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mardi 18 février 2025

Goncourt (discussions)

Goncourt, Journal, 8 juin 1863 : 

"En sortant d'une discussion violente chez Magny, et dont je me lève le cœur battant dans la poitrine, la langue et la gorge sèches, j'acquiers la conviction que toute discussion politique revient à ceci : « Je suis meilleur que vous » ; toute discussion littéraire à ceci : « J'ai plus de goût que vous » ; toute discussion artistique à ceci : « Je vois mieux que vous » ; toute discussion musicale à ceci : « J'ai plus d'oreille que vous ».

Mais c’est effrayant tout de même, comme en toute controverse, nous sommes seuls, et comme nous ne faisons pas de prosélytes. C’est peut-être pour cela que Dieu nous a fait deux."


mardi 28 janvier 2025

Goncourt (déprime)

Goncourt, Journal, août 1855 :

"Nous sommes retombés dans l’ennui, de toute la hauteur du plaisir. Nous sommes mal organisés, prompts à la satiété. Une semaine d’amour nous en dégoûte pour trois mois. Oui, nous sortons de l’amour avec un abattement de l’âme, un affadissement de tout l’être, une prostration du désir, une tristesse vague, informulée, sans bornes. Notre corps et notre esprit ont des lendemains d’un gris que je ne puis dire, et où la vie me semble plate comme un vin éventé. Après quelques entraînements et quelques ardeurs, un immense mal de cœur moral nous envahit et nous donne comme le vomissement de l’orgie de la veille. Et, repus et saouls de matière, nous nous en allons de ces lits de dentelles, comme d’un musée de préparations anatomiques, et je ne sais quels souvenirs chirurgicaux et désolés nous gardons des aimables et plaisants corps. J’en ai connu qui étaient, – les heureux garçons ! – moins analystes que nous : de grosses natures qui se grisaient régulièrement de plaisir sans effort, et que la jouissance mettait en appétit de jouir. Ils se retrouvaient, le lendemain comme la veille, dispos et gaillards, l’âme en rut : ils ignoraient ce grand vide qui se promène en vous, après les excès, ainsi qu’une carafe d’eau dans la tête d’un hydrocéphale."


dimanche 26 janvier 2025

Goncourt (tous pédophiles !)

Goncourt, Journal 

cité par Roger Kempf in : 

https://books.openedition.org/septentrion/54414?lang=fr


"À force de discourir sur la femme, on finit par reconnaître qu’elle n’est peut-être pas indispensable, du moins pour le plaisir, et que, s’il n’y avait un pouvoir, une morale inspirés par les bourgeois du XIXe siècle, une autre créature, la fillette, Ève native, obtiendrait tous les suffrages. Elle seule, écrit Edmond dans Chérie, possède ce charme féminin « dont la femme faite a tant de peine à garder quelque chose ».

Entre hommes, chez Magny, ou bien en tête-à-tête, les confidences éhontées vont bon train. Gautier, le plus explicite de la bande, déclare qu’il ne peut aimer la femme qu’insexuelle, « c’est-à-dire si jeune qu’elle repousse d’elle toute idée d’enfantement, de matrice, d’obstétrique ; et il ajoute que ne pouvant satisfaire ce goût, à cause des sergents de ville, toutes les autres femmes, qu’elles aient vingt ou cinquante ans, ont pour lui le même âge ». J’étais très bien avec les d’Orléans, répète-t-il ; aujourd’hui, il faut que je le sois avec mon commissaire. Zola s’alarme de son désir de coucher avec celle qui ne serait pas encore une femme : « je vois les Assises et tout le tremblement ». Sainte-Beuve n’en pince que pour les blanchisseuses et les fillettes. Il voudrait donc moins de police dans les rues."


vendredi 24 janvier 2025

Goncourt (cimetière)

Goncourt, Journal 20 mai1854  : 

— La Chartreuse de Bordeaux : longue allée de platanes entre les troncs desquels, s’étend des deux côtés, un grand champ d’avoine folle, dont les tiges albescentes, à tout moment creusées par la houle, découvrent quelque ange en plâtre agenouillé au pied d’un tombeau. Ce riant pré de la Mort est tout ensoleillé, avec, par-ci par-là, la pâle et aérienne verdure d’un saule pleureur répandu sur une tombe comme les cheveux dénoués d’une femme en larmes.

Soudain, dans le paysage, par une petite allée d’ifs ressemblant à des cippes végétaux, débouchait une bande d’enfants de chœur aux aubes blanches sur des robes rouges, marchant insouciants et ballottant leurs cierges tout de travers, et arrachant sur leur passage, d’une main qui s’ennuie, les hautes herbes de chaque côté du chemin.

Ici la pierre des tombeaux est recouverte d’une mousse rougeâtre, piquetée de noir, tigrée de petites macules blanches et jaunes, et sur laquelle quelques brins d’herbes plantés par le vent sont toujours ondulants et frémissants. Et partout des rosiers qui mettent dans ce cimetière une odeur d’Orient, des rosiers de jardin qui ont le vagabondage de rosiers sauvages et enveloppent de tous côtés la tombe et, se traînant à son pied, la cachent sous des roses si pressées, qu’elles empêchent le passant de lire le nom du mort ou de la morte.

Il est un petit coin réservé aux enfants, encore plus mangé par la végétation, plus disparu dans la verdure et tout plein de petites armoires blanches semées de trois larmes, qui ont l’air de sangsues gorgées d’encre, et où les parents ont enfermé le doux souvenir des pauvres petites années vécues : livres de messe, exemptions, pages d’écriture, un A B C D en tapisserie, brodé par une mère."


mercredi 22 janvier 2025

Goncourt (œillades)

Goncourt, Journal 26 mars [1855]  : 

"Placer dans un roman un chapitre sur l’œil et l’œillade de la femme, un chapitre fait avec de longues et sérieuses observations. À ce propos je me rappelle qu’à la prise de voile de Floreska, deux sœurs, deux fillettes du monde, se mirent à me faire l’œil pendant le discours de l’abbé. Dans ce tendre discours et tout allusif à ces noces de l’âme avec Jésus-Christ, à ces fiançailles mystiques, l’œil des deux jeunes filles soulignait, à mon adresse, d’un éclair rapide, tous les mots hyménéens et toutes les phrases suavement et chrétiennement sensuelles."


mercredi 15 janvier 2025

Goncourt (sonnette)

Goncourt, Journal (fin 1853) (Wikisource) : 

"Ce fut un petit coup de sonnette vif et court. Il y avait bien des choses dans ce coup de sonnette : un chagrin, une larme, un dépit colère et la modestie de carillon de l’amour qui n’a plus le droit de tapage. Ah ! que de visites de femmes dites d’avance par le coup de sonnette. La première fois que la femme vient se rendre, quelle pudeur, un tout petit tintement ! Et les fois suivantes, la sonnette carillonne, orgueilleuse comme l’amour qui s’affiche. Et, à la dernière visite, pour un peu elle pleurerait."


lundi 13 janvier 2025

Goncourt (rococo)

Goncourt, Journal 4 juin 1869, éd. Bouquins t. 2 p. 226 : 

"C’est un petit palais rococo d’un germanisme falot, et qu’on appelle de ce nom antique et galant : Mon bijou. Il y a là du bric-à-brac de toutes sortes, des saxes, tous les saxes possibles, les joujoux de Frédéric et de tous les princes, le Monument de la reine, des masques et des figures de cire de tous les Borussiens, des cercueils, des petits modèles de navire, des objets et des instruments inconnus de l’Orient, un immense et abracadabrant méli-mélo de choses, la resserre de bibelots d’une monarchie baroque, un musée de Curtius* mélangé d’un musée Tussaud. — Et ce Mon bijou est gardé par un custode maniaque, d’un bavardage intarissable sur chaque objet ; et là, passe sa vie, en robe de fantôme, une vieille princesse allemande, qui est folle."


*Curz (dit Curtius), et sa nièce Madame Tussaud, équivalents de Grévin.


vendredi 10 janvier 2025

Goncourt (misanthropie)

Goncourt, Journal 17 mars 1867, éd. Bouquins t. 2 p. 70 : 

"Je vomis mes contemporains. C’est dans le monde actuel des lettres, et dans le plus haut, un aplatissement des jugements, un écroulement des opinions et des consciences. Les plus francs, les plus coléreux, les plus pléthoriques, dans la bassesse des événements, du ciel, des fortunes de ce temps, au contact du monde, au frottement des relations, au ramollissement des accommodements, dans l’air ambiant des lâchetés, perdent le sens de la révolte, et ont de la peine à ne pas trouver beau tout ce qui réussit."


mardi 7 janvier 2025

Goncourt (langage)

Goncourt, Journal , 4 nov. 1866, éd. Bouquins t. 2 p. 49 :

"Jamais en aucun temps la langue crapuleuse, ignoble et hébétée des pièces de putains et de gandins n’a autant déteint sur la société et dans la famille. On veut le nier ; il y a un consentement de l’hypocrisie générale pour crier haro sur le livre et la pièce qui essayent d’en donner la note, même adoucie***. Mais le fait est flagrant, ici comme partout : le monde honnête a volé les expressions et l’esprit de l’autre ; et je me demande si ce monde, où ne résonne plus jamais le souvenir d'une haute lecture, d'un beau vers, d'un trait d'esprit fin, n'est pas mené tout doucement et tous les jours, par cette contagion de sentiments bas, d'ironie malsaine, cocasse et ahurie, à un abaissement intellectuel et moral que n'a connu jusqu'ici aucune société."


*** allusion à des critiques adressées à des romans des G.


samedi 4 janvier 2025

Goncourt (collectionneurs chinois)

Goncourt, Journal, 11 août 1874, éd. Bouquins t. 2 p. 586 : 

"Les collectionneurs chinois n’exposent jamais leurs objets d’art. Là, l’objet d’art est toujours enfermé dans une boîte, dans un étui, dans un fourreau d’étoffe, et presque caché dans quelque coin du logis. Le collectionneur chinois le possède, pour en jouir, et s’en délecter, lui tout seul, la porte fermée, dans une heure de repos, de tranquillité, de recueillement amoureux. S’il le fait voir, cela se passe à peu près ainsi : il invite un ami, un collectionneur comme lui, à prendre une tasse de thé. Et tout en humant l’eau odorante, il s’échappe à dire : « Au fait, je me suis procuré un beau morceau de jade ! » Et le voilà, tirant lentement de sa boîte, son bibelot, le faisant tourner et retourner sous les yeux de son ami, lui en détaillant les beautés. Et après que tous deux l’ont admiré longuement et secrètement, notre collectionneur fait rentrer le bibelot dans sa boîte, et la boîte dans sa cachette."


lundi 25 novembre 2024

Goncourt (hôtels)

Goncourt, Journal 28 décembre 1865, éd. Bouquins t. 1 p. 1217 :

"On sent là-dedans la banalité, l’impropriété, la chose à tous. Il y a un ordre froid, une symétrie inanimée, rien ne flâne, rien ne traîne, rien ne met aux meubles la trace d’un hier à vous, un livre, un objet oublié. 

Au fond c’est nu, garni du strict nécessaire, des éléments du mobilier, sans le luxe et la distraction de la moindre inutilité, à peine une gravure au mur, pas un portrait, pas un souvenir, pas un de ces objets personnels, pour ainsi dire, à un lieu. 

Les meubles ont la forme courante des ameublements à la grosse, écoulés aux commissaires-priseurs ; ils ont les recouvrements tristes des couleurs insalissables. La cheminée n’est pas le foyer et n’a pas de cendres. 

Voilà les mélancolies d’une chambre d’hôtel."


mardi 1 octobre 2024

Goncourt (Allemandes 2)

Goncourt, Journal t. 2 p. 524 : 

"La femme, ici [en Allemagne], semble de la femme fabriquée à la pacotille, une créature au visage embryonnaire, à peine équarrie dans une chair bise, une ébauche de nature, à laquelle le créateur n’a pas donné le coup de pouce de la gentillezza féminine. On ne sait si l’on a affaire à des femmes, à des hommes, en présence de ces androgynes, qui, par économie, portent des vêtements masculins et ne trahissent leur sexe, que par la largeur d’un fessier anormal dans une culotte. 

À rencontrer, dans les chemins verts, ces mineuses, ces débardeurs marmiteux, à la figure charbonnée, au chapeau paré de plumes de coq, on a l’impression d’être tombé, en plein mardi gras, dans un carnaval loqueteux, dans une descente de la Courtille, barbouillée de boue et de suie."


rappel : 

samedi 13 juillet 2024

Goncourt (regard esthétique)

Goncourt, Journal 29 mars 1853, t. 1 p. 952 :

"Taine vient nous voir. Il demande à regarder des gravures. Nous lui faisons défiler deux cartons. Il les regarde et nous voyons qu'il ne les voit pas. Cependant, comme il faut paraître voir et que l'art commence à passer pour quelque chose d'où l'on peut tirer des idées, il fait sur ces choses des phrases et des filandres de cours d'homme d'esprit aveugle ! Rien de comique comme Chardin vu avec les lunettes de la Revue des Deux Mondes."


mercredi 10 juillet 2024

Goncourt (corps)

Goncourt, La Faustin p. 130 :

"Puis la Faustin revenait à son voisin ; elle y revenait avec ces tendresses d'un côté du corps, avec la courbe de ses lignes aimantes, que vous avez pu observer tous les jours, en un dîner ou un souper, chez une femme placée près d'un homme qui lui plaît. Dans ce corps, dont un côté  – le côté placé près du voisin indifférent – apparaît maussade, inerte, et comme ankylosé, c'est, de l'autre côté, une trépidation de grâces, un va-et-vient d'agaceries et de caresses de muscles à distance, un dégagement d'atomes crochus galants tout à fait amusant. La femme n'est, pour ainsi dire, animée d'une vie vivante que de ce côté, et il n'y a de frissonnement que dans l'épaule qui touche à ce voisin, de palpitation que dans le sein qu'il a sous les yeux, d'ondulation serpentine que dans le membre et la chair en contact avec les effluves de l'être plaisant."


dimanche 7 juillet 2024

Goncourt (Allemandes)

Goncourt, Journal, 8 septembre 1860, éd. Bouquins t. 1 p. 605 :

"Battant les rues, cette nuit, nous rencontrons deux jeunes filles, portant ces chapeaux qu’on voit dans les estampes à l’aquateinte d’après Lawrence, ces grands chapeaux d’où pend une dentelle noire, dont les pois semblent faire danser sur la figure des femmes des grains de beauté… Nous nous attablons avec elles, dans un jardin de café, et leur offrons une glace, un fruit, n’importe quoi. Ces deux jeunes filles toutes blondes, au bleu sourire des yeux, et dont l’une a le type angélique d’une vierge de Memling, se font apporter deux côtelettes de veau… « Elles ont leurs mères, » disent-elles, et nous voici dans un gasthaus d’un faubourg de Berlin, ténébreux comme la caverne de Gil Blas, et verrouillé de serrureries et de ferronneries comme un vieux burg, et servis par un garçon considérant ces femmes avec l’air à la fois niais, cocasse et sensuel de Pierrot, regardant, par une fente, l’intérieur d’une école de natation de femmes… Chez la jeune fille au type de Memling, les yeux dans le plaisir, au lieu de se voiler et de mourir, vous regardent comme des yeux de rêve. C’est une clarté, une lucidité étrange, un regard somnambulesque et extatique, quelque chose d’une agonie de bienheureuse qui contemplerait je ne sais quoi au delà de la vie. Ce regard singulier et adorable n’est pas une lueur, ni une caresse, il est une paix, une sérénité. Il a un ravissement mort et comme une pâmoison mystique.

J’ai possédé dans ce regard toutes les vierges des primitifs allemands."


jeudi 13 juin 2024

Goncourt (description de personnes)

… au hasard, quelques écahantillons de "descriptions" de personnes par touches non-raccordées, personnes traitées comme des éclairs juxtaposés de choses, d'où résulte une remarquable sensation de vie. 


J1-904 : 

"Les jupes se retroussent, les bras se détendent, les jambes partent."

J1-923 :

"Il y a devant nous des épaules, des chignons de ces cheveux qui se tordent à la nuque et sous le peigne comme dans une main, des dos lisses, des diamants, un peigne treillagé d’or, une branche de fleurs blanches jetées sur le côté d’une tête."

J1-1088 :

"Au-dessous d’un petit chapeau rond, un diadème de plumes de paon, où le vert bleu se mélange avec l’or vert-de-grisé, au-dessous de cet arc-en-ciel de plumage, une tête de jolie blonde cruelle à la diaphanéité rosée ; avec une cravate de dentelle lâchement attachée au cou et sur les épaules, un vestinquin blanc aux soutaches bleues. C’est Mlle Descamps la fille du peintre…"

J1-1200 : 

"À la porte du petit salon de la princesse, une forme de femme blanche, en camisole et en jupon court. Un cri. Des chiens qui jappent. C’est la princesse en déshabillé, qui se sauve avec deux femmes en noir."

dimanche 9 juin 2024

Goncourt (création 3)

Goncourt, Journal  13 juillet 1862, éd. Bouquins t. 1 p. 834 : 


rappel : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2023/10/goncourt-creation.html

et

https://lelectionnaire.blogspot.com/2024/04/goncourt-creation.html


"La peine, le supplice, la torture de la vie littéraire : c’est l’enfantement. Concevoir, créer : il y a dans ces deux mots pour l’homme de lettres un monde d’efforts douloureux et d’angoisses. De ce rien, de cet embryon rudimentaire qui est la première idée d’un livre, faire sortir le punctum saliens, tirer un à un de sa tête les incidents d’une fabulation, les lignes des caractères, l’intrigue, le dénouement : la vie de tout ce petit monde animé de vous-même, jailli de vos entrailles et qui fait un roman. Quel travail ! C’est comme une feuille de papier blanc qu’on aurait dans la tête, et sur laquelle la pensée, non encore formée, griffonnerait de l’écriture vague et illisible… Et les lassitudes mornes, et les désespoirs infinis, et les hontes de soi-même de se sentir impuissant dans son ambition de création. On tourne, on retourne sa cervelle, elle sonne creux. On se tâte, on passe la main sur quelque chose de mort qui est votre imagination… On se dit qu’on ne peut rien faire, qu’on ne fera plus rien. Il semble qu’on soit vidé. 

L’idée est pourtant là, attirante et insaisissable, comme une belle et méchante fée dans un nuage. On remet sa pensée à coups de fouet sur la piste ; on recherche l’insomnie pour avoir les bonnes fortunes des fièvres de la nuit ; on tend à les rompre sur une concentration unique toutes les cordes de son cerveau. Quelque chose vous apparaît un moment, puis s’enfuit, et vous retombez plus las que d’un assaut qui vous a brisé… Oh ! tâtonner ainsi, dans la nuit de l’imagination, l’âme d’un livre, et ne rien trouver, ronger ses heures à tourner autour, descendre en soi et n’en rien rapporter, se trouver entre le dernier livre qu’on a mis au monde, dont le cordon est coupé, qui ne vous est plus rien, et le livre auquel vous ne pouvez donner le sang et la chair, être en gestation du néant : ce sont les jours horribles de l’homme de pensée et d’imagination."


samedi 8 juin 2024

Goncourt (histoire et vie)

Goncourt, Journal 22 mai 1865, éd. Bouquins t. 1 p. 1165-1166 :  

"Maintenant il n’y a plus dans notre vie qu’un grand intérêt : l’émotion de l’étude sur le vrai. Sans cela l’ennui et le vide. 

Certes, nous avons galvanisé, autant qu’il est possible, l’histoire, et galvanisé avec du vrai, plus vrai que celui des autres, et dans une réalité retrouvée. Eh bien, maintenant, le vrai qui est mort ne nous dit plus rien. Nous nous faisons l’effet d’un homme habitué à dessiner d’après la figure de cire, auquel serait tout à coup révélée l’académie vivante — ou plutôt la vie même avec ses entrailles toutes chaudes et sa tripe palpitante."


mardi 30 avril 2024

Goncourt (Richelieu)

Goncourt, Journal 15 juin 1857, Bouquins t. 1 p. 279 : 

"Le jour où tous les hommes sauront lire et où toutes les femmes joueront du piano, le monde sera en pleine désorganisation, pour avoir trop oublié une phrase du testament du cardinal de Richelieu : «Ainsi qu’un corps qui auroit des yeux en toutes ses parties, seroit monstrueux, de même un État le seroit, si tous les sujets étoient savants. On y verrait aussi peu d’obéissance que l’orgueil et la présomption y seroient ordinaires»."


jeudi 25 avril 2024

Goncourt (Baudelaire)

Goncourt, Journal octobre 1859, éd. Bouquins t. 1 p. 302 : 

"Baudelaire soupe aujourd’hui à côté de nous. Il est sans cravate, le col nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche voulue, de petites mains, lavées, écurées, soignées comme des mains de femme – et avec cela une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix d’acier, et une élocution visant à la précision ornée d’un Saint-Just et l’attrapant. 

Il se défend obstinément, avec une certaine colère rèche, d’avoir outragé les mœurs dans ses vers."