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mercredi 15 février 2023

Mirbeau (domestique)

Mirbeau, Journal d'une femme de chambre chap. VIII : 

"Un domestique, ce n’est pas un être normal, un être social… C’est quelqu’un de disparate, fabriqué de pièces et de morceaux qui ne peuvent s’ajuster l’un dans l’autre, se juxtaposer l’un à l’autre… C’est quelque chose de pire : un monstrueux hybride humain… Il n’est plus du peuple, d’où il sort ; il n’est pas, non plus, de la bourgeoisie où il vit et où il tend… Du peuple qu’il a renié, il a perdu le sang généreux et la force naïve… De la bourgeoisie, il a gagné les vices honteux, sans avoir pu acquérir les moyens de les satisfaire… et les sentiments vils, les lâches peurs, les criminels appétits, sans le décor, et, par conséquent, sans l’excuse de la richesse… L’âme toute salie, il traverse cet honnête monde bourgeois et rien que d’avoir respiré l’odeur mortelle qui monte de ces putrides cloaques, il perd, à jamais, la sécurité de son esprit, et jusqu’à la forme même de son moi… Au fond de tous ces souvenirs, parmi ce peuple de figures où il erre, fantôme de lui-même, il ne trouve à remuer que de l’ordure, c’est-à-dire de la souffrance… Il rit souvent, mais son rire est forcé. Ce rire ne vient pas de la joie rencontrée, de l’espoir réalisé, et il garde l’amère grimace de la révolte, le pli dur et crispé du sarcasme. Rien n’est plus douloureux et laid que ce rire ; il brûle et dessèche…"



dimanche 17 octobre 2021

Mirbeau (ennui)

 

Mirbeau, Les vingt et un Jours d’un neurasthénique  (1901)  chapitre XX :

"Souvent, dans les gares et sur les paquebots, et dans ces gares plus moroses que sont les hôtels des villes de passage comme celle où je suis, il m’arrive d’éprouver une tristesse vague et poignante à la vue de ces mille inconnus qui vont on ne sait où et que la vie, pour une seconde, rapproche de moi. Est-ce bien de la tristesse ? N’est-ce point plutôt une forme aiguë de la curiosité, une sorte d’irritation maladive de ne pouvoir pénétrer l’ignoré de ces destinées nomades ? Et ce que je crois surprendre, sur l’énigme des physionomies, de douleurs vagues et de drames intérieurs, n’est-ce point l’ennui, tout simplement, l’ennui universel, l’ennui inconscient que ressentent les gens jetés hors du chez soi, les gens errants à qui la nature ne dit rien, et qui semblent plus effarés, plus déshabitués, plus perdus que les pauvres bêtes, loin de leurs horizons coutumiers ?"


mardi 22 décembre 2020

Mirbeau (pantoufle)

 Mirbeau, La 628-E8 (1907) p. 219 :

"Comme nous finissions de dîner, une société d’Anglais vint prendre le thé, dans une encoignure dont notre table était voisine. Les hommes en smoking, les femmes décolletées... En face de nous, une toute jeune lady, blonde, se levait, allait, venait, et même quand elle était assise, cinq minutes, ne tenait plus en place. Ses doigts jouaient avec son éventail, avec une cigarette à bout d’or, avec ses bagues, avec ses cheveux. Un collier sursautait à son cou, et je découvris que ses pieds, sous le fauteuil, ne s’arrêtaient pas de déchausser, pour les rechausser, des pantoufles argentées où s’impatientait la soie de ses bas blancs... À des mots qui faisaient rire plus haut les hommes, et baisser les joues de ses amies, ce n’est pas assez dire que la petite agitée rougissait ; un flot de sang la parcourait toute, une vague rouge se levait à l’épaule, couvrait tout ce qu’on voyait de sa peau, pour s’en venir mourir à la racine de ses cheveux plus blonds... Mon regard rencontra, tout à coup, dans le sien, l’angoisse de ne pas retrouver, au bout de l’orteil désespéré, la pantoufle qui avait fait trop loin la culbute. La dame rougit plus fort, et son sang parut si bien en mouvement, que je me figurai plus rose, presque rouge, son bas blanc, où le pied se crispait, jusqu’à ce qu’il disparût dans la pantoufle d’argent, enfin reconquise..."


lundi 25 mai 2020

Mirbeau (peinture et dessin)


Mirbeau, Le Calvaire, chap. 4 : 
« Écoutez-moi.... La peinture, c'est de la blague, mon petit Mintié !
Il s'anima, tourna dans la pièce, en agitant les bras.
- Giotto! Mantegna!... Velasquez!... Rembrandt! Eh bien! quoi, Rembrandt!... Watteau! Delacroix!... Ingres!... Oui, et puis après?... Non, ça n'est pas vrai, la peinture ne rend rien, n'exprime rien, c'est de la blague !... c'est bon pour les critiques d'art, les banquiers, et les généraux qui font faire leur portrait, à cheval, avec un obus qui éclate au premier plan.... Mais un coin de ciel, le ton d'une fleur, le frisson de l'eau, l'air ... comprenez-vous?... l'air!... toute la nature impalpable et invisible, avec de la pâte !... avec de la pâte?
Lirat haussa les épaules.
- De la pâte qui sort des tubes, de la pâte fabriquée par les sales mains des chimistes, de la pâte lourde, opaque, et qui colle aux doigts, comme de la confiture !... Hein, dites, la peinture ... quelle blague !... Non, mais avouez-le, mon petit Mintié, quelle blague !... Le dessin, l'eau-forte ... deux tons ... à la bonne heure!... Ça ne trompe pas, c'est honnête ... et puis les amateurs s'en moquent, ne viennent pas vous embêter ... ça ne tire pas de feux d'artifice dans leurs salons !... L'art vrai, l'art auguste, l'art artiste ... le voilà!... La sculpture, oui ... quand c'est beau, ça vous fiche des coups dans les entrailles.... Et puis le dessin ... le dessin, mon petit Mintié, sans bleu de Prusse, le dessin tout bête !… »