samedi 14 février 2026

Tocqueville (victoires)

Tocqueville, Souvenirs, III Mon Ministère, III : 

"Nous étions victorieux ; nos difficultés véritables allaient apparaître, je m’y attendais. J’ai, d’ailleurs, toujours eu pour maxime que c’est après un grand succès que se rencontrent, d’ordinaire, les chances les plus dangereuses de ruine : tant que le péril dure, on n’a contre soi que ses adversaires, et on en triomphe ; mais, après la victoire, on commence à avoir affaire à soi-même, à sa mollesse, à son orgueil, à l’imprudente sécurité que la victoire donne ; on succombe.

Je n’étais point exposé à ce dernier péril, car je n’imaginais pas que nous eussions surmonté nos principaux obstacles ; je savais que ceux-là étaient dans les hommes mêmes avec lesquels nous allions avoir à diriger le gouvernement, et que la défaite complète et rapide de la Montagne, au lieu de nous garantir du mauvais vouloir de ceux-là, allait nous y exposer sur-le-champ. Nous eussions été bien plus forts si nous avions moins réussi."


jeudi 12 février 2026

Tocqueville (président)

Tocqueville, Souvenirs, II, XI : 

"La convenance de faire nommer le président par le peuple n'était pas une vérité évidente de soi, et que la disposition qui le faisait élire directement était aussi nouvelle que dangereuse. Dans un pays sans traditions monarchiques où le pouvoir exécutif a toujours été faible et continue à être fort restreint, il n'y a rien de plus sage que de charger la nation de choisir un représentant. Un président, qui n'aurait pas la force qu'il puise dans cette origine, y serait le jouet des assemblées, mais les conditions du problème parmi nous étaient bien autres ; nous sortions de la monarchie et les habitudes des républicains eux-mêmes étaient encore monarchiques. La centralisation, d'ailleurs, suffisait à rendre notre situation incomparable ; d'après ses principes, toute l'administration du pays dans les plus petites aussi bien que dans les plus grandes affaires ne pouvait appartenir qu'au président; les milliers de fonctionnaires, qui tiennent le pays tout entier dans leurs mains, ne pouvaient relever que de lui seul ; cela était ainsi, d'après les lois et même d'après les idées en vigueur que le 24 Février avait laissé subsister, car nous avions conservé l'esprit de la monarchie, en en perdant le goût. Dans de telles conditions, que pouvait être un président élu par le peuple, sinon un prétendant à la couronne ? L'institution ne pouvait convenir qu'à ceux qui voulaient s'en servir pour aider la transformation des pouvoirs présidentiels en royauté ; il me paraissait clair alors, et il me semble évident aujourd'hui que, si on voulait que le président pût, sans danger pour la république, être l'élu du peuple, il fallait restreindre prodigieusement le cercle de ses prérogatives ; et encore, je ne sais si cela eût suffi, car sa sphère ainsi resserrée dans la loi eût conservé, dans les souvenirs et dans les habitudes, son étendue. Si, au contraire, on laissait au président ses pouvoirs, il ne fallait pas le faire élire par le peuple."


dimanche 8 février 2026

Hill ("musique")

Hill (Nathan), Bien-être :  

"Elle écoute un groupe dont elle ignore toujours le nom parce qu’il s’est noyé dans le bruit des instruments. Le type avec qui elle est venue le lui a crié, ce nom, à quelques centimètres à peine de son oreille, deux fois, mais sans résultat. Le batteur et le guitariste ont tous les deux l’air résolus à empêcher tout comportement autre qu’une concentration stricte et maximale sur leur personne. Même les paroles des chansons – qui évoquent apparemment l’insatisfaction et la douleur spirituelle qui torturent le chanteur – sont noyées dans un mugissement de cordes de guitare, tandis que le batteur, surexcité, n’a l’air capable d’exécuter qu’une seule manœuvre rudimentaire impliquant un grand nombre de cymbales. Les gens autour d’eux dansent moins qu’ils ne tressautent en rythme. Les verres au bar se commandent uniquement par gestes. [...]

Le groupe termine son set, enfin, par un grand rugissement, semblable au long rugissement précédent, excepté peut-être la force et la vivacité des coups de cymbales. Impossible d’aller crescendo quand on est au volume maximal depuis le début, alors le groupe accélère, le rythme se comprime au point que tout ce qui sort de ces grosses enceintes se transforme en bouillie."