Valéry, La Tentation de (saint) Flaubert [1942], Pléiade t. 1 p 618 :
"Il est clair que toute « tentation » résulte de l’action de la vue ou de l’idée de quelque chose qui éveille en nous la sensation qu’elle nous manquait. Elle crée un besoin qui n’était pas ou qui dormait, et voici que nous sommes modifiés sur un point, sollicités dans une de nos facultés, et tout le reste de notre être est entraîné par cette partie surexcitée. Dans Breughel, le cou du gourmand s’allonge, s’étire vers la pâtée que ses yeux fixent, que ses narines hument, et l’on pressent que toute la masse du corps va joindre la tête, qui aura joint l’objet du regard. Dans la nature, la racine pousse vers l’humide, la sommité vers le soleil, et la plante se fait de déséquilibre en déséquilibre, de convoitise en convoitise. L’amibe se déforme vers sa minuscule proie, obéit à ce qu’il va transsubstantifier, puis se hale à son pseudopode aventuré et s’y rassemble. Ce mécanisme est celui de toute la nature vive ; le Diable, hélas ! est la nature même, et la tentation est la condition la plus évidente, la plus constante, la plus inéluctable de toute vie."