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mercredi 11 septembre 2024

Drillon (antimoderne 1)

Drillon, Cadence, § 'Jamais je n’ai voulu être un autre' :

"Mon antimoderne préféré était Baudelaire ; je l’imaginais sur les barricades de 1848, en gants blancs et chaussures vernies, criant : « Mort au général Aupick ! », comme si la rue était le lieu d’exiger le supplice d’un beau-père honni. Irruption de l’individu dans la foule – et de la rigueur dans le relâchement. Car la morale du moderne est élastique, son style amorphe. L’antimoderne, lui, a l’échine droite ; il emploie le point-virgule. Il sait se tenir, même s’il ne croit plus en rien, surtout pas en l’homme. Pour lui, l’époque moderne combine ad nauseam le puritanisme et la débauche, la cruauté et la lâcheté. Comme l’Étranger de Baudelaire, antimoderne n’aime ni Dieu ni l’or ; il est sans patrie, n’a pas d’amis ; il n’aime que les nuages, les « merveilleux nuages ». La raison est plate, Descartes est un pion, les conquérants sont des histrions criminels. Face à la ploutocratie, l’antimoderne Baudelaire fait des sonnets – mais tous irréguliers, ou presque. Et Rimbaud cesse d’en écrire : le monde est trop bête pour la poésie. Face au séducteur, au battant, Baudelaire s’adonne à l’« aristocratique plaisir de déplaire », Chateaubriand évoque son propre « zèle » à le faire. 

Hugo peut bien espérer emplir les écoles pour vider les prisons, le « monde trop peuplé que fauche la souffrance » ne changera pas d’un iota. Ou plutôt, il continuera de glisser vers une horreur toujours plus épaisse. L’homme est un pécheur qui jamais ne se rédime. « La croyance au progrès est une doctrine de paresseux, une doctrine de Belges », écrit Baudelaire. Toute amélioration se paie d’une détérioration, elle est vaine et dangereuse. Le suffrage universel est « une honte de l’esprit humain », dit Flaubert. J’admirais l’antimoderne parce qu’il voudrait casser les choses (« plaisir naturel de la démolition », dit Baudelaire), mais qu’il y renonce (ce serait encore plus répugnant après), alors que moi je le faisais."


mardi 17 octobre 2023

Drillon (lecture)

Drillon, Cadence (2018) :

"Je me souviens du Baudelaire de Calasso, lu récemment. On en lit dix lignes, parfois trois ou quatre, et l’on s’arrête pour rêvasser ou réfléchir ; on reprend, on s’arrête de nouveau : il remue tant de choses en vous ! Il faut aller chercher Les Fleurs du mal, se rafraîchir la mémoire, et puis Valéry n’a-t-il pas dit que, n’ai-je pas lu que, voyons, et puis ce Delacroix, et Paulhan dans son étude sur Fautrier, et puis cela me rappelle les antimodernes de Compagnon, et puis j’ai déjà senti cela, Dieu que ce vers est dense, comme il jette de lueurs malgré lui, et puis entendre Tannhäuser en 1861, entre Meyerbeer et Rossini, quel choc ! et puis où ai-je fichu le bouquin de Benjamin sur les passages parisiens, et puis mon père disait toujours, et mais où a-t-il trouvé cela ce Calasso, comment a-t-il eu l’idée, mais je ne savais pas, où en étais-je, ah oui la Présidente, « Vous êtes ma superstition », lui a dit Baudelaire, être la superstition de quelqu’un, quelle damnation, cette Présidente, tiens pourquoi pense-t-on toujours qu’une présidente c’est une vieille, déjà on se laissait prendre dans les Liaisons dangereuses, cette présidente, cela ne serait celle de la lettre obscène de Théophile Gautier ? si, sans doute, on verra, continuons, et ainsi de suite…"


samedi 22 juillet 2023

Descartes + Drillon (amour)

Je mets à nouveau en ligne ce texte de Descartes (naguère proposé en regard de Flaubert), pour le plaisir de faire lire, en regard, une page de Drillon.


 Descartes, Lettre à Chanut du 6 juin 1647, FA III pp. 741-742 : 

"Je passe maintenant à votre question, touchant les causes qui nous incitent souvent à aimer une personne plutôt qu'une autre, avant que nous en connaissions le mérite ; et j'en remarque deux, qui sont, l'une dans l'esprit, et l'autre dans le corps. Mais pour celle qui n'est que dans l'esprit, elle présuppose tant de choses touchant la nature de nos âmes, que je n'oserais entreprendre de les déduire dans une lettre. Je parlerai seulement de celle du corps. Elle consiste dans la disposition des parties de notre cerveau, soit que cette disposition ait été mise en lui par les objets des sens, soit par quelque autre cause. Car les objets qui touchent nos sens meuvent par l'entremise des nerfs quelques parties de notre cerveau, et y font comme certains plis, qui se défont lorsque l'objet cesse d'agir ; mais la partie où ils ont été faits demeure par après disposée à être pliée derechef en la même façon par un autre objet qui ressemble en quelque chose au précédent, encore qu'il ne lui ressemble pas en tout. Par exemple, lorsque j'étais enfant, j'aimais une fille de mon âge, qui était un peu louche ; au moyen de quoi, l'impression qui se faisait en la vue par mon cerveau, quand je regardais ses yeux égarés, se joignait tellement à celle qui s'y faisait aussi pour émouvoir en moi la passion de l'amour, que longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu'à en aimer d'autres, pour cela seul qu'elles avaient ce défaut ; et je ne savais pas néanmoins que ce fût pour cela. Au contraire, depuis que j'y ai fait réflexion, et que j'ai reconnu que c'était un défaut, je n'en ai plus été ému. Ainsi, lorsque nous sommes portés à aimer quelqu'un, sans que nous en sachions la cause, nous pouvons croire que cela vient de ce qu'il y a quelque chose en lui de semblable à ce qui a été dans un autre objet que nous avons aimé auparavant, encore que nous ne sachions pas ce que c'est."


Drillon, Cadence : 

"Je fais une cour effrénée à une femme, dont le front bas, les pommettes hautes et la bouche très particulière, petite, presque ronde, charnue, me rappellent quelqu’un. Cette ressemblance me trouble, éveille mon désir. Je la poursuis, je l’emmène au concert, je lui offre des livres, des dîners fins. Elle résiste. Je crois que je lui fais peur. Mais pourquoi ? J’insiste, je veux embrasser cette bouche-là, et toujours lorsque je suis avec elle je cherche à me rappeler à qui elle ressemble. Un soir, à la fin du dîner, parce que je viens de dire une ineptie insolente, elle me dit en riant : « Vous êtes le diable ! » Alors je revois brutalement une de mes nièces qui m’avait dit un jour « Tu es le diable ! », et que je déteste. Le front bas, la petite bouche ronde : c’est elle !

Je paie le dîner, je m’en vais, et je ne la revois plus."



vendredi 25 novembre 2022

Drillon (militaires)

Drillon, Coda : 


"Le père de Baudelaire était militaire.

Le père de Rimbaud était militaire.

Le père de Verlaine était militaire.

Le père de Nerval était médecin militaire.

Le père de Hugo était militaire.

Le père de Vigny était militaire.

Le père de Banville était militaire.

Le père de Lamartine était militaire.

Engagez-vous, et forniquez."

vendredi 19 août 2022

Drillon (lecteur)

Drillon, Coda : "Le lecteur est un type éminemment rebutable. Il ne supporte pas le papier bible des Pléiade, ou les livres aux pages cornées, ou annotées par d’autres, ou bien encore les livres à lire de la main gauche, les auteurs antisémites ou sud-américains, les descriptions, la poésie ou le théâtre, les livres qui pèsent sur l’estomac, les notes en fin de volume, les livres de poche ou d’occasion, le texte sur deux colonnes, les livres dont les pages sont à couper, les reprints, les livres reliés, les très grands ou très petits livres, la science-fiction, les romans russes (à cause des nombreux personnages et des noms compliqués), les livres illustrés ou bilingues, le papier glacé, les romans policiers, les livres de femmes, les reliures qui se cassent trop facilement, les livres de chez Albin Michel, les livres traduits, les livres précieux, les livres empruntés ou offerts, les livres de distribution des prix (et les prix littéraires)…"



mercredi 30 mars 2022

Drillon (patine)

Drillon, Cadence : 

"Un passé commun est nécessaire à la profondeur des rapports : il est une patine sans laquelle ils demeurent toujours neufs et fragiles, comme un meuble verni qui peut à la rigueur s’abîmer mais non pas vieillir. Il en est de même des œuvres d’art. Si l’on découvrait aujourd’hui une symphonie de Beethoven inédite, elle ne pourrait jamais acquérir le statut de chef-d’œuvre dont elle aurait joui si Furtwängler l’avait dirigée cent fois, et Toscanini, et Weingartner, si Romain Rolland avait pleuré en la lisant, si Markevitch l’avait commentée, si des quarterons de musicologues allemands l’avaient éditée en en pesant chaque note ; elle n’aurait pas été salie par les nazis, jouée à quatre mains par de jeunes provinciales bien élevées, ou massacrée par des fanfares militaires, car les outrages aussi font l’histoire d’une œuvre. Tout cela lui ferait défaut ; elle serait comparable à ces fortunes vite faites par les nouveaux riches que raillait mon père, et qui n’avaient pas eu le bon goût d’en hériter comme tout le monde…"



lundi 3 janvier 2022

Drillon (enfance)

   Drillon, Cadence [2018] (incipit) :
   "Jamais je n’ai voulu être un autre plus violemment que pendant mon enfance. Tout ce qui n’était pas moi me semblait désirable et supérieur, comme un malade jalouse l’infirmière qui, penchée sur lui, sent encore le savon du matin : les êtres, plus forts, plus heureux, mais aussi les objets, les animaux, les arbres, les lieux – et jusqu’à certaines heures, qui exerçaient sur moi une puissance que je leur enviais. J’aurais voulu être le soir, pour plonger les êtres et toute la Terre dans l’angoisse et l’affliction ; le matin, pour illuminer les champs couverts de givre d’une lumière oblique. J’aurais voulu être le chat qui se lovait sur les genoux de mon père devant la cheminée, et n’avait jamais besoin de se trouver une occupation. J’aurais voulu être une rue, pour n’avoir pas à me déplacer, un cahier neuf, aux angles propres et carrés, un professeur qui savait tout, une fille, pour avoir des seins que j’aurais pu caresser jour et nuit. Au lieu de quoi je n’étais que moi-même, un petit garçon éloigné du monde comme un vieil ermite, un petit garçon désertique et impatient."