Manchette (Jean-Patrick), Le discours de la méthode, nouvelle publiée en 1980 dans la revue Polar :
[lu sur Fr Culture, rediff du 6 oct 2026] :
"Le tournant décisif dans la vie de Jules Coprin, peut-être devrait-on le situer à l'instant où le jeune homme entre le premier dans une épicerie par une imposte, et où, se laissant glisser les jambes en avant dans l'obscurité complète, il marche profondément du pied droit dans une terrine de pâté ("charcuterie de Bretagne", dit entre autres choses l'enseigne du commerce). "L'important, c'est le plan. Avoir un bon plan, voilà l'essentiel. avec un bon plan on ne peut pas se casser la gueule." Milou est le compagnon de Jules. Ensemble ils ont fait jouer le loquet de l'imposte avec un bout de fil de fer. Puis Milou a fait la courte échelle à Jules, celui-ci s'est glissé dans le magasin où il y a des bouteilles à prendre, et peut-être de l'argent. Et Jules, se rappelant la disposition des lieux, car ils en ont fait un croquis, a cherché dans le noir à poser son pied sur le comptoir réfrigéré. Mais il marche dans le pâté, glisse, et il se casse la gueule. Il tombe le genou gauche en avant, il se brise la rotule sur le carrelage. Il pousse un hurlement. La terrine est tombée aussi, rebondit et se fracasse. L'épicier est immobile en pyjama dans les ténèbres au fond de la boutique à la limite de l'arrière-boutique. Car il a déjà été cambriolé trois fois et il a pris l'habitude de réagir au moindre bruit, et il a entendu Milou et Jules manœuvrer le loquet. L'épicier a un fusil Boucher*. Affolé par le vacarme, il épaule et tire à l'aveuglette. Il vide ses deux canons en même temps et des gerbes de gros plomb passent au-dessus de la tête de Jules qui crie, et elles criblent la porte et la transpercent. Milou, debout sur le trottoir devant la porte, recule et s'assied dans le caniveau entre deux voitures en stationnement. Il pousse un soupir aigu, car il meurt. Sa tête s'incline sur sa poitrine, son buste penche à gauche, vient reposer contre la calandre d'une Ami 6 et il reste là. Du sang coule de son corps, de sa bouche, de son nez et de ses orbites, d'abord en abondance, puis lentement."
* fusils de chasse classiques, fabr. à St. Etienne