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samedi 22 mars 2025

Perec (Rimbaud)

Perec, La Disparition éd. L'Imaginaire p. 125 : 


             VOCALISATIONS


A noir (Un blanc), I roux, U safran, O azur :

Nous saurons au jour dit ta vocalisation :

A noir carcan poilu d’un scintillant morpion

Qui bombinait autour d’un nidoral impur,


Caps obscurs ; qui, cristal du brouillard ou du Khan,

Harpons du fjord hautain, Rois Blancs, frissons d’anis ?

I, carmins, sang vomi, riant ainsi qu’un lis

Dans un courroux ou dans un alcool mortifiant ;

 

U, scintillations, ronds divins du flot marin,

Paix du pâtis tissu d’animaux, paix du fin

Sillon qu’un fol savoir aux grands fronts imprima ;

 

O, finitif clairon aux accords d’aiguisoir,

Soupirs ahurissant Nadir ou Nirvana :

O l’omicron, rayon violin dans son Voir !


                                    ARTHUR RIMBAUD




vendredi 26 janvier 2024

Rimbaud (Alpes)

Rimbaud, lettre aux siens, 17 novembre 1878, Pléiade p. 305 :

"La route, qui n'a guère que six mètres de largeur, est comblée tout le long à droite par une chute de neige de près de deux mètres de hauteur, qui, à chaque instant, allonge sur la route une barre d'un mètre de haut qu'il faut fendre sous une atroce tourmente de grésil. Voici  !plus une ombre dessus, dessous ni autour, quoique nous soyons entourés d'objets énormes ; plus de route, de précipices, de gorge ni de ciel : rien que du blanc à songer, à toucher, à voir ou ne pas voir, car impossible de lever les yeux de l'embêtement blanc qu'on croit être le milieu du sentier. Impossible de lever le nez à une bise aussi carabinante, les cils et la moustache en stala[c]tites, l'oreille déchirée, le cou gonflé. Sans l'ombre qu'on est soi-même, et sans les poteaux du télégraphe, qui suivent la route supposée, on serait aussi embarrassé qu'un pierrot dans un four.

Voici à fendre plus d'un mètre de haut, sur un kilomètre de long. On ne voit plus ses genoux de longtemps. C'est échauffant. Haletants, car en une demi-heure la tourmente peut nous ensevelir sans trop d'efforts, on s'encourage par des cris, (on ne monte jamais tout seul, mais par bandes). Enfin voici une cantonnière : on y paie le bol d'eau salée 1,50. En route. Mais le vent s'enrage, la route se comble visiblement. Voici un convoi de traîneaux, un cheval tombé moitié enseveli. Mais la route se perd. De quel côté des poteaux est-ce ? (Il n'y a de poteaux que d'un côté). On dévie, on plonge jusqu'aux côtes, jusque sous les bras…"


vendredi 6 octobre 2023

Claudel (Rimbaud)

Claudel, sur Rimbaud, 

préface à Rimbaud, Pléiade p. 517-518 (1942) : 

"Une espèce d'hypnose « ouverte » s'établit, un état de réceptivité pure fort singulier [...] les mots fortuits [...] montent à la surface de l'esprit. [...] Le poète trouve expression non plus en cherchant les mots, mais au contraire en se mettant en état de silence et en faisant passer sur lui la nature, les espèces sensibles « qui accrochent et tirent » [Lettre de AR du 15 mai 1871]. Le monde et lui-même se découvrent l'un par l'autre chez ce puissant imaginatif, le mot « comme » disparaissant, l'hallucination s'installe et les deux termes de la métaphore lui paraissent presque avoir le même degré de réalité." 


à propos des Mains de Jeanne-Marie (1946) Pléiade p. 1471 : 

"… ce sont des mains […] qui ont tiré du jeune lion ardennais cette poussée de vers incohérents, absurdes, détestables, magnifiques… « Inspirés », jamais mot plus applicable qu'ici. Une inspiration qu'on nourrit avec n'importe quoi, indifféremment avec des mots hétéroclites pêchés au hasard dans la mémoire ou le dictionnaire. Et tout à copup le génie se fait jour : ce n'est qu'un vers, la moitié d'un vers, un seul mot, mais pourpre, écarlate. Le poète arrive quelquefois à sortir la moitié, les trois quarts d'une strophe, jamais une strophe entière ! Comme c'est beau ! et, mon Dieu, comme c'est mauvais ! comme on souffre ! comme on est entraîné ! comme on est déçu et après tout, malgré tout, comme on a compris et comme on a eu son compte !"  . 


vendredi 9 octobre 2020

Suarès (sur Rimbaud)

 Suarès, cité par François Crouzet (Contre René Char, Belles-Lettres 1992) : 

« Il est le poète à l'état pur, comme le minéral le plus précieux en pépites. Mais la statue d'or, l'oeuvre, n'est jamais faite ; et un monceau de pépites les unes sur les autres ne font pas une Victoire Aptère ni une figure du Parthénon... Avant tout Rimbaud vit par les yeux. Il saisit moins la forme que les contrastes de la lumière et de l'ombre ; d'ailleurs les ombres mêmes s'allument dans sa vision ; dans Rimbaud, la ligne même, tout est couleurs. Son âme est en proie aux couleurs. Son génie est le damné de la sensation... Il est tout sensations, et il veut qu'on soit tout sensations avec lui. Il semble l'homme qui a le moins douté du monde réel, de la nature et des apparences changeantes... Rimbaud est un polypier d'images et de sensations. Il est le miroir des phénomènes. Il est ce qu'ils sont. Ils sont tout ce qu'il est... Il use des mots comme le peintre des tons. Il va par tons purs. De là cette ellipse perpétuelle. La pensée, pour la plupart des gens, s'y perd : elle ne retrouve plus son lien logique. Elle le cherche, et a tort de le chercher. Chaque phrase, chaque mot même est une espèce de proposition faite par le regard à la sensation. »