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vendredi 24 février 2023

Gide (Artaud)

Gide, Essais, Pléiade p. 944-945 (mars 1948, sur Artaud au Vieux-Colombier) : 

"Je connaissais Artaud depuis longtemps, et sa détresse et son génie. Jamais encore il ne m’avait paru plus admirable. De son être matériel plus rien ne subsistait que d’expressif. Sa grande silhouette dégingandée, son visage consumé par la flamme intérieure, ses mains de qui se noie, soit tendues vers un insaisissable secours, soit tordues dans l’angoisse, soit le plus souvent enveloppant étroitement sa face, la cachant et la révélant tour à tour, tout en lui racontait l’abominable détresse humaine, une sorte de damnation sans recours, sans échappement possible que dans un lyrisme forcené dont ne parvenaient au public que des éclats orduriers, imprécatoires et blasphématoires. Et certes l’on retrouvait ici l’acteur merveilleux que cet artiste pouvait devenir : mais c’est son personnage même qu’il offrait au public, avec une sorte de cabotinage éhonté, où transparaissait une authenticité totale. La raison battait en retraite ; non point seulement la sienne, mais celle de toute l’assemblée, de nous tous, spectateurs de ce drame atroce, réduits au rôle de comparses malévoles, de jeanfoutres et de paltoquets. Oh ! non, plus personne dans la salle n’avait envie de rire ; et même Artaud nous avait enlevé l’envie de rire pour longtemps. Il nous avait contraints à son jeu tragique de révolte contre tout ce qui, admis par nous, demeurait pour lui, plus pur, inadmissible…  : 

Nous ne sommes pas encore nés, 

Nous ne sommes pas encore au monde. 

Il n'y a pas encore de monde. 

Les choses ne sont pas encore faites. 

La raison d'être n'est pas trouvée... 

En quittant cette mémorable séance, le public se taisait. Qu'eût-on pu dire ? L'on venait du voir un homme misérable, atrocement secoué par un dieu, comme au seuil d'une grotte profonde, antre secret de la sibylle où rien de profane n'est toléré, où, comme sur un Carmel poétique, un vates exposé, offert aux foudres, aux vautours dévorants, tout à la fois prêtre et victime... L'on se sentait honteux de reprendre place en un monde où le confort est formé de compromissions."



mardi 24 août 2021

Artaud (Héliogabale)

Artaud, Héliogabale ou l'Anarchiste couronné chap. 1 (Le berceau de sperme) : 

"[...] Cet aïeul Bassien, s’appuyant sur un lit comme sur des béquilles, fait avec une femme de hasard ces deux filles, Julia Domna et Julia Mœsa. Il les fait et il les réussit. Elles sont belles. Belles et prêtes pour leur double métier d’impératrices et de catins.

Avec qui a-t-il fait ces filles ? L’Histoire, jusqu’à présent, ne le dit pas. Et nous admettrons que ça n’ait point d’importance, obsédés que nous sommes par les quatre têtes en médaille, de Julia Domna, Julia Mœsa, Julia Sœmia et Julia Mammœa. Car, si Bassianus fait deux filles, Julia Domna et Julia Mœsa ; Julia Mœsa à son tour fait deux filles : Julia Sœmia et Julia Mammœa. Et Julia Mœsa, avec pour mari Sextus Varius Marcellus, mais sans doute fécondée par Caracalla ou Geta (fils de Julia Domna, sa sœur) ou par Gessius Marcianus, son beau-frère, l’époux de Julia Mammœa ; ou peut-être par Septime Sévère, son arrière-beau-frère ; enfante Varius Avitus Bassianus, plus tard surnommé Elagabalus, ou fils des sommets, faux Antonin, Sardanapale, et enfin Héliogabale, nom qui semble être l’heureuse contraction grammaticale des plus hautes dénominations du soleil."