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lundi 21 avril 2025

Proust (gag)

Proust, Sodome et Gomorrhe II, 1 :

"[...] Au moment où Mme d'Arpajon allait s'engager dans l'une des colonnades, un fort coup de chaude brise tordit le jet d'eau et inonda si complètement la belle dame que, l'eau dégoulinant de son décolletage dans l'intérieur de sa robe, elle fut aussi trempée que si on l'avait plongée dans un bain. Alors non loin d'elle, un grognement scandé retentit assez fort pour pouvoir se faire entendre à toute une armée et pourtant prolongé par périodes comme s'il s'adressait non pas à l'ensemble, mais successivement à chaque partie des troupes ; c'était le grand-duc Wladimir qui riait de tout son coeur en voyant l'immersion de Mme d'Arpajon, une des choses les plus gaies, aimait-il à dire ensuite, à laquelle il eût assisté de toute sa vie. Comme quelques personnes charitables faisaient remarquer au Moscovite qu'un mot de condoléances de lui serait peut-être mérité et ferait plaisir à cette femme qui, malgré sa quarantaine bien sonnée, et tout en s'épongeant avec son écharpe, sans demander le secours de personne, se dégageait malgré l'eau qui mouillait malicieusement la margelle de la vasque, le grand-duc, qui avait bon coeur, crut devoir s'exécuter et les derniers roulements militaires du rire à peine apaisés, on entendit un nouveau grondement plus violent encore que l'autre. « Bravo, la vieille ! » s'écriait-il en battant des mains comme au théâtre. Mme d'Arpajon ne fut pas sensible à ce qu'on vantât sa dextérité aux dépens de sa jeunesse. Et comme quelqu'un lui disait, assourdi par le bruit de l'eau, que dominait pourtant le tonnerre de Monseigneur : « Je crois que Son Altesse Impériale vous a dit quelque chose. — Non ! c'était à Mme de Souvré », répondit-elle."


dimanche 6 octobre 2024

Proust & Nabokov (remémoration)

Proust, Sodome et Gomorrhe, éd. Pléiade (ancienne) p. 650 : 

"Dans ce grand «cache-cache» qui se joue dans la mémoire quand on veut retrouver un nom, il n'y a pas une série d'approximations graduées. On ne voit rien puis tout d'un coup apparaît le nom exact et fort différent de ce qu'on croyait deviner. Ce n'est pas lui qui est venu à nous. Non, je crois plutôt qu'au fur et à mesure que nous vivons, nous passons notre temps à nous éloigner de la zone où un nom est distinct, et c'est par un exercice de ma volonté et de mon attention, qui augmentait l'acuité de mon regard intérieur, que tout d'un coup j'avais percé la demi-obscurité et vu clair. En tous cas s'il y a des transitions entre l'oubli et le souvenir, alors ces transitions sont inconscientes. Car les noms d'étape par lesquels nous passons, avant de trouver le nom vrai, sont, eux, faux, et ne nous rapprochent en rien de lui. Ce ne sont même pas à proprement parler des noms, mais souvent de simples consonnes et qui ne se retrouvent pas dans le nom retrouvé."


Nabokov, Retrouvailles, éd. Quarto p. 455 :

"Lev prit lentement le chemin du retour, traversa la place, passa devant la poste et la mendiante...

Soudain, il s'arrêta net. Quelque part au fond de sa mémoire, il y eut une sorte de léger remous, comme si quelque chose de très petit s'était éveillé et commençait à bouger. Le mot était encore invisible, mais son ombre, comme sortie de derrière un coin, commençait à apparaître et il eut envie de poser le pied sur cette ombre pour l'empêcher de se retirer et de disparaître à nouveau. Hélas, c'était trop tard. Tout s'évanouit, mais, à l'instant même où son cerveau relâchait ses efforts, la chose frémit à nouveau, de manière plus perceptible cette fois, et, telle une souris sortant de son trou quand la pièce est tranquille, il vit apparaître, silencieusement, mystérieusement, à pas légers, le corpuscule vivant d'un mot... «Donne ta patte, Joker.» Joker ! Comme c'était simple. Joker...» "



mercredi 3 juillet 2024

Proust (imparfait)

Proust, Sur la Lecture, note : 

"J’avoue que certain emploi de l’imparfait de l’indicatif – de ce temps cruel qui nous présente la vie comme quelque chose d’éphémère à la fois et de passif, qui, au moment même où il retrace nos actions, les frappe d’illusion, les anéantit dans le passé sans nous laisser comme le parfait la consolation de l’activité – est resté pour moi une source inépuisable de mystérieuses tristesses. Aujourd’hui encore je peux avoir pensé pendant des heures à la mort avec calme ; il me suffit d’ouvrir un volume des Lundis de Sainte-Beuve et d’y tomber par exemple sur cette phrase de Lamartine (il s’agit de Mme d’Albany) : « Rien ne rappelait en elle à cette époque... C’était une petite femme dont la taille un peu affaissée sous son poids avait perdu, etc. » pour me sentir aussitôt envahi par la plus profonde mélancolie."


mardi 2 juillet 2024

Chardonne (Proust)

Chardonne, N.R.F., 1er juillet 1961, p. 165-166. 

"… Je venais de lire pour la seconde fois l'oeuvre entière de Proust. […] Après les premiers tomes, la critique est facile, quand apparaissent davantage une certaine débilité dans la profusion, une psychologie  trop soufflée qui s'épuise dans ses rebondissements, jamais aride pourtant ; ces phrases trop ramifiées, avec des détails merveilleux. Relisant mes notes, ce long travail m'a paru vain, comme tout ce que j'ai lu sur ce sujet ; je l'ai relégué dans mon tiroir à broutilles.

On dirait que tout échappe à Proust, indéfiniment rattrapé, répété, analysé dans un halètement poignant ; mais jamais écrivain n'a parlé si près de nous comme à l'oreille avec un accent si tendre. Cette œuvre ingénue, si librement humaine, a ému longtemps un monde de lecteurs ; je crois que l'on y reviendra toujours avec le même étonnement, et toujours, dans la pénombre de ce baroque édifice, on sera saisi par le chant plaintif de ces orgues sourdes."


lundi 29 avril 2024

Proust (H. Godard)

Godard (Henri), A travers Céline, la littérature, chapitre "D'un roman l'autre" : 

"Dans Proust, j’en étais venu à trouver parfois longues certaines pages qui multipliaient à l’infini les hypothèses explicatives d’un geste ou d’une réaction. Il me fallait faire effort pour les suivre dans le détail (« soit que... soit que... soit encore que... ») en saisissant la logique de chacune sans perdre de vue le geste ou la réaction qu’elles étaient censées expliquer. Puis venait le moment où, ayant perdu pied, je renonçais et me contentais de me laisser porter par la progression de la phrase, avec la certitude rassurante qu’elle finirait par se refermer impeccablement sur elle-même."


samedi 6 janvier 2024

Nabokov (Proust)

Nabokov, Ada, I, XXVII, trad. Chahine et Blandenier, revue par l'auteur : 

"Notre professeur de littérature française soutient que l’exposé de l’affaire Marcel-Albertine est compromis, de bout en bout, par un vice philosophique (et, partant, artistique) rédhibitoire ; le roman n’a de sens que pour le lecteur qui sait que le narrateur est une folle et que les bonnes grosses joues d’Albertine ne sont autres que les bonnes grosses fesses d’Albert. Si l’on ne suppose pas ou si l’on n’exige pas que le lecteur a ou ait tout appris des particularités sexuelles de l’auteur à seule fin de savourer son œuvre jusqu’à la dernière goutte, le livre entier perd toute signification. Selon mon professeur, si le lecteur ignore tout de la perversion proustienne, la description détaillée des tourments d’un hétérosexuel jaloux d’une homosexuelle est une absurdité manifeste, pour la raison qu’un homme normal ne peut être qu’amusé et même réjoui par les ébats de sa petite amie avec une partenaire du même sexe. Conclusion de mon professeur : un roman qui ne peut être apprécié que par quelque petite blanchisseuse qui se serait penchée sur le linge sale de l’auteur est, du point de vue artistique, un fiasco."


Our professor of French literature maintains that there is a grave philosophical, and hence artistic, flaw in the entire treatment of the Marcel and Albertine affair. It makes sense if the reader knows that the narrator is a pansy, and that the good fat cheeks of Albertine are the good fat buttocks of Albert. It makes none if the reader cannot be supposed, and should not be required, to know anything about this or any other author's sexual habits in order to enjoy to the last drop a work of art. My teacher contends that if the reader knows nothing about Proust's perversion, the detailed description of a heterosexual male jealously watchful of a homosexual female is preposterous because a normal man would be only amused, tickled pink in fact, by his girl's frolics with a female partner. The professor concludes that a novel which can be appreciated only by quelque petite blanchisseuse who has examined the author's dirty linen is, artistically, a failure.'


rappel : 

mardi 7 novembre 2023

Proust (élocution)

Proust, Du Côté de chez Swann Pléiade ("ancienne") t. 1 p. 203  : 

"[Saniette] avait dans la bouche, en parlant, une bouillie qui était adorable, parce qu'on sentait qu'elle trahissait moins un défaut de la langue qu'une qualité de l'âme, comme un reste de l'innocence du premier âge qu'il n'avait jamais perdue. Toutes les consonnes qu'il ne pouvait prononcer figuraient comme autant de duretés dont il était incapable."


jeudi 12 octobre 2023

Proust (création poétique)

Proust, "Au temps de Jean Santeuil", in Contre Sainte-Beuve, Pléiade p. 412-413 : 

"La vie du poète a ses petits événements comme celle des autres hommes. Il va à la campagne, il voyage. Mais le nom de la ville où il a passé un été, inscrit avec la date au bas de la dernière page d'une œuvre, nous montre que la vie qu'il partage avec les autres hommes lui sert à un tout autre usage, et parfois si ce nom de ville, datant à la fin du volume le moment et le lieu où le livre a été écrit, est justement celui de la ville où se passe le roman, nous sentons tout le roman comme une sorte de prolongement immense qui s’adapte à la réalité, et nous comprenons que la réalité fut pour le poète quelque chose de tout autre que pour les autres, quelque chose qui contient la chose précieuse qu'il cherchait et qu'il n'est pas facile d'en faire sortir."


mercredi 30 août 2023

Valéry + Proust (rêve)

Valéry, Cours de poétique au Collège de France,  10° leçon : Le langage, moyen indispensable de l’art, samedi 22 janvier 1938 : 

"Le rêve consiste dans un développement de la sensibilité pure, mais ce développement est revêtu, déguisé, masqué par des images représentatives. Nous avons l’impression de vivre une certaine vie, mais je pense que, si nous pouvions l’observer, nous verrions dans cette vie que les événements qui s’y produisent, que les drames qui peuvent s’y dérouler sont eux-mêmes pris, entraînés, soumis à une sorte de régime dû à la sensibilité même. Par conséquent, régime de contraste, régime de réponse, régime symétrique, etc. L’image, ici, l’image représentative, les personnes, les situations, etc., sont en quelque sorte superficielles, empruntées pour servir de réponse à des phénomènes de pure sensibilité, sans contrôle."


Proust, Du Côté de chez Swann : 

"Quelquefois, comme Ève naquit d'une côte d'Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d'une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j'étais sur le point de goûter, je m'imaginais que c'était elle qui me l'offrait."

 


mardi 9 mai 2023

Proust (amour)

Proust, Albertine disparue, chap. IV : 

"Un amour a beau s’oublier, il peut déterminer la forme de l’amour qui le suivra. Déjà au sein même de l’amour précédent des habitudes quotidiennes existaient, et dont nous ne nous rappelions pas nous-même l’origine. C’est une angoisse d’un premier jour qui nous avait fait souhaiter passionnément, puis adopter d’une manière fixe, comme les coutumes dont on a oublié le sens, ces retours en voiture jusqu’à la demeure même de l’aimée, ou sa résidence dans notre demeure, notre présence ou celle de quelqu’un en qui nous avons confiance, dans toutes ces sorties, toutes ces habitudes, sorte de grandes voies uniformes par où passe chaque jour notre amour et qui furent fondues jadis dans le feu volcanique d’une émotion ardente. Mais ces habitudes survivent à la femme, même au souvenir de la femme. Elles deviennent la forme, sinon de tous nos amours, du moins de certains de nos amours qui alternent entre eux."



dimanche 2 avril 2023

Proust + Woolf (poètes)

Proust, Sainte-Beuve et Baudelaire, CSB Pléiade p. 262 :

 "[...] comme si tous les quatre [Baudelaire, Hugo, Vigny, Leconte de Lisle]  n’étaient que des épreuves un peu différentes d’un même visage, du visage de ce grand poète qui au fond est un, depuis le commencement du monde, dont la vie intermittente, aussi longue que celle de l’humanité, eut en ce siècle ses heures tourmentées et cruelles, que nous appelons vie de Baudelaire, ses heures laborieuses et sereines, que nous appelons vie de Hugo, ses heures vagabondes et innocentes que nous appelons vie de Gérard et peut-être de Francis Jammes, ses égarements et abaissements sur des buts d’ambition étrangers à la vérité, que nous appelons vie de Chateaubriand et de Balzac, ses égarements et surélévation au-dessus de la vérité, que nous appelons deuxième partie de la vie de Tolstoï, comme de Racine, de Pascal, de Ruskin, peut-être de Maeterlinck."


Woolf, Lettre à un jeune poète, trad. M. Rovere : 

"Considérez-vous comme […] un poète en qui vivent tous les poètes du passé, dont jailliront tous les poètes des temps à venir. Vous avez un brin de Chaucer en vous. Quelque chose de Shakespeare, de Dryden, de Pope, de Tennyson – pour ne citer que les plus respectables parmi vos ancêtres – se mêle à votre sang et déplace parfois votre stylo tantôt plus à droite, tantôt plus à gauche. En somme, vous êtes un personnage extrêmement ancien, complexe et cohérent, et c’est la raison pour laquelle vous me ferez, s’il vous plaît, le plaisir de vous traiter avec respect ; […] pour ma part je ne crois pas que les poètes meurent ; Keats, Shelley, Byron sont vivants, ils sont ici, dans cette pièce, en vous, en vous et en vous. 


Think of yourself as […] a poet in whom live all the poets of the past, from whom all poets in time to come will spring. You have a touch of Chaucer in you, and something of Shakespeare; Dryden, Pope, Tennyson – to mention only the respectable among your ancestors – stir in your blood and sometimes move your pen a little to the right or to the left. In short you are an immensely ancient, complex, and continuous character, for which reason please treat yourself with respect ; […] for my part I do not believe in poets dying ; Keats, Shelley, Byron are alive here in this room in you and you and you .




jeudi 30 mars 2023

Proust (contradicteur)

Proust, À l'Ombre des jeunes filles en fleur :

"Quand l’avis de Bergotte était ainsi contraire au mien, il ne me réduisait nullement au silence, à l’impossibilité de rien répondre, comme eût fait celui de M. de Norpois. Cela ne prouve pas que les opinions de Bergotte fussent moins valables que celles de l’Ambassadeur, au contraire. Une idée forte communique un peu de sa force au contradicteur. Participant à la valeur universelle des esprits, elle s’insère, se greffe en l’esprit de celui qu’elle réfute, au milieu d’idées adjacentes, à l’aide desquelles, reprenant quelque avantage, il la complète, la rectifie ; si bien que la sentence finale est en quelque sorte l’œuvre des deux personnes qui discutaient. C’est aux idées qui ne sont pas, à proprement parler, des idées, aux idées qui ne tenant à rien, ne trouvent aucun point d’appui, aucun rameau fraternel dans l’esprit de l’adversaire, que celui-ci, aux prises avec le pur vide, ne trouve rien à répondre. Les arguments de M. de Norpois (en matière d’art) étaient sans réplique parce qu’ils étaient sans réalité."



vendredi 24 mars 2023

Gide (Proust)

Gide, Journal 22 septembre 1938 :

"Achevé aussi les Jeunes filles en fleurs (que je m’aperçois que je n’avais jamais lu complètement) avec un incertain mélange d’admiration et d’irritation. Encore que quelques phrases (et, par endroits, très nombreuses) soient intolérablement mal écrites, Proust dit toujours exactement ce qu’il veut dire. Et c’est parce qu’il y parvient si bien qu’il s’y complaît. Tant de subtilité est, parfois, complètement inutile ; il n’y fait que céder à un maniaque besoin d’analyse. Mais souvent cette analyse l’amène à d’extraordinaires trouvailles. Je le lis alors avec ravissement. Il me plaît même que la pointe de son scalpel s’attaque à tout ce qui se présente à son esprit, à son souvenir ; à tout et à n’importe quoi. S’il y a du déchet, tant pis ! Ce qui importe ici, ce n’est pas tant le résultat de l’analyse, que la méthode. On suit des yeux, souvent, moins la matière sur laquelle il opère, que le travail minutieux de l’instrument et que la patiente lenteur de son opération."



mardi 10 janvier 2023

Proust (poésie)

Proust, Le Côté de Guermantes, 1 :

"Sans doute chacun avait une inflexion propre, et la diction de la Berma n’empêchait pas qu’on perçût le vers. N’est-ce pas déjà un premier élément de complexité ordonnée, de beauté, quand en entendant une rime, c’est-à-dire quelque chose qui est à la fois pareil et autre que la rime précédente, qui est motivé par elle, mais y introduit la variation d’une idée nouvelle, on sent deux systèmes qui se superposent, l’un de pensée, l’autre de métrique ?"


rappel : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2019/10/levi-strauss-poesie_14.html


mardi 3 janvier 2023

Fromentin + Valéry + Proust (météo)

Fromentin, Dominique chap. III : 

"Il [le précepteur] se levait tôt, courait à son bureau de travail comme il se serait mis à un établi, se couchait fort tard, ne regardait jamais à sa fenêtre pour savoir s'il pleuvait ou s'il faisait beau temps ; et je crois bien que le jour où il a quitté Les Trembles il ignorait qu'il y eût sur les tourelles des girouettes sans cesse agitées qui indiquaient le mouvement de l'air et le retour alternatif de certaines influences. "Qu'est-ce que cela vous fait ?" me disait-il, lorsqu'il me voyait m'inquiéter du vent."


Valéry, Intérieur, in Mélange Pléiade t. 1 p. 308 :  

"Il fait affreux. Pluie et vent mêlés. 

Mais je suis en-deçà du verre qu'ils insultent, au milieu de murs, au sec et au tiède. Mon regard prend et laisse la tempête, se fixe sur un point d'esprit qu'il fait parler en moi, pendant un instant ; revient au ciel embrouillé. Que de choses et de travaux ont enfin permis que la pensée puisse à l'abri, durer, s'assouplir, se perdre, se retrouver et se prolonger, – prendre puissance, n'être pas une échappée entre deux soucis de mon corps !"


Proust, Du Côté de chez Swann : 

"Il avait commencé par agacer mon père qui, le voyant mouillé, lui avait dit avec intérêt : « Mais, monsieur Bloch, quel temps fait-il donc, est-ce qu'il a plu ? Je n'y comprends rien, le baromètre était excellent. » Il n'en avait tiré que cette réponse : « Monsieur, je ne puis absolument vous dire s'il a plu. Je vis si résolument en dehors des contingences physiques que mes sens ne prennent pas la peine de me les notifier. — Mais, mon pauvre fils, il est idiot ton ami, m'avait dit mon père quand Bloch fut parti. Comment ! il ne peut même pas me dire le temps qu'il fait !"


mercredi 16 novembre 2022

Proust (Péguy)

Proust : 


Lettre à Daniel Halévy, vers janvier 1908) :

"Je ne juge jamais un écrivain sur ses défauts mais sur ce qu’il a de meilleur, fût-ce sur une ligne. Or le meilleur de Péguy me semble banal et d’une fausse originalité voulue (fût-ce inconsciemment voulue)."


Lettre à Louis de Robert, 11 janvier 1913 :

"Quant à certaines proses comme celles de M. Péguy par exemple où l’état d’esprit qui est exactement le contraire de l’inspiration et de la solidification artistique, où une espèce d’indolence au cours de laquelle un mot vous en fait imaginer un autre et où on n’a pas le courage de sacrifier ses tâtonnements, je ne peux pas exprimer assez ma stupéfaction de voir que dans des milieux intelligents comme à la Nouvelle Revue Française par exemple, on trouve cela admirable."


Lettre à Jacques Boulenger, 18 avril 1921 :

"J’exècre la littérature du pauvre Péguy et n’ai jamais varié ; Il y a je ne sais combien d’années, Daniel Halévy m’a écrit : « Veux-tu (parce que nous avons été au lycée ensemble, nous nous écrivons « tu ») souscrire aux cahiers d’un de mes amis, Péguy, mais seulement si tu aimes cela. Lis ce cahier. » J’ai lu, j’ai répondu : « Je trouve ton ami sans talent pour telle et telle raison, mais puisqu’il est malheureux, je souscrirai quand même ». Et dès lors mon appartement, qui était à peu près dix fois aussi grand que celui d’aujourd’hui (qui, il est vrai, est un trou à rats), a été encombré par le plus insipide fatras des plus inutiles proses que je sache."


lundi 14 novembre 2022

Nabokov (Proust)

Nabokov, Feu pâle, Pléiade t. III p. 278 : 

[Kinbote parle à Sybil Shade]

"À propos de romans, dis-je, vous vous rappelez qu'un jour, vous, votre mari et moi, nous avions décidé que le chef-d'oeuvre mal dégrossi de Proust était un énorme conte de fées morbide, un rêve de mangeur d'asperges, sans aucun rapport avec des gens plausibles dans quelque France historique que ce soit, un travestissement sexuel et une farce colossale, un vocabulaire et une poésie de génie, mais rien de plus, des hôtesses incroyablement mal élevées, je vous en prie, laissez-moi parler, des invités encore plus mal élevés, des disputes mécaniques et dostoïevskiennes et des nuances tolstoïennes de snobisme répétées et étirées jusqu'à un degré intolérable, d'adorables marines, des avenues attendrissantes, non, ne m'interrompez pas, des effets d'ombre et de lumière rivalisant avec ceux des plus grands poètes anglais, une flore de métaphores qualifiée – par Cocteau, je crois – de "mirage de jardins suspendus", et, je n'ai pas encore fini, une rocambolesque histoire d'amour entre un jeune vaurien aux cheveux blonds (le fictif Marcel) et une invraisemblable jeune fille qui a une poitrine postiche, le cou épais de Vronski (et de Lyovine) et les fesses de Cupidon en guise de joues ; mais — et maintenant, laissez-moi finir en douceur – nous avions tort, Sybil, nous avions tort de refuser à notre petit beau ténébreux le pouvoir d'évoquer l' "intérêt humain" : il est là, il est là – peut-être sous une forme quelque peu XVIIIe siècle, ou même XVII°, mais il est là."


Speaking of novels,” I said, “you remember we decided once, you, your husband and I, that Proust’s rough masterpiece was a huge, ghoulish fairy tale, an asparagus dream, totally unconnected with any possible people in any historical France, a sexual travestissement and a colossal farce, the vocabulary of genius and its poetry, but no more, impossibly rude hostesses, please let me speak, and even ruder guests, mechanical Dostoevskian rows and Tolstoian nuances of snobbishness repeated and expanded to an unsufferable length, adorable seascapes, melting avenues, no, do not interrupt me, light and shade effects rivaling those of the greatest English poets, a flora of metaphors, described – by Cocteau, I think – as ‘a mirage of suspended gardens,’ and, I have not yet finished, an absurd, rubber-and-wire romance between a blond young blackguard (the fictitious Marcel), and an improbable jeune fille who has a pasted-on bosom, Vronski’s (and Lyovin’s) thick neck, and a cupid’s buttocks for cheeks; but – and now let me finish sweetly – we were wrong, Sybil, we were wrong in denying our little beau ténébreux the capacity of evoking ‘human interest’: it is there, it is there – maybe a rather eighteenth-centuryish, or even seventeenth-centuryish, brand, but it is there.


vendredi 11 novembre 2022

Proust (lettre)

Proust, lettre à Madame Straus (1890) : 

"Ma chère petite Madame Straus,

Il ne faut pas du tout que vous pensiez que je vous aime moins parce que je ne vous envoie plus de fleurs. Mais Mlle Lemaire pourra vous dire que je me promène chaque matin avec Laure Heyman, que je la remmène souvent déjeuner - et cela me coûte si cher que je n'ai plus un sou à fleurs - et sauf dix sous de coquelicots à Mme Lemaire je ne crois pas que j'en aie envoyé depuis à vous. Vous étiez dans votre lit, belle comme un ange qui aurait mauvaise mine, c'est-à-dire à rendre fous les mortels. Et n'ayant pas osé, pour ne pas vous faire mal à la tête le faire vraiment, ici, par fiction, je vous embrasse tendrement.

Votre petit,

Marcel"

samedi 5 novembre 2022

Proust (poires)

Proust [Charlus au restaurant, avec Morel] :

"Demandez tout simplement une poire qu’on recueille justement près d’ici, la « Louise-Bonne d’Avranches. » – La... ? – Attendez, puisque vous êtes si gauche je vais moi-même en demander d’autres, que j’aime mieux : Maître d’hôtel, avez-vous de la Doyenné des Comices ? Charlie, vous devriez lire la page ravissante qu’a écrite sur cette poire la duchesse Émilie de Clermont-Tonnerre. – Non, Monsieur, je n’en ai pas. – Avez-vous du Triomphe de Jodoigne ? – Non, Monsieur. – De la Virginie-Dallet ? de la Passe-Colmar ? Non ? eh bien, puisque vous n’avez rien nous allons partir. La « Duchesse-d’Angoulême » n’est pas encore mûre ; allons, Charlie, partons."


lundi 17 octobre 2022

Proust (même)

Proust, Le Temps retrouvé : 

"J’avais senti que, par la culture et la mode, une seule ondulation propage dans toute l’étendue de l’espace les mêmes manières de dire, de penser, de même dans toute la durée du temps de grandes lames de fond soulèvent des profondeurs des âges les mêmes colères, les mêmes tristesses, les mêmes bravoures, les mêmes manies, à travers les générations superposées, chaque section, prise à plusieurs niveaux d’une même série, offrant la répétition, comme des ombres sur des écrans successifs, d’un tableau aussi identique, quoique souvent moins insignifiant, que celui qui mettait aux prises de la même façon M. Bloch et son beau-père, M. Bloch père et M. Nissim Bernard et d’autres que je n’avais pas connus."