vendredi 2 octobre 2026

Bartelt (téléachat)

Bartelt, Le Jardin du bossu : 

"Le téléachat nous permet de suivre jour après jour les progrès du monde. C’est une chaîne universelle. Elle nous renseigne sur la mode, sur la technique, sur les matériaux, sur les habitudes, sur les mœurs, sur la médecine. Bref, sur tous les sujets importants de la vie. De plus, c’est un monde d’enchantement et, je n’hésite pas à le dire, j’y vois la préfiguration du paradis.

 — Le paradis ?

— En effet, celui qui nous est promis par la religion. Le téléachat donne l’image d’un monde sans imperfections. Chaque jour, tout y est neuf. Les fauteuils n’ont jamais servi. Les perceuses sont sorties de leur emballage comme des cadeaux. Tout est vierge. C’est pur, doux à respirer, tendre comme un perpétuel matin. Tous les problèmes, même les plus ardus, trouvent leur solution. Et cette solution est magique." 


jeudi 1 octobre 2026

Bartelt (crime)

Bartelt, Of course [2021], chap. 4 : 

"De tous les assassinats, l’assassinat de prostituées présente le meilleur rapport qualité/prix. Pour le coût d’une vie dont tout le monde s’accorde à penser qu’elle ne vaut guère plus que rien, il mêle, dans d’harmonieusement sordides proportions et pour de juteux profits, le sexe, le sang et les larmes. Le grand public, qui n’est grand que par le nombre, raffole de ces denrées biologiques où chacun peut identifier un peu de sa qualité de semblable. Il est prêt à payer très cher pour accéder aux détails effrayants, et s’en régaler, comme d’en être l’auteur par délégation. D’une certaine façon, les tueurs sont les nègres des honnêtes gens. Ils réalisent leurs fantasmes.

Ce sont les personnes les plus vertueuses qui font le succès de l’immoralité. Pour rien au monde, le père de famille, l’honnête ménagère, l’ouvrier consciencieux, le ministre intègre, le fonctionnaire incorruptible, la fille du colonel de l’armée du salut, le catholique pratiquant, ne manqueraient le récit journalistique de ces cruautés et autres monstrueuses privautés. Pour les produits dérivés de l’enfer, il y a un marché. L’offre se règle sur la demande. Et la demande est pressante. Tout le monde aime se pencher sur la margelle des bas-fonds et se repaître de ce qu’il faut bien admettre comme une des grandes évidences de la vie, ce grouillement mortel où les libertés se combinent aux instincts, où rien n’est vraiment permis, mais où rien ne supporte non plus d’être interdit. Vues de haut, ces débauches se conçoivent comme une métaphysique et génèrent des rêveries qui excitent.

Sans le spectacle du crime, que serait l’existence des gens probes, sinon une morne plaine ?"