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mardi 5 juillet 2022

Lévi-Strauss (abstraction)

Lévi-Strauss, De près et de loin, entretiens : 

"La révolution a mis en circulation des idées et des valeurs qui ont fasciné l'Europe, puis le monde, et qui procurèrent à la France pendant plus d'un siècle un prestige et un rayonnement exceptionnels. On peut toutefois se demander si les catastrophes qui se sont abattues sur l'occident n'ont pas aussi là leur origine. On a mis dans la tête des gens que la société relevait de la pensée abstraite alors qu'elle est faite d'habitudes, d'usages, et qu'en broyant ceux-ci sous les meules de la raison, on pulvérise des genres de vie fondés sur une longue tradition ; on réduit les individus à l'état d'atomes interchangeables et anonymes. La liberté véritable ne peut avoir qu'un contenu concret."


mardi 16 novembre 2021

Lévi-Strauss (influences)

Lévi-Strauss, Race et culture (1971) : 

"Sans doute nous berçons-nous du rêve que l’égalité et la fraternité régneront un jour entre les hommes sans que soit compromise leur diversité. Mais si l’humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu’elle a su créer dans le passé, capable seulement de donner le jour à des ouvrages bâtards, à des inventions grossières et puériles, elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus sinon même à leur négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui, et se maintenir différent. Pleinement réussie, la communication intégrale avec l’autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l’originalité de sa et de ma création. Les grandes époques créatrices furent celles où la communication était devenue suffisante pour que des partenaires éloignés se stimulent, sans être cependant assez fréquente et rapide pour que les obstacles indispensables entre les individus comme entre les groupes s’amenuisent au point que des échanges trop faciles égalisent et confondent leur diversité."


vendredi 5 novembre 2021

Lévi-Strauss (séparation)

Lévi-Strauss, Anthropologie structurale 2 [1973] : 

"On a commencé par couper l'homme de la nature, et par le constituer en règne souverain ; on a cru ainsi effacer son caractère le plus irrécusable, à savoir qu'il est d'abord un être vivant. Et, en restant aveugle à cette propriété commune, on a donné champ libre à tous les abus. Jamais mieux qu'au terme des quatre derniers siècles de son histoire, l'homme occidental ne put-il comprendre qu'en s'arrogeant le droit de séparer radicalement l'humanité de l'animalité, en accordant à l'une tout ce qu'il retirait à l'autre, il ouvrait un cycle maudit, et que la même frontière, constamment reculée, servirait à écarter des hommes d'autres hommes, et à revendiquer, au profit de minorités toujours plus restreintes, le privilège d'un humanisme, corrompu aussitôt né pour avoir emprunté à l'amour-propre son principe et sa notion."


dimanche 25 octobre 2020

Lévi-Strauss (écoute musicale)

 Lévi-Strauss, En écoutant Rameau, chap. VII, Pléiade p. 1519-1521 : 

”La musique de Rameau laisse souvent [les auditeurs d'aujourd'hui] insensibles. Elle les touche peu, parfois même les ennuie [...]. Si, aux auditeurs du XVIIIe siècle, cette musique procurait de grandes jouis­sances, n’est-ce pas d’abord parce qu’elle apportait des inno­vations révolutionnaires que, sauf les musiciens profession­nels et les musicologues, nous ne percevons plus ? Mais, aussi et surtout, parce que les auditeurs de l’époque savaient davantage de musique que nous ? Dans ce 'moins' qu’est pour nous la musique de Rameau et celle de ses contempo­rains par rapport à la musique du XIXe siècle [...] des auditeurs mieux éduqués percevaient plus.

Les curieux de cuisine exotique l’ont appris en même temps que l’usage des baguettes : il faut plus de savoir-faire pour se servir d’un outil simple que le contraire ; le couteau et la fourchette furent inventés à l’intention de nos aïeux qui man­geaient grossièrement avec leurs doigts. Pour continuer dans la même veine, la musique que nous goûtons - de Mozart et Beethoven à Debussy, Ravel et Stravinski - ne nous mâche-t-elle pas la besogne ? Plus savante et compliquée, elle met hors de notre portée la compréhension technique des œuvres ; donc elle nous en dispense et nous installe dans le rôle passif, mais somme toute confortable, de récepteurs. Le plaisir musical de l’auditeur du XVIIIe siècle était probablement plus intellectuel et de meilleur aloi, car une moindre distance le séparait du compositeur. Les ouvrages que lit l’amateur aujourd’hui se réduisent en général à des biographies de musiciens et à de la littérature sur la musique. Combien éprouveraient-ils le besoin et seraient-ils capables, pour aller en connaissance de cause à l’opéra ou au concert, de s’instruire sur l’art musical dans des traités que nous juge­rions trop difficiles, même s’ils ne l’étaient pas davantage que les Éléments de musique de d’Alembert (1752), plusieurs fois réédités à l’époque et qu’on discutait dans les salons ? [...]

À cette époque [de Balzac], les auditeurs et les critiques se montrent surtout attentifs, pour juger les œuvres, à l’enchaînement des tonalités et aux modulations.

Au cours du XIX° siècle pourtant, on dirait que l’écoute musicale change de nature. Elle paraît devenir telle que Wagner la dénonce à propos d’un concert consacré à des œuvres de Beethoven où ‘les chefs et le public ne perçoivent que le son (comme sonorité plaisante d’une langue inconnue) ou plaquent dessus un sens littéraire, superficiel, arbitraire et anecdotique’. Amaury-Duval, l’élève préféré d’Ingres, confirme à sa façon cette manière d’écouter quand il évoque son goût musical et celui de ses camarades : ‘Comme des gens qui aiment un art sans l’avoir étudié, ou sans avoir au moins comparé, nous aimions toutes les musiques, et nous passions sans scrupule d’un air d’Adam à l’andante de la symphonie en la’. Il me semble que la moyenne des gens qui se pressent dans les salles de concert et à lOpéra-Bastille en sont à peu près là ; et pire même, puisque ce sont aujour­d’hui les pouvoirs publics qui nous invitent à reconnaître la même légitimité au rock et à la Neuvième symphonie.”



lundi 14 octobre 2019

Lévi-Strauss (poésie)


Lévi-Strauss, Le Cru et le cuit pp. 28-29 : 
"La poésie opère tout à la fois sur la signification intellectuelle des mots et des constructions syntactiques, et sur des propriétés esthétiques, termes en puissance d'un autre système qui renforce, modifie ou contredit cette signification. C'est la même chose en peinture, où les oppositions de formes et de couleurs sont accueillies comme traits distinctifs relevant simultanément de deux systèmes : celui des significations intellectuelles, hérité de l'expérience commune, résultant du découpage et de l'organisation de l'expérience sensible en objets ; et celui des valeurs plastiques, qui ne devient significatif qu'à condition de moduler l'autre en s'intégrant à lui. Deux mécanismes articulés s'engrènent, et entraînent un troisième où se composent leurs propriétés."


dimanche 13 octobre 2019

Lévi-Strauss (espace et temps)


Lévi-Strauss, Tristes Tropiques p. 61 : 
« Que le miracle se produise, comme il arrive parfois ; que, de part et d’autre de la secrète fêlure, surgissent côte à côte deux vertes plantes d’espèces différentes, dont chacune a choisi le sol le plus propice ; et qu’au même moment se devinent dans la roche deux ammonites aux involutions inégalement compliquées, attestant à leur manière un écart de quelques dizaines de millénaires : soudain l’espace et le temps se confondent; la diversité vivante de l’instant juxtapose et perpétue les âges. La pensée et la sensibilité accèdent à une dimension nouvelle où chaque goutte de sueur, chaque flexion musculaire, chaque halètement deviennent autant de symboles d’une histoire dont mon corps reproduit le mouvement propre, en même temps que ma pensée en embrasse la signification. Je me sens baigné par une intelligibilité plus dense, au sein de laquelle les siècles et les lieux se répondent et parlent des langages enfin réconciliés».