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mardi 20 décembre 2022

Towles (marteau)

Towles, Un Gentleman à Moscou, trad. N. Cunnington : 

“Le comte n’avait pas manipulé un marteau depuis l’époque où, petit garçon, il aidait Tikhon, le vieux concierge des Heures dormantes, à réparer la clôture au retour du printemps. Quel sentiment agréable que d’abattre le marteau pile sur la tête d’un clou, d’enfoncer celui-ci dans une planche, puis dans le montant de la clôture, tandis que l’impact résonne dans l’air matinal ! Mais cette fois-ci, la première chose sur laquelle le comte abattit le marteau, ce fut son pouce. (Au cas où vous l’auriez oublié, un coup de marteau sur le pouce fait atrocement souffrir. La chose provoque inévitablement des petits sauts sur place et de regrettables blasphèmes.)

Mais la chance sourit bel et bien aux audacieux. C’est ainsi qu’après un deuxième coup de marteau à côté de la tête du clou le comte atteignit enfin sa cible ; et au moment d’attaquer le deuxième clou, il avait retrouvé le rythme – contact, recul, attaque –, cette antique cadence qu’on ne trouve ni dans les quadrilles, ni dans les hexamètres, ni dans les sacoches de Vronski !

Inutile de préciser qu’au bout d’une demi-heure quatre clous avaient été enfoncés dans l’encadrement de la porte.“


The Count had not wielded a hammer since he was a boy at Idlehour when he would help Tikhon, the old caretaker, repair the fencing in the first weeks of spring. What a fine feeling it had been to bring the hammer down squarely on the head of a nail, driving it through a plank into a fence post as the impact echoed in the morning air. But on the very first stroke of this hammer what the Count squarely hit was the back of his thumb. (Lest you have forgotten, it is quite excruciating to hammer the back of your thumb. It inevitably prompts a hopping up and down and the taking of the Lord’s name in vain.)

But Fortune does favor the bold. So, while the next swing of the hammer glanced off the nail’s head, on the third the Count hit home; and by the second nail, he had recovered the rhythm of set, drive, and sink—that ancient cadence which is not to be found in quadrilles, or hexameters, or in Vronsky’s saddlebags!

Suffice it to say that within half an hour four of the nails had been driven through the edge of the door.


samedi 26 novembre 2022

Towles (visage)

  Towles, Amor, Les règles du jeu, préface, traduction Nathalie Cunnington :

  "Ces images [de Walker Evans] saisissaient une certaine humanité nue. Perdus dans leurs pensées, masqués par l’anonymat du métro, inconscients de l’objectif braqué sur eux, beaucoup de ces sujets avaient sans s’en rendre compte laissé voir leur moi intérieur.

  Quiconque a pris le métro deux fois par jour pour aller gagner sa croûte sait comment les choses se passent : quand vous montez, vous affichez le même masque que celui que vous utilisez auprès de vos collègues et de vos connaissances. Vous l’arborez en passant le tourniquet et les portes coulissantes, si bien que les autres passagers savent ce que vous êtes – effronté ou timide, amoureux ou indifférent, friqué ou fauché. Mais voilà que vous trouvez une place assise et le métro repart ; il s’arrête à une station, puis une autre ; les gens descendent, montent. Et sous l’effet de bercement du wagon, le masque que vous avez soigneusement appliqué sur votre visage se décolle. Le surmoi se dissout à mesure que vos pensées, flottant sans but précis, s’attardent sur un souci, sur un rêve ; plus exactement, il se laisse emporter par cette ambiance hypnotique dans laquelle même les soucis et les rêves reculent pour laisser le champ libre au silence paisible du cosmos. 

  Cela nous arrive à tous. La seule différence, c’est le temps que ça prend. Deux arrêts pour certains. Trois pour d’autres. 68th Street. 59th. 51st. Grand Central. Quel soulagement, ces quelques minutes où l’on baisse la garde, où le regard divague, où l’on vit la seule véritable consolation qu’offre l’isolement."

 

  For, in fact, the pictures captured a certain naked humanity. Lost in thought, masked by the anonymity of their commute, unaware of the camera that was trained so directly upon them, many of these subjects had unknowingly allowed their inner selves to be seen.

  Anyone who has ridden the subway twice a day to earn their bread knows how it goes: When you board, you exhibit the same persona you use with your colleagues and acquaintances. You’ve carried it through the turnstile and past the sliding doors, so that your fellow passengers can tell who you are—cocky or cautious, amorous or indifferent, loaded or on the dole. But you find yourself a seat and the train gets under way; it comes to one station and then another; people get off and others get on. And under the influence of the cradlelike rocking of the train, your carefully crafted persona begins to slip away. The superego dissolves as your mind begins to wander aimlessly over your cares and your dreams; or better yet, it drifts into an ambient hypnosis, where even cares and dreams recede and the peaceful silence of the cosmos pervades.

  It happens to all of us. It’s just a question of how many stops it takes. Two for some. Three for others. Sixty-eighth Street. Fifty-ninth. Fifty-first. Grand Central. What a relief it was, those few minutes with our guard let down and our gaze inexact, finding the one true solace that human isolation allows.