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dimanche 29 janvier 2023

Mann (vie, forme)

Mann, La Montagne magique,  I, 5 : 


trad. Betz, 1924 : 


"– Ah oui, la rigidité du cadavre, dit Hans Castorp gaiement. Très bien, très bien. Et ensuite vient l’analyse générale, l’anatomie du tombeau.

– Oui, bien entendu. Vous avez d’ailleurs joliment dit cela. La chose alors s’étend. On se répand en quelque sorte. Pensez donc, toute cette eau ! Et les autres ingrédients sans vie se conservent très mal, en pourrissant, ils se décomposent en combinaisons plus simples, en combinaisons inorganiques.

– Pourriture, décomposition, dit Hans Castorp, n’est-ce pas là combustion, combinaison avec l’oxygène, autant que je sache ?

– Très juste. Oxydation.

– Et la Vie ?

– Aussi. Aussi, jeune homme. Aussi de l’oxydation. La vie est principalement une oxydation de l’albumine des cellules, c’est de là que provient cette bonne chaleur animale, que l’on a parfois en excès. Oui, vivre c’est mourir, il n’y a rien à enjoliver là dedans, – une destruction organique, comme je ne sais quel Français, en sa légèreté innée, a une fois appelé la vie. D’ailleurs, c’est l’odeur qu’elle a, la vie. Lorsque nous croyons qu’il en est autrement, c’est notre jugement qui est corrompu.

– Et lorsqu’on s’intéresse à la vie, dit Hans Castorp, on s’intéresse notamment à la mort. N’est-ce pas vrai ?

– Mon Dieu, il y a finalement entre les deux une sorte de différence. La vie, c’est que, dans la transformation de la matière, la forme subsiste.

– Pourquoi conserver la forme ? dit Hans Castorp.

– Pourquoi ? Écoutez, ce n’est pas le moins du monde humaniste, ce que vous me dites là.

– La forme, on s’en fiche."


trad Oliveira, 2016 : 


"– Ah oui, la rigidité cadavérique, dit Hans avec entrain. Très bien, très bien. Et ce qui suit, c’est l’analyse générale, l’anatomie du tombeau.

– Oui, ça va de soi. Vous l’avez d’ailleurs joliment exprimé. Ensuite, la chose prend de l’ampleur. On se dissout en s’écoulant, pour ainsi dire. Toute cette eau, pensez donc ! Et, sans vie, les autres ingrédients ne se conservent guère ; la putréfaction les décompose en combinaisons plus simples, anorganiques.

– La putréfaction, la décomposition, dit Hans, c’est de la combustion, l’union d’une substance avec l’oxygène, autant que je sache.

– Très juste : de l’oxydation.

– Et la vie ?

– Aussi, jeune homme, aussi. C’est encore de l’oxydation. La vie n’est en fait que la combustion par l’oxygène des protéines qu’il y a dans les cellules, d’où cette bonne chaleur animale qu’on a parfois en excès. Eh oui, la vie, c’est la mort, inutile d’enjoliver les choses, une destruction organique, comme l’a qualifiée je ne sais quel Français avec cette légèreté qu’il a dans le sang. La vie a du reste cette odeur. Si nous croyons qu’il en est autrement, c’est que notre jugement a été circonvenu.

– Et s’intéresser à la vie, dit Hans, c’est notamment s’intéresser à la mort. Ne le fait-on pas ?

– Bah, il reste tout de même une vague différence entre les deux. La vie, c’est le maintien de la forme dans l’évolution de la matière.

– À quoi bon conserver cette forme ?

– À quoi bon ? Écoutez, votre question est tout sauf humaniste !

– La forme, c’est du chichi !"



Ja so, die Totenstarre«, sagte Hans Castorp munter. »Sehr gut, sehr gut. Und dann kommt die Generalanalyse, die Anato- mie des Grabes.«

»Na, selbstredend. Das haben Sie übrigens schön gesagt. Dann wird die Sache weitläufig. Man fließt auseinander, sozu- sagen. Bedenken Sie all das Wasser! Und die anderen Ingre- dienzien sind ohne Leben ja wenig haltbar, sie werden durch die Fäulnis in simplere Verbindungen zerlegt, in anorganische.«

»Fäulnis, Verwesung, sagte Hans Castorp, »das ist doch V erbrennung, Verbindung mit Sauerstoff, soviel ich weiß.«

»Auffallend richtig. Oxydation.«

»Und Leben?«

»Auch. Auch, Jüngling. Auch Oxydation. Leben ist hauptsächlich auch bloß Sauerstoffbrand des Zelleneiweiß, da kommt die schöne tierische Wärme her, von der man manchmal zu viel hat. Tja, Leben ist Sterben, da gibt es nicht viel zu beschönigen, - une destruction organique, wie irgendein Franzose es in seiner angeborenen Leichtfertigkeit mal genannt hat. Es riecht auch danach, das Leben. Wenn es uns anders vorkommt, so ist unser Urteil bestochen.«

»Und wenn man sich für das Leben interessiert«, sagte Hans Castorp, »so interessiert man sich namentlich für den Tod. Tut man das nicht?«

»Na, so eine Art von Unterschied bleibt ja immerhin. Leben ist, daß im Wechsel der Materie die Form erhalten bleibt.«

»Wozu die Form erhalten«, sagte Hans Castorp.

»Wozu? Hören Sie mal, das ist aber kein bißchen huma- nistisch, was Sie da sagen.«

»Form ist ete-pe-tete.


jeudi 18 mars 2021

Mann (sensibilité)

 Mann (Thomas), La Montagne magique t. 2, VII :


traduction Betz (1924) 

"Nous avons l’obligation religieuse de sentir. Notre sensibilité, comprenez-vous, est la force virile qui éveille la vie. La vie somnole. Elle veut être éveillée pour les noces ivres avec le sentiment divin. Car le sentiment, jeune homme, est divin. L’homme est divin dans la mesure où il est sensible. Il est la sensibilité de Dieu. Dieu l’a créé pour sentir à travers lui. L’homme n’est rien que l’organe par lequel Dieu accomplit ses noces avec la vie réveillée et enivrée. S’il manque à la sensibilité, il manque à Dieu, c’est la défaite de la force virile de Dieu, c’est une catastrophe cosmique, une terreur inimaginable… » 



traduction Oliveira (2016)

« ... d’où les devoirs, les devoirs religieux que nous avons à l’égard des sentiments. Notre sentiment, comprenez-vous, c’est la force virile qui éveille la vie. La vie sommeille, elle veut être réveillée pour fêter des noces ivres avec le sentiment divin. Car le sentiment, jeune homme, est divin. L’homme est divin dans la mesure où il ressent. L’homme est le sentiment de Dieu. Si Dieu l’a créé, c’est pour ressentir par procuration. L’homme n’est que l’organe permettant à Dieu de célébrer son union avec la vie éveillée, enivrée. Tout fiasco fait affront à Dieu, c’est la défaite de la puissance virile de Dieu, une catastrophe cosmique, d’une horreur inconcevable… »


Das labt«, sagte er. »Sie trinken nicht mehr ? Dann erlauben Sie, daß ich mir noch einmal -« Er verschüttete etwas Wein beim abermaligen Einschenken. Das Einschlaglaken seiner Dekke war dunkelrot befleckt. »Ich wiederhole«, sagte er mit erhobener Fingerlanze, während in seiner anderen Hand das Wein- glas zitterte, »ich wiederhole: daher unsere Verpflichtung, unsere religiöse Verpflichtung zum Gefühl. Unser Gefühl, verstehen Sie, ist die Manneskraft, die das Leben weckt. Das Leben schlummert. Es will geweckt sein zur trunkenen Hochzeit mit dem göttlichen Gefühl. Denn das Gefühl, junger Mann, ist göttlich. Der Mensch ist göttlich, sofern er fühlt. Er ist das Gefühl Gottes. Gott schuf ihn, um durch ihn zu fühlen. Der Mensch ist nichts als das Organ, durch das Gott seine Hochzeit mit dem erweckten und berauschten Leben vollzieht. Versagt er im Gefühl, so bricht Gottesschande herein, es ist die Niederlage von Gottes Manneskraft, eine kosmische Katastrophe, ein unausdenkbares Entsetze.


mercredi 8 juillet 2020

Tournier (Th. Mann)


Tournier, Préface à Th. Mann, Doktor Faustus  : 
« Rien de plus constant dans toute l’oeuvre de Thomas Mann que ce thème de l’initiation par la maladie ; il la parcourt comme un fil rouge tantôt à peine visible, tantôt éclatant. Mais il s’en faut que l’initiation morbide ait abouti d’emblée dans l’univers mannien à une création géniale et universelle. Bien au contraire, c’est sur l’échec, la dérision et l’horreur que la maladie débouche dans nombre d’oeuvres antérieures au chef-d’oeuvre des dernières années. Dans La Mort à Venise, par exemple, l’écrivain Aschenbach succombe à l’atmosphère pestilentielle de la Lagune pour avoir contemplé face à face la Beauté dans la personne du petit Tadziu. À l’origine, La Montagne magique est un grand roman qui marque un progrès décisif du thème initiatique. Certes la société cossue et cosmopolite est la même à Venise et à Davos, et la mort a rendez-vous avec Castorp comme avec Aschenbach. Mais est-ce l’influence des sommets alpins dont l’atmosphère pure et légère est l’exacte antithèse des miasmes de la Lagune ? Castorp trouve au terme de ses épreuves une sorte de santé supérieure, un enseignement humain et surhumain qui l’a fait comparer à Lancelot chevauchant la conquête du Saint-Graal. « Ce qu’il a appris, dira Thomas Mann dans la célèbre conférence qu’il prononça à Princeton en 1939, c’est que pour accéder à une santé supérieure, il faut avoir traversé l’expérience profonde de la maladie et de la mort, tout de même que la condition première de la rédemption est la connaissance du péché. » Et il fait dire à Castorp : « Deux voies mènent à la vie. La première est la voie directe, habituelle et honnête. L’autre est une voie mauvaise qui traverse la mort : c’est la voie du génie. »

samedi 26 octobre 2019

Mann Th. (individu et époque)


Mann (Th.), La Montagne magique, tome 1, chap. 2 § 2 (trad. Betz), Livre de Poche p. 52 : 
« L’homme ne vit pas seulement sa vie personnelle comme individu, mais consciemment ou inconsciemment il participe aussi à celle de son époque et de ses contemporains, et même s’il devait considérer les bases générales et impersonnelles de son existence comme des données immédiates, les tenir pour naturelles et être aussi éloigné de l’idée d’exercer contre elles une critique que le bon Hans Castorp l’était réellement, il est néanmoins possible qu’il sente son bien-être moral vaguement affecté par leurs défauts. L’individu peut envisager toute sorte de buts personnels, de fins, d’espérances, de perspectives où il puise une impulsion à de grands efforts et à son activité, mais lorsque l’impersonnel autour de lui, l’époque elle-même, en dépit de son agitation, manque de buts et d’espérances, lorsqu’elle se révèle en secret désespérée, désorientée et sans issue, lorsqu’à la question, posée consciemment ou inconsciemment, mais finalement posée en quelque manière, sur le sens suprême, plus que personnel et inconditionné, de tout effort et de toute activité, elle oppose le silence du vide, cet état de chose paralysera justement les efforts d’un caractère droit, et cette influence, par delà l’âme et la morale, s’étendra jusqu’à la partie physique et organique de l’individu. Pour être disposé à fournir un effort considérable qui dépasse la mesure de ce qui est communément pratiqué, sans que l’époque puisse donner une réponse satisfaisante à la question « à quoi bon ? », il faut une solitude et une pureté morales qui sont rares et d’une nature héroïque, ou une vitalité particulièrement robuste. »

Der Mensch lebt nicht nur sein persönliches Leben als Einzelwesen, sondern, bewußt oder unbewußt, auch das seiner Epoche und Zeitgenossenschaft, und sollte er die allgemeinen und unpersönlichen Grundlagen seiner Existenz auch als unbedingt gegeben und selbstverständlich betrachten und von dem Einfall, Kritik daran zu üben, so weit entfernt sein, wie der gute Hans Castorp es wirklich war, so ist doch sehr wohl möglich, daß er sein sittliches Wohlbefinden durch ihre Mängel vage beeinträchtigt fühlt. Dem einzelnen Menschen mögen mancherlei persönliche Ziele, Zwecke, Hoffnungen, Aussichten vor Augen schweben, aus denen er den Impuls zu hoher Anstrengung und Tätigkeit schöpft; wenn das Unpersönliche um ihn her, die Zeit selbst der Hoffnungen und Aussichten bei aller äußeren Regsamkeit im Grunde entbehrt, wenn sie sich ihm als hoffnungslos, aussichtslos und ratlos heimlich zu erkennen gibt und der bewußt oder unbewußt gestellten, aber doch irgendwie gestellten Frage nach einem letzten, mehr als persönlichen, unbedingten Sinn aller Anstrengung und Tätigkeit ein hohles Schweigen entgegensetzt, so wird gerade in Fällen redlicheren Menschentums eine gewisse lähmende Wirkung solches Sachverhalts fast unausbleiblich sein, die sich auf dem Wege über das SeelischSittliche geradezu auf das physische und organische Teil des Individuums erstrecken mag. Zu bedeutender, das Maß des schlechthin Gebotenen überschreitender Leistung aufgelegt zu sein, ohne daß die Zeit auf die Frage Wozu? eine befriedigende Antwort wüßte, dazu gehört entweder eine sittliche Einsamkeit und Unmittelbarkeit, die selten vorkommt und heroischer Natur ist, oder eine sehr robuste Vitalität.