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dimanche 14 août 2022

Sciascia + Tremblay (blasphèmes)

SciasciaLe jour de la chouette :

"Le receveur jura. C’était un blasphémateur célèbre parmi les voyageurs de cette ligne : un blasphémateur inspiré ; on l’avait déjà menacé de le congédier, car il était tellement endurci dans son vice qu’il ne tenait pas du tout compte de la présence de prêtres ou de religieuses dans son autobus."


Tremblay, La grosse femme d'à côté est enceinte,  chap 9 :

"Mastaï Jodoin avait la réputation d'être un conducteur de tramway hors pair, aussi le laissait-on sacrer et vitupérer en paix, même si les règles de la compagnie de transport l'interdisaient formellement. Quand un passager se plaignait du manque de savoir-vivre du conducteur numéro 423 de la ligne Saint-Denis, on lui répondait toujours : «Y sacre peut-être comme un démon, mais en cinq ans y a pas eu une seule accident ! Aimeriez-vous mieux qu'y soye doux comme un mouton pis qu'y risque votre vie à journée longue ? » [...] On avait fini par lui demander d'essayer de se contenir un peu quand un prêtre ou une religieuse montait dans son tramway."


jeudi 26 novembre 2020

Céline + Giono + Tremblay (crépuscules)

 [Céline et Tremblay avaient déjà été mis en ligne le 22 mai 2020] 


Céline, Voyage au bout de la nuit, Pléiade p. 168 :

« Les crépuscules dans cet enfer africain se révélaient fameux. On n’y coupait pas. Tragiques chaque fois comme d’énormes assassinats du soleil. Un immense chiqué. Seulement c’était beaucoup d’admiration pour un seul homme. Le ciel pendant une heure paradait tout giclé d’un bout à l’autre d’écarlate en délire, et puis le vert éclatait au milieu des arbres et montait du sol en traînées tremblantes jusqu’aux premières étoiles. Après ça le gris reprenait tout l’horizon et puis le rouge encore, mais alors fatigué le rouge et pas pour longtemps. Ça se terminait ainsi. Toutes les couleurs retombaient en lambeaux, avachies sur la forêt comme des oripeaux après la centième. Chaque jour sur les six heures exactement que ça se passait. »


Giono, Un Roi sans divertissement : 

« Chaque soir, désormais, les murailles du ciel seront peintes avec ces enduits qui facilitent l’acceptation de la cruauté et délivrent les sacrificateurs de tout remords. L’Ouest, badigeonné de pourpre, saigne sur des rochers qui sont incontestablement bien plus beaux sanglants que ce qu’ils étaient d’ordinaire rose satiné ou du bel azur commun dont les peignaient les soirs d’été, à l’heure où Vénus était douce comme un grain d’orge. Un blême vert, un violet, des taches de soufre et parfois même une poignée de plâtre là où la lumière est la plus intense, cependant que sur les trois autres murailles s’entassent les blocs compacts d’une nuit, non plus lisse et luisante, mais louche et agglomérée en d’inquiétantes constructions : tels sont les sujets de méditation proposés par les fresques du monastère des montagnes. Les arbres font bruire inlassablement dans l’ombre de petites crécelles de bois sec. »


Tremblay, La grosse Femme d’à côté est enceinte chap 11 : 

« Elle avait décidé de venir voir le soleil mourir derrière les arbres du parc. ‘’Chaque chose en son temps. Comme disait si bien ma grand-mère: ’Y a rien qui est assez important pour remplacer le seul show gratis que le bon Dieu nous a donné. Si t'as des problèmes au coucher du soleil, laisse-les tomber pis va te pâmer devant l'orgie de couleurs que ton créateur se paye tou'es soirs, ça console, ça lave, ça purifie’. A l'avait ben raison, la vieille tornon. Le coucher du soleil, c'est comme un coup de couteau qui coupe la journée en deux ! Quand tu regardes ça, t'es pas heureux, t'es pas malheureux, t'es p'tit.  »


dimanche 3 mai 2020

Tremblay (tortues)


Tremblay, La grosse Femme d’à côté est enceinte, chapitre 8 :
 « […] Il courait jusqu'ici, parfois d'une traite, et venait s'appuyer contre la clôture circulaire qui empêchait les tortues, pourtant à moitié mortes de chaleur et de malnutrition, séchées, plissées, malades, leur carapace grise et molle, de s'échapper. […]. Il pouvait passer des heures à regarder ces choses hideuses essayer de se rafraîchir dans une eau tiède et croupissante, leurs têtes pointées vers le ciel dans un geste de supplication, la bouche ouverte, édentée, immobiles comme une tragédie. C'était cette immobilité qui fascinait le plus Richard, ce tableau que les tortues offraient du malheur immuable, à la fois conquérant et résigné, figé une fois pour toutes dans l'espace et le temps, niant le passé, déjà maître de l'avenir, coulé dans la défaite et s'en repaissant. Richard aurait voulu être une de ces tortues, il était une de ces tortues, quand les angoisses de l'âme empêchaient son corps de réagir : il avait choisi l'immobilité des tortues plutôt que d'essayer de résister à ses penchants morbides naturels et vivre. Il était une victime-née et les tortues du parc Lafontaine un reflet de l'image qu'il se faisait du monde à l'intérieur duquel il évoluait, ou, plutôt, il n'évoluait pas. » 

mardi 28 avril 2020

Tremblay (surprises)


Tremblay (Michel), La grosse Femme d’à côté est enceinte, Actes Sud, chapitre 4 : 
« Elle détacha cinq ‘sacs de surprises’ de leur support en métal et les déposa devant Béatrice. Celle-ci sortit un cinq cennes* de son porte-monnaie et le fit claquer sur la vitre rayée. Les ‘sacs de surprises’ de Marie-Sylvia étaient une véritable institution dans la rue Fabre. Tout le monde en achetait, plus par habitude que par envie, d'ailleurs. Une fois par mois, Marie-Sylvia grattait le fond de ses boîtes de bonbons, entassait devant elle les vestiges ainsi obtenus, bouts de réglisse trop durs ou trop courts pour être vendus, morceaux de suçons de toutes les couleurs, miettes de sucre détachées des cannes blanches et rouges, poussières de chocolat blanchi, et en emplissait des dizaines de petits sacs bruns auxquels elle ajoutait une ‘surprise’, une quelconque babiole sans intérêt ou un bonbon complet et non endommagé, qu'elle vendait ensuite une cenne* chacun. En fait on achetait ces sacs de surprises plus pour écouler son petit change que pour en savourer le contenu. Quelques adultes les jetaient même parfois sur le bord du trottoir sans les ouvrir. Par contre, les enfants, eux, montraient une véritable passion pour ces vieux bonbons qui goûtaient le fond de boîte de carton ou même, souvent, la poussière. Était-ce le mot ‘surprise’ qui agaçait leur curiosité ou seulement le goût morbide pour le sucre que développent souvent les enfants pauvres ? Marie-Sylvia n'aurait pas su le dire et tout ce qui l'intéressait, de toute façon, c'était d'écouler ainsi ses déchets tout en réalisant au bout du mois un raisonnable profit. Tout l'argent qu'elle faisait avec ces restes, elle le mettait dans un bocal à côté de sa caisse : il servait à acheter la nourriture de Duplessis** qui se trouvait par le fait même nourri directement par toute la rue. » 

* cenne : (familier) centime de dollar canadien
** nom du chat (d’après le nom du premier ministre du Québec, Maurice Duplessis)