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jeudi 29 août 2024

Morand (montagne)

Morand, lettre à Chardonne, 25 mai 1963 : 

"Hier, je montais à cheval dans ce paradis équestre des Franches-Montagnes, à Saigneléger. Des galops de 7 km sur du velours : unique au monde. Malheureusement, il y a les campeurs neuchâtelais et bernois ; une voiture sous chaque arbre ; la campagne du dimanche est devenue un grand restaurant en plein air. Les arbres à 1 200 m bourgeonnaient à peine ; à 1 000 m les pommiers des espaliers étendaient des bras encore roses ; à 900 m les tulipes tenaient bon ; à 800 m la glycine se répandait ; à 700 m les cytises, etc... En montant, on tourne à l’envers le film du printemps. Les poulains d’un jour, comme s’ils avaient passé déjà une longue vie sur terre ; sauf les genoux, encore repliés en dedans, dans la position qu’ils avaient la veille dans le ventre de la jument."


samedi 24 août 2024

Morand (vitesse)

Morand, L'Homme pressé : 

"C’est vraiment curieux, pensait Pierre : j’ai pris successivement un omnibus, un express, une auto rapide et un avion dernier cri, c’est-à-dire que j’ai chaque fois augmenté l’allure et plus je file, plus les choses paraissent s’immobiliser. Nous faisons du cinq cents à l’heure, et il me semble que ça n’avance plus. Je suis ici suspendu en un arrêt total, détaché du monde ; tout devient sempiternel ; plus c’est grand, moins ça bouge ; le port glisse à peine sous mes yeux parce qu’il est énorme ; la mer se fige, à mesure qu’elle devient océan.

Sans doute ne voyais-je l’univers sous son aspect tumultueux que parce que j’avais le nez dessus. On ne va vite qu’à ras du sol. Dès que je prends du recul pour regarder ma vieille planète, elle me paraît morte. La vitesse, c’est un mot inventé par le ver de terre."


mercredi 6 avril 2022

Valéry + Morand (vue)

Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci :

"Sachant horizontal le niveau des eaux tranquilles, ils méconnaissent que la mer est debout au fond de la vue."


Morand, Journal inutile 2-557 [1975] : 

"Il y a 82 ou 83 ans, j'ai vu la mer, ici, en face, à Morgat. Arrivé dans l'après-midi, me trouvai soudain en face d'un mur plus sombre que le ciel ; le mur se mit à bouger ; c'était du liquide, non du solide. Comme j'étais petit, au niveau de la plage, j'étais dominé par la mer, dressée comme une cloison. Il me fallut un moment pour comprendre que cette verticalité n'était qu'une surface horizontale et mobile."


mercredi 16 février 2022

Kafka + Morand + Céline + Nabokov (New York)

   Kafka, L'Amérique (1927) :
  "[...] derrière tout cela se dressait New York, qui regardait Karl avec les cent mille fenêtres de ses gratte-ciel."

   Morand, New-York (1930) p. 37 :
  "Ils s'affirment verticalement comme des nombres, et leurs fenêtres les suivent horizontalement comme des zéros carrés, et les multiplient... La rage des tempêtes atlantiques en tord souvent le cadre d'acier, mais, par la flexibilité de leur armature, par leur maigreur ascétique, ils résistent... Aveuglé par l'Atlantique ensoleillé, je me trouve en plein ciel, à une hauteur telle qu'il me semble que je devrais voir l'Europe ; le vent me gifle, s'acharne sur mes vêtements ; près de moi des amoureux s'embrassent, des Japonais rient, des Allemands achètent des vues ; comment décrire de si haut cette métropole en réduction, c'est de la topographie, de la triangulation, non de la littérature. "

   Céline, Voyage au bout de la nuit (1932) :
  "Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur."

   Nabokov, Pnine (1957) chap. 2, V,
   trad. Couturier :
   "[...] enfin, quand la grande statue apparut dans la brume du matin, où des immeubles pâles, médusés, n'attendant qu'à être embrasés par le soleil, se dressaient comme ces mystérieux rectangles de hauteurs inégales que l'on voit sur les graphiques représentant des pourcentages comparés (ressources naturelles, fréquence des mirages dans différents déserts) [...].

   trad. Chrestien :
   [...] à l'endroit même où, prêts à être incendiés par le soleil, ensorcelés et pâles, montaient des édifices semblables à ces rectangles mystérieux de hauteurs inégales, qu'on voit sur les graphiques de pourcentages comparés (ressources naturelles, fréquences respectives des mirages dans les différents déserts) [...]

   And at last, when the great statue arose from the morning haze where, ready to be ignited by the sun, pale, spellbound buildings stood like those mysterious rectangles of unequal height that you see in bar graph representations of compared percentages (natural resources, the frequency of mirages in different deserts),  

jeudi 31 décembre 2020

Morand + Chardonne (Bresson)

 Morand, lettre à Chardonne, 18 mars 1963, Corresp. t. 2 : 

"J’ai été voir la Jeanne d’Arc de Bresson, ce janséniste de l’écran. La fille de Delay est belle, mais elle n’est pas inspirée. On ne sent à aucun moment qu’elle entend des voix ; bref, fuyant les poncifs du professionnel, de l’acteur, Bresson ne fait qu’y substituer les défauts de l’amateur : mauvaise prononciation, voix mal placée, etc... Mais il préfère tout au Conservatoire. Je ne le lui dirai pas, car c’est un auvergnat têtu, qui n’écoute rien. Lui seul entend des voix, celles de son art ; ses beaux yeux bleus, sa figure pure et inspirée, il ne les a pas transmises à sa Jeanne d’Arc. [...] Bresson supprime, dans ses films, le mouvement. Ce qu’il veut, c’est substituer au mouvement extérieur un mouvement intérieur ; encore faut-il que ce dernier existe."   


Écho de Chardonne (20 mars) : 

"[Bresson], je l’ai vu une fois, il y a dix ans ; je lui ai dit alors ce que vous n’avez pas osé lui dire : un grand acteur est d’un naturel parfait ; un amateur (femme surtout) sera un mauvais acteur, tout emprunté ; le naturel, cela s’apprend ; c’est le plus difficile en art. Les plus grands écrivains y parviennent à peine ; il faut toute une vie. Le naturel c’est le fond de l’être ; ce n’est pas la surface."


jeudi 1 octobre 2020

Morand (crise cardiaque)

 Morand, L'Homme pressé : 

« Brusquement Pierre ressentit une affreuse douleur au côté gauche. Il lui chercha une cause, car il aimait comprendre pour deviner ce qui allait suivre.

"Nous sommes montés trop rapidement", pensa-t-il.

Tout à coup son pouls flancha et son corps devint mou. Il lui sembla qu’à bout portant, une pièce soudain démasquée tirait sur lui. Sur sa cage thoracique tombait un poids de deux cents kilos sous lequel il plia, comme si ses côtes devenues concaves s’en allaient toucher la colonne vertébrale. Il voulut lutter contre cette impression terrible ; plus il essayait de se dilater, plus il se sentait transpercé par un jet brûlant. On eût dit qu’une lance lui était restée fichée dans le corps.

L’avion virait sur l’aile droite, offrait à ses passagers le spectacle merveilleux du port entrant de toutes ses jetées, comme les rayons d’une gloire, dans l’Hudson, tandis que la pointe de Manhattan, portée à l’incandescence par le couchant, enfonçait comme un fer rouge son étrave dans une mer sillonnée de chalands, d’allèges et de remorqueurs emperruqués de fumée noire. Pierre ne vit rien ; il ne pouvait plus respirer ni tourner le cou.

La douleur gagnait l’épaule, passait en écharpe sous l’aisselle, lui ankylosait le bras gauche jusqu’au coude, jusqu’au petit doigt. Il suait, il claquait des dents, les tempes prises dans une porte de fer qui se refermait. Il n’eut pas de loisir de penser : "Je ne vais tout de même pas éclater en l’air", même pas le temps de crier : "Descendez car je suis en train de crever !" ; il mourait simplement dans son fauteuil sans que personne s’en aperçût.

Si les quatre moteurs avaient sauté d’un coup et qu’il eût été précipité du haut de ces dix mille pieds, quel soulagement !

Il serrait les dents, les paupières, les paumes, les reins, les narines, les orteils ; il pressait l’un contre l’autre, ainsi que l’huître presse ses coquilles contre l’attaque du couteau, tout ce que son corps offrait de couplé et de jumelé. Tantôt il se courbait en arc et tantôt il se bloquait pour se mettre en boule et offrir à la torture la plus petite surface.

La stewardess en blanc, très fardée, passait dans le couloir, le frôlait sans qu’il pût appeler, hurler, tant il était cloué par une pointe de fer, tant il lui semblait que le moindre geste suffirait à le disloquer, le moindre arrêt dans sa résistance, à le fracasser contre la paroi.

Des détonations se succédaient dans sa tête, des tocsins à le mettre en miettes. Il faisait la moue pour éloigner ses lèvres de ses dents qui les auraient tranchées net. Lardé, défoncé, éventré, il ne pensait qu’à se comprimer, à se tasser en attendant la fin de la crise. Du côté de la vie ou du côté de la mort, au point où il en était, ce ne pouvait être qu’un adoucissement de sa souffrance. Un tel paroxysme ne se soutient pas. L’organisme cède ou se redresse.

Autour de lui, c’étaient des exclamations. Les passagers couraient à l’occident, la figure peinturée de couchant comme des Sioux en guerre ; les regards convergeaient au-dessous, les nez s’aplatissaient le long des baies du couloir ; les cris d’admiration résonnaient contre les parois métalliques. Les étincelles crépitaient : on donnait des interviews par sans-fil.

Pierre eut soudain l’impression que des sauveteurs retiraient à grandes pelletées l’avalanche qui s’était abattue sur lui. L’oxygène filtrait à nouveau dans ses poumons, son pouls se stabilisait. L’instant d’après, il put même repousser l’air de ses côtes redevenues mobiles. La lance, qui l’avait perforé, se retirait en le charcutant encore, mais enfin sortait. On le déclouait de sa croix.

Il s’affaissa sous le bien-être, reprit pied dans des sensations désagréables mais ordinaires, la nausée, le mal de tête, une électrocution intermittente aux extrémités. Le cône d’ombre dans lequel il était entré diminua et la lumière reparut dès qu’il put ouvrir les yeux. »


rappels : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2020/06/celine-crise-cardiaque.html

+

https://lelectionnaire.blogspot.com/2020/09/zola-crise-cardiaque.html