hinted at a childishness they would never grow out of.


dimanche 23 mars 2025

Atkinson (Disneyland)

Atkinson, Parti tôt, pris mon chien, 5 Trésor fin 1 [trad. Isabelle Caron] :

"Elles firent la queue. Et elles refirent la queue. Et après avoir fait la queue, elles remirent ça. Elles firent la queue pour voir le château de la Belle au Bois Dormant, elles firent la queue pour voir la maison de Blanche-Neige, qui, franchement, ne cassaient rien ni l’un ni l’autre. Elles firent la queue pour s’envoler avec Peter Pan pour le Pays Imaginaire qui leur plut bien à toutes les deux. Elles firent la queue pour monter dans les tasses géantes du Chapelier fou et sur le dos de Dumbo. Elles firent la queue pour les Voyages de Pinocchio, carrément nuls, et pour les Pirates of the Caribbean qui valaient vraiment le coup mais qui faisaient, elles furent d’accord sur ce point, un tout petit peu peur. Coincées entre des barrières dans une file d’attente qui ressemblait à un gros serpent, elles firent le pied de grue pendant une éternité avant d’embarquer sur des bateaux, d’être emportées par le courant et jetées sans y pouvoir rien dans le terrifiant univers animatronique de « It’s A Small World ! » Quand elles s’en échappèrent enfin et retrouvèrent le monde grandeur nature, elles passèrent une autre éternité dans l’étreinte d’une queue de python pour monter dans le Disneyland Railroad.

La gamine était héroïque dans les queues."


rappel : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2025/01/amis-las-vegas.html


They queued. And then they queued again. And then after they had queued they queued some more. They queued to see Sleeping Beauty’s castle, they queued to see Snow White’s cottage, both, frankly, rather disappointing. They queued to fly with Peter Pan into Neverland, which they both liked. They queued to ride around in the Mad Hatter’s teacups and on Dumbo’s back. They queued for the Voyages of Pinocchio which was rubbish and for Pirates of the Caribbean which was good and, they both agreed, just a little bit scary. They stood for an eternity corralled between railings in a queue that was like a fat snake, waiting to be loaded on to boats on a shallow artificial waterway before being carried away on the current, borne helplessly into the terrifying animatronic vision of ‘It’s A Small World’. When they finally escaped back into the big world they spent another lifetime in the pythonesque grip of a queue in order to ride on the Disneyland Railroad.

Kid was a heroic queuer.


dimanche 2 février 2025

Atkinson (sang)

Atkinson, À quand les bonnes nouvelles ? chap. 'Porté disparu' :

"Il y a longtemps, très, très longtemps, quand le monde était beaucoup plus jeune et Jackson aussi, il s’était fait tatouer son groupe sanguin sur la poitrine, juste au-dessus du cœur. Un truc de soldat pour que les toubibs puissent vous traiter plus vite si vous receviez une balle ou sautiez sur quelque chose. D’autres gars avec lesquels il était à l’armée avaient étoffé leur collection, ajouté des femmes, des bouledogues, des Union Jack et même le mot « Maman », mais Jackson n’avait jamais été un adepte de l’art du tatouage : il était allé jusqu’à promettre mille livres sterling à sa fille si elle arrivait à l’âge de vingt et un ans sans éprouver le besoin de se décorer la peau avec un papillon, un dauphin ou le caractère chinois pour « bonheur ». Jackson s’en était tenu au message pratique « Groupe sanguin A positif », qui n’avait jusqu’alors été qu’un souvenir bleu estompé d’une autre vie. « A positif » – un bon groupe sanguin répandu que partageaient environ 35 pour cent de la population. Abondance de donneurs. Il avait apparemment eu besoin d’eux, chaque once précieuse de son sang rouge ayant été remplacée grâce à une bande de frères et sœurs de sang qui avaient empêché qu’il soit effacé de sa propre vie."



A LONG TIME AGO, A LONG, LONG TIME AGO, WHEN THE WORLD WAS much younger and so was Jackson, he had his blood group tattooed on his chest, just above his heart. A soldier's trick so that when you are shot or blown up the medics can treat you as quickly as possible. Other guys he was in the army with had extended their skin-ink collections, adding on women and bulldogs and Union Jacks and, yes, indeed, the word 'Mother', but Jackson had never been a fan of the tattooist's art, had even promised his daughter a thousand pounds in cash if she made it to twenty-one without feeling the need to decorate her skin with a butterfly or a dolphin or the Chinese character for 'happiness'. Jackson himself had stuck with the one practical, lower-case message - 'Blood Type A Positive', until now no more than a faded blue souvenir of another life. 'A Positive' - a nice common kind of blood shared by roughly 35 per cent of the population. Plenty of donors. And he'd needed them apparently, every precious ounce of red blood having been replaced courtesy of a band of blood brothers and sisters who had stopped him being erased from his own life.



vendredi 3 janvier 2025

Atkinson (nourriture 3)

Atkinson, Les choses s'arrangent mais ça ne va pas mieux, ch. 26 :

"Gloria buvait du thé et mangeait un sandwich acheté en ville. Le sandwich contenait de la mozzarella, de l’avocat et de la roquette. Aucun de ces ingrédients n’existait dans le musée qu’était le passé de Gloria. Gloria se rappelait une époque où on ne trouvait que de la laitue. Des laitues molles, flasques sans aucun goût. Des laitues anglaises. Elle se rappelait une époque pré-mozzarella, préavocat, pré-aubergines et pré-courgettes. Elle se souvenait du jour où elle avait vu son premier yaourt dans la ville du nord qu’elle considérait comme sienne et qui l’était toujours, bien qu’elle n’y fut pas retournée depuis plus de vingt ans.

Elle se souvenait d’une époque où il n’y avait ni plats à emporter, ni restaurant thaïlandais et où les paquets Vesta étaient ce qu’on pouvait trouver de plus exotique. Une époque où on se nourrissait de harengs, de viande hachée et de porc en conserve. Elle avait dit une fois à Emily qu’elle se souvenait d’une époque où il n’y avait pas d’aubergines et sa fille lui avait répliqué d’un ton sec : « Tu veux rire. » Elle termina son déjeuner par une tranche de génoise (le secret consistait à ajouter une cuillerée de lait chaud)."


Gloria […] drank tea and ate a sandwich she had bought in town. The sandwich contained mozzarella, avocado, and rocket. None of the ingredients existed in the museum that was Gloria’s past. Gloria could remember a time when all you could buy was lettuce. Soft, limp lettuces that tasted of nothing. English lettuces. She could remember a time before mozzarella and avocado, before aubergines and courgettes. She could remember seeing her first yogurt in the corner shop in the northern town that had been her home and still was, even though she hadn’t been there for more than twenty years.

She could remember a time when there was no take-out food, no Thai restaurants, when Vesta packets were the nearest you came to anything exotic. A time when food was herrings and mince and luncheon meat. She had mentioned to Emily once that she could remember a time before aubergines, and her daughter had snapped, “Don’t be ridiculous,” at her. She finished her lunch with a slice of Genoese sponge (the secret was in the addition of a spoonful of hot milk).


en prime (chap. 26) :

"recette de gâteau au fromage turc [...]. C’était une excellente recette : du fromage frais Philadelphia, une boîte de crème stérilisée et une demi-douzaine d’œufs, le tout battu ensemble et versé dans un moule chemisé de caramel et cuit gentiment au bain-marie."


Recipe for Turkish cheesecake […] It was a very good recipe – a packet of Philadelphia, a tin of Fussell’s sterilized cream, and half a dozen eggs beaten together and poured into a caramel-coated mold and cooked gently in a bain-marie.


jeudi 2 janvier 2025

Atkinson (nourriture 2)

Atkinson, Les choses s'arrangent mais ça ne va pas mieux, ch. 26 :

"Gloria [était] dans la cuisine en train de faire la bûche de Noël. Ils avaient toujours une bûche au chocolat pour Noël en plus du pudding. Gloria préparait le biscuit roulé, pas de farine, rien que des œufs et du sucre mais beaucoup de chocolat extra-fin, et une fois le biscuit cuit, elle l’enrobait de crème fouettée et de purée de marron et le décorait d’une crème au beurre au chocolat, la façonnait pour qu’elle ressemble à de l’écorce de bois, puis la saupoudrait de sucre glace pour imiter la neige. Pour finir, elle coupait du lierre dans le jardin, le givrait avec du blanc d’œuf et du sucre et l’entortillait autour de la bûche avant de percher un rouge-gorge en plastique rouge dessus. Elle trouvait sa bûche merveilleuse, tout droit sortie d’un conte de fées, et si elle s’était encore préoccupée de son régime Weight Watchers, la bûche lui aurait bouffé tous ses points pour une année entière."


she had been in the kitchen making the chocolate log, they always had a chocolate log on Christmas Day along with the pudding. Gloria made a roulade mix, no flour, only eggs and sugar but heavy with expensive chocolate, and when it was cooked she rolled it up with whipped cream and chestnut puree and then dec-orated it with chocolate buttercream, scored and marked to look like wood, and then sprinkled it with icing-sugar snow. Finally, she cut ivy from the garden, frosted it with egg white and sugar, and then twined it round the log before perching a red plastic robin on top. She thought it looked lovely, like something from a fairy tale, and if she had been still bothering with Weight Watch-ers, it would have used up all her points for a whole year.



mercredi 1 janvier 2025

Atkinson (nourriture 1/3)

Atkinson, Les choses s'arrangent mais ça ne va pas mieux, ch. 24 : 

"Jackson avait l’estomac dans les talons, mais il eut beau fourrager dans les placards de la minuscule cuisine, il ne put trouver que des granules de sauce instantanée vieux comme Hérode et des sachets de thé perforés qui avaient une répugnante odeur de tisane. Pourquoi ne pas trouver un supermarché ou de préférence une bonne épicerie fine, acheter des bonnes choses et cuisiner un petit dîner pour eux deux ce soir, quelque chose de sain ? Le répertoire culinaire de Jackson comprenait cinq recettes qu’il réussissait bien, ce qui faisait cinq de plus que Julia.

Il songea à son marché en France, regorgeant de tomates, de basilic, de fromages, de figues et de grosses pêches rebondies et mûres à éclater. Pas étonnant que les gens du nord soient tristes à mourir : des milliers d’années d’évolution en n’ayant à se mettre sous la dent que du grain mouillé et des brouets."


Jackson was starving, but raking round the cupboards of the tiny kitchen, he could find only dried-up instant gravy granules and some perforated tea bags that smelled herbal and repellent. That was something useful he could do today, find a supermarket or, preferably, a good deli, stock up on decent stuff, and cook something for them to eat tonight, something wholesome. Jackson’s culinary repertoire consisted of five dishes that he could cook well, which were five more than Julia could cook.

He imagined how his local market in France would look this morning, overflowing with tomatoes, basil, cheeses, figs, and big, fat French peaches, ripe enough to burst. No wonder northerners were miserable buggers, evolving for thousands of years on har-vests of wet grains and thin gruels.


mardi 10 décembre 2024

Atkinson (campus)

Atkinson, La souris bleue, trad. Caron, chap. 8 :

"Il dut se frayer un passage à travers un troupeau de jeunes étrangers venus étudier l’anglais : ils se croyaient seuls au monde. Envahie par un mélange de touristes et d’adolescents étrangers, qui tous n’avaient été mis sur terre que pour traînailler, Cambridge, l’été, était l’idée que Jackson se faisait de l’enfer. Les ados semblaient tous porter des treillis kaki, des tenues de camouflage, comme si on était en guerre. Comme s’ils étaient les troupes. (Que Dieu nous vienne en aide, si c’était le cas !) Et les vélos, pourquoi les gens trouvaient-ils que les vélos étaient une bonne chose ? Pourquoi les cyclistes étaient-ils si suffisants ? Pourquoi roulaient-ils sur les trottoirs alors qu’il y avait d’excellentes pistes cyclables ? Qui avait trouvé que c’était une bonne idée de louer des bicyclettes à des ados italiens venus apprendre l’anglais ? Si l’enfer existait, ce dont Jackson ne doutait pas, il devait être gouverné par un comité d’Italiens de quinze ans à bicyclette."


he had to fight his way against a herd of foreign-language students, all entirely oblivious to the existence of anyone else on the planet except other adolescents. Cambridge in summer, invaded by a combination of tourists and foreign teenagers, all of whom were put on earth to loiter, was Jackson's idea of hell. The language students all seemed to be dressed in combats, in khaki and camouflage, as if there were a war going on and they were the troops (God help us if that were the case). And the bikes, why did people think bikes were a good thing? Why were cyclists so smug? Why did cyclists ride on pavements when there were perfectly good cycle lanes? And who thought it was a good idea to rent bicycles to Italian adolescent language students? If hell did exist, which Jackson was sure it did, it would be governed by a committee of fifteen-year-old Italian boys on bikes.



vendredi 6 décembre 2024

Atkinson (conception)

Atkinson (Kate), Dans les coulisses du musée, chap. I : '1951 : Conception' (trad. Bourdier) : 

"Ça y est, j’existe ! Je suis conçue alors que minuit sonne à la pendule posée sur la cheminée, dans la pièce de l’autre côté du vestibule. La pendule a appartenu autrefois à mon arrière-grand-mère (une femme nommée Alice) et c’est sa sonnerie fatiguée qui salue mon entrée dans le monde. Ma fabrication commence au premier coup de minuit et s’achève au dernier, au moment où mon père se retire de sur ma mère, roule de côté et se retrouve subitement plongé dans un sommeil sans rêve grâce aux cinq pintes de bière John Smith qu’il a bues au Bol-de-Punch, avec ses amis Walter et Bernard Belling. Lorsque j’ai été arrachée au néant, ma mère faisait semblant de dormir – comme elle le fait souvent en ces circonstances. Mais mon père a de la santé et il ne se laisse pas décourager pour autant."


Chapter  1951  Conception : 

I exist ! I am conceived to the chimes of midnight on the  clock on the mantelpiece in the room across the hall. The clock once belonged to my great-grandmother (a woman called Alice) and its tired chime counts me into the world. I’m begun on the first stroke and finished on the last when my father rolls off my mother and is plunged into a dreamless sleep, thanks to the five pints of John Smith’s Best Bitter he has drunk in the Punch Bowl with his friends, Walter and Bernard Belling. At the moment at which I moved from nothingness into being my mother was pretending to be asleep – as she often does at such moments. My father, however, is made of stern stuff and he didn’t let that put him off.


NB : allusions évidentes 

- à l'auto-généalogie de Sterne (mentionné plus loin dans le roman), liée au thème humoristique de la pendule

- à Shakespeare, comme il se doit ("chimes of midnight")